AccueilSociétéVictoire Jasmin, une sénatrice militante, engagée et défenseuse des spécificités de la Guadeloupe

Victoire Jasmin, une sénatrice militante, engagée et défenseuse des spécificités de la Guadeloupe

Elle aborde notamment la défense des spécificités et des besoins de l’archipel de la Guadeloupe, ainsi que son implication et son engagement associatif auprès des jeunes et des femmes.
Ancienne cadre de santé, sénatrice de la Guadeloupe depuis 2017, Victoire Jasmin est également secrétaire du Sénat, membre de la commission des Affaires sociales, membre de la délégation des droits des Femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, Vice-Présidente de la délégation sénatoriale aux Outre-mer et membre du groupe socialiste, écologiste et républicain du Sénat.
© AP - Ancienne cadre de santé, sénatrice de la Guadeloupe depuis 2017, Victoire Jasmin est également secrétaire du Sénat, membre de la commission des Affaires sociales, membre de la délégation des droits des Femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, Vice-Présidente de la délégation sénatoriale aux Outre-mer et membre du groupe socialiste, écologiste et républicain du Sénat.

Société Publié le , Propos recueillis par Boris Stoykov

Ancienne cadre de santé, sénatrice de la Guadeloupe depuis 2017, Victoire Jasmin est également secrétaire du Sénat, membre de la commission des Affaires sociales, membre de la délégation des droits des Femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, Vice-Présidente de la délégation sénatoriale aux Outre-mer et membre du groupe socialiste, écologiste et républicain du Sénat.

Affiches Parisiennes : Pouvez-vous nous parler de vos activités au Sénat ?

Victoire Jasmin : Au Sénat, je siège au sein de la Commission des affaires sociales, des délégations Outre-Mer et droits des femmes. Mon rôle est celui de tous les Sénateurs et Sénatrices, contrôler le Gouvernement, examiner et proposer des amendements, voter des textes de loi... Tout ce que prévoit la législation en vigueur. Le travail des Sénateurs est méconnu, et pourtant nous jouons un rôle important pour défendre notre démocratie.

Avant d’être sénatrice, j'ai eu une vie associative riche, dans le secteur de la santé (présidente de l'association inter-laboratoire d'analyses médicales de la Guadeloupe) ; de l’éducation (présidente d’une fédération d'associations de parents d'élèves), où j'ai mis en place un certain nombre d'actions concernant les problématiques de santé et de santé publique ; de la lutte pour les droits des femmes.

Aujourd’hui, même si je continue à m’investir et à soutenir des association sur le territoire, je prolonge mon action au Sénat à travers des propositions au sein des différentes commissions ou délégations, et des amendements pour ce qui concerne les commissions des affaires sociales. Ma place actuelle me permet d'agir auprès d'autres associations et avec les élus et les parlementaires pour sensibiliser sur les différentes problématiques qui sont les nôtres aujourd'hui.

A.-P. : Actuellement, la loi de financement de la Sécurité sociale est en discussion au Sénat, pour laquelle vous avez d’ailleurs porté un amendement. Pouvez-vous nous en dire plus ?

V. J. : Le projet de la loi de la sécurité sociale est un texte majeur qui appelle à la plus grande vigilance. En effet, les discussions et débats sont déterminants dans les orientations de la politique de santé qui sera menée sur notre territoire, la santé est un enjeu majeur, une priorité.

Plusieurs articles du projet de loi ont fait l’objet de toute mon attention, aujourd’hui c’est la situation des zones sous-denses, aussi qualifiées de « déserts médicaux », qui me préoccupe.

La désertification médicale est un vrai sujet, particulièrement dans les Outre-mer et en Guadeloupe.

Bien que des actions aient été mises en œuvre, comme l’ouverture du numérus clausus, les retombées espérées peinent à se faire sentir (temps de formation long).

Au sein de nombreux territoires moins dotés que d'autres en professionnels de santé, beaucoup de nos concitoyens n'ont pas de médecin traitant, et pour obtenir un rendez-vous de consultation les citoyens doivent attendre de longs mois, faire des kilomètres ou se rendre très tôt devant les cabinets, patientant de longues heures, pour espérer être reçu.

Cette situation n’est plus tenable. En Guadeloupe, notre population est vieillissante et le besoin en professionnels médicaux est de plus en plus prégnant. Il est primordial de trouver des solutions pérennes.

Ainsi, mon amendement sur le cumul emploi-retraite expose la possibilité de permettre aux médecins retraités de poursuivre leur activité s'ils le souhaitent en s'installant dans les zones sous-denses, avec des avantages fiscaux, progressifs sur quatre ans.

Cette mesure pourrait contribuer à augmenter la densité de praticien au sein des territoires et répondre aux besoins de la population.

Quand j’ai proposé cette solution, le Ministre au banc, m’a répondu qu’il n’en ressortirait que des effets d'aubaines. Or, le sujet n'est pas le bénéfice que pourrait réaliser le médecin mais le fait que, malgré son âge et surtout son expérience, il pourrait aider, soigner, orienter la population compte tenu de la situation d'urgence dans laquelle nous nous trouvons.

A.-P. : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos fonctions au sein du bureau du Sénat ? Quel est son rôle aux côtés du président du Sénat ?

V. J. : Le bureau du Sénat joue un rôle essentiel dans la vie du Palais du Luxembourg. Il est composé de manière collégial où toutes les sensibilités politiques sont représentées.

Le bureau du sénat est en charge de prendre les décisions afférentes au fonctionnement interne de l’institution sénatoriale.

Il est composé de 26 sénateurs : le Président, 8 vice-présidents, 3 questeurs et 14 secrétaires dont je fais partie.

Les secrétaires prennent une part active dans les différentes commissions qui sont investis de missions précises. Nous accompagnons également le président dans certains événements pour représenter l'institution.

Toutes les décisions sont prises au sein de ce bureau puis avec les administratifs, donc les membres du bureau de la présidence et tous les chefs des différents services qui s'occupent de la mise en œuvre de la politique même de l'institution. Je suis très heureuse de faire partie depuis 2020 des personnes qui composent cette instance décisionnelle.

A.-P. : Y a-t-il encore des stigmates de la Covid dans les Antilles ? Comment se porte la population aujourd’hui ?

V. J. : La Guadeloupe comme le reste du monde a été très touchée par la Covid-19. Nos modes de vie ont beaucoup changé, la population a été éprouvée.

Au début de la pandémie, les citoyens ont dû faire face aux conséquences médicales, sociales et économiques de la Covid-19 mais aussi aux dysfonctionnements de l’État : problèmes de communication, incohérences entre les décisions du Gouvernement.

Dès le départ, les professionnels de santé n'ont pas été impliqués dans les décisions et la mise en place de la stratégie de lutte contre la maladie. Cela c’est très rapidement traduit par des difficultés à légitimer les décisions et les actions au niveau du Gouvernement, et ce n'était pas évident pour les populations de nos différents territoires, qui affichaient certaines réticences aux solutions proposées pour enrailler la pandémie.

Aujourd'hui, de plus en plus de personnes se sont faites vacciner mais certaines n'ont jamais voulu le faire et les professionnels soumis à l'obligation vaccinale, notamment ceux du domaine médical, ont été suspendus. Cela entraine pour eux des conséquences sociales et économiques importantes.

Je souhaiterais que des mesures concrètes soient prises pour leur avenir et leur réintégration ; même si c’est leur choix d’aller contre la législation en vigueur, le droit de disposer de son corps est aussi dans la loi.

Il est important de rappeler que les populations martiniquaises et guadeloupéennes ont gardé une certaine méfiance envers l’État. Stigmates toujours présents dus de la contamination au chlordécone, un pesticide utilisé dans les bananeraies.

Bien que les « plans chlordecone » soient mis en place pour « réparer » les ravages induits de l’utilisation des pesticides : décontamination des sols, reconnaissance de la maladie, possibilité de faire tester son taux de chlordéconomie....il n’en reste pas moins que de nombreux antillais souffrent de très graves problèmes de santé (cancer), et que l’on dénombre malheureusement des décès.

Cette perte de confiance s’est également traduite par la façon de voter que l’on a pu observer lors des dernières élections Présidentielles. De plus en plus de Guadeloupéens votent pour le Rassemblement national.

Il va falloir faire attention aux mesures qui seront prises, que l'on apprenne à communiquer différemment, à écouter notre population et à humaniser la politique.

© Adobe Stock

A.-P. : Comment la Guadeloupe vit-elle l’inflation actuelle, en hausse et qui inquiète de plus en plus les Français ?

V. J. : En juillet dernier, lors de l'examen du projet de loi sur le pouvoir d'achat, j'ai alerté sur la situation dans nos territoires, en particulier au niveau des Antilles, et notamment sur les prix relativement importants du transport maritime.

Les mesures relatives au dispositif « bouclier qualité prix » qui garantissent l’accès aux produits de première nécessité à des prix « abordables » ne serait à lui seul satisfaire les problématiques liées à l’inflation et à la paupérisation de la population.

Beaucoup de produits arrivent depuis l'Hexagone vers nos territoires et cela engendre des surcoûts pour les collectivités.

Un cabotage se fait notamment pour emmener des marchandises de la Guadeloupe vers ses différentes îles.

Les territoires d’Outre-Mer obéissent aux mêmes règles en vigueur dans le respect de la législation, avec des pratiques similaires, mais avec des coûts considérables.

Les frais d'approches sont importants, près de 40 % en plus, à cause des nombreux intermédiaires. Très souvent, le coefficient géographique n’est pas pris en compte. De plus, nous avons l'obligation d'avoir des stocks de certains produits, notamment pour anticiper l’arrêt des livraisons depuis l’Hexagone, comme pendant le confinement, ou les risques naturels majeurs. Nous sommes aussi un archipel avec beaucoup d'évacuation sanitaire. Tous les surcoûts qui sont liés ne sont pas forcément pris en compte ou sont mal appréciés notamment dans le cadre des démarches de certification ou d'accréditation où il faut être en capacité d'assurer la continuité des soins.

A.-P. : Est-ce que l'inflation est importante aujourd'hui en Guadeloupe, et dans les Antilles en général ?

V. J. : Oui, et il y a toujours eu une vie chère en Outre-Mer.

Les prix sont de 30 à 40 % plus chers pour les personnes qui vivent ici, et même pas pour des produits de très bonne qualité.

Aussi, au début des années 1950, pour compenser la cherté de la vie, le Gouvernement décide d’accorder aux fonctionnaires venant s’installer au sein des collectivités une sur-rémunération.

Lors de son instauration, les fonctionnaires natifs des territoires d’Outre-mer ne peuvent pas prétendre à cette prime. Il a fallu que les résidents de ces territoires manifestent pour obtenir pour tous les autres une prime de vie chère.

A.-P. : L'action gouvernementale vise pourtant bien à endiguer cette inflation ?

V. J. : Oui mais quand on voit tous les lobbies qu'il y a derrière, ça n'est pas toujours évident.

L’inflation creuse les inégalités accélère la paupérisation de la population.

Les mesures annoncées et les tentatives pour enrailler l’inflation ne sont pas perceptibles pour les ménages les plus modestes. Le phénomène observé « des travailleurs pauvres » touche une part toujours plus importante de la population. Le taux d’endettement augmente considérablement et cela se traduit souvent par une recrudescence des impayés de loyers...

Les chômeurs sont très fortement impactés par l’inflation.

Il y a encore de gros efforts car malgré le désir affiché d'améliorer les choses le peuple s’enlise dans la spirale de la misère, de l’exclusion sociale et de l’isolement.

A.-P. : Vous êtes très attachée aux droits des femmes, à la prévention, notamment auprès des mineures. Quels sont vos travaux sur le sujet ?

V. J. : Au niveau de la délégation, il y a eu plusieurs rapports sur le sujet, certains auxquels j’ai d’ailleurs participé en tant que rapporteur. Plus récemment, un travail remarquable a été fait par la délégation et des rapporteurs de pratiquement tous les groupes sur la prostitution et sur les problématiques de prostitution des mineurs. On a découvert beaucoup de violence et de maltraitance des femmes. J’en profite d’ailleurs pour saluer le courage de mes collègues lors de ce travail, d’autant plus que c'est le premier rapport de ce type fait par une institution. La délégation prend également fortement en compte les problématiques des femmes. Il y a eu beaucoup de travaux réalisés, tous très intéressants, et qui ont permis de mieux connaître l'ensemble du territoire à travers les problématiques qui sont traitées.

A.-P. : En tant que vice-présidente de la délégation sénatoriale aux Outre-mer, avez-vous été choquée par la polémique récente qui s'est produite à l'Assemblée nationale sur le « retour en Afrique » ?

V. J. : Il y a des personnes qui méconnaissent le territoire et les règles de bienveillance, de bienséance. Nous sommes membres d’institutions constitutives de la vie de la République et nous devons faire preuve d’exemplarité.

Au Sénat, on peut ne pas être d'accord sur des textes, sur des amendements, on discute, il y a un débat, mais jamais quelqu'un n’a insulté quelqu’un d'autre. Concernant l'Assemblée nationale, c'est vraiment dommage parce que ça donne une mauvaise image des parlementaires que nous sommes. Je crois que nous avons touché le fond à travers cela. Mais les décisions qui ont été prises par le conseil de discipline de l'Assemblée prouvent que c'est un événement qui est pris au sérieux.

A.-P. : Vous êtes aussi très attachée aux questions de sécurité, et notamment de prévention pour les jeunes. Quelle est votre expérience à ce sujet ?

V. J. : Avant d’être Sénatrice j’ai été pendant de longues années Présidente de fédération de parents d’élèves, ainsi qu’élu chargé de la sécurité au sein de ma commune de résidence.

Les questions relatives à la prévention, à la jeunesse, ainsi qu’à la sécurité ont été des combats quotidiens.

En alliant mes compétences et connaissances de professionnelle santé ainsi que mes actions de militantismes j’ai mené à bien de nombreux projets : j’ai mis en place des actions sur la santé sexuelle et reproductive pour les collégiens, de la prévention sur la nutrition pour le premier degré et sur les conduites addictives. J’ai pu bénéficier de moyens financiers pour mettre en place des actions dans les établissements scolaires pour les élèves et leurs parents. Pour moi, il était vraiment important de travailler à la fois avec les professionnels de l'éducation des établissements scolaires, les associations et les parents d'élèves. Dans de très nombreux cas, les parents étaient dépassés et avaient besoin d’écoute, de soutien, tout comme les enfants.

J’ai d’ailleurs pu mettre en place au sein de la fédération que je présidais, et dans le cadre des réseaux d’écoute et d'appui à l'accompagnement des parents, l’aide d’un psychologue. Au départ, c'était pour les parents puis, on nous a conseillé également de le mettre à disposition des enfants. Beaucoup de personnes ont apprécié ces mesures parce que ça répondait à un besoin.

A.-P. : Le président Emmanuel Macron était en Egypte pour la COP 27. Quels sont les enjeux climatiques pour vos territoires ? Qu'attendez-vous du Gouvernement en la matière ?

V. J. : Il faut saluer le fait qu'il ait été présent à cette rencontre, qui me semble importante, parce que tous les pays n’y ont pas été. Les conséquences climatiques sont graves sur l'ensemble de la planète et on se rend vraiment compte sur notre territoire. J’ai d’ailleurs fait en 2018 un rapport pour la délégation Outre-mer avec d'autres de mes collègues, dont Matthieu Darnaud. Plus récemment, il y a eu la tempête Fiona, le week-end dernier, il y avait encore des montées des eaux, des inondations, des quantités énormes de pluie un peu partout. C'est de plus en plus fréquent. Le réchauffement climatique aussi est une question cruciale à laquelle nous devons apporter des réponses rapidement pour préserver notre environnement. C’est donc important que les différents gouvernements, quels qu'ils soient, s'emparent de cette problématique pour voir ce qu'il est encore possible de faire. Je ne pense pas qu'il soit trop tard, quelles que soient les mesures qui pourraient être prises, elles permettraient à des populations de survivre. Avec les conséquences de la sécheresse sur l'agriculture, se posera tôt ou tard la question de savoir ce qu’il faut vraiment manger. Ensuite, nous perdons en biodiversité. Va-t-on laisser faire la nature parce qu'elle est en souffrance ou allons-nous tenter de réparer les dégâts de nos propres pratiques ? Car ce sont les humains qui ont contribué à cette situation. Cette COP 27 est donc utile pour faire un diagnostic, mais il faudra poursuivre dans tout ce qui pourrait permettre de sauver les espèces, de sauver la biodiversité et permettre la survie de l'humain.

C'est peut-être presque trop tard, mais nous pouvons encore réagir.

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