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Une année à risques… Ce que nous disent les économistes sur 2021

Le mois de janvier voit souvent naître toute une série de prédictions sur ce que sera l'économie à venir. 2021 fera bien office d'exception tant on manque de réponses à un certain nombre de questions. Le Cercle des économistes faisait récemment l'inventaire des risques en présence et à venir.
Une année à risques… Ce que nous disent les économistes sur 2021
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Une prévision de croissance à 6 %. C'est sur ce chiffre clé que repose la loi de finance pour 2021. « Est-elle encore bien raisonnable aujourd'hui ? » demandait récemment Patrick Artus, économiste directeur de la recherche et des études chez Natixis. Moins d'un mois après le vote de la loi, survenu le 29 décembre dernier, il expose devant le Cercle des économistes, groupe de réflexion animant, entre autres, chaque année les Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, ses doutes alimentés par les incertitudes liées aux variants du virus et au calendrier de la campagne vaccinale. Face à cette anticipation de 6 %, un autre chiffre est à opposer : un mois de confinement coûte un point de PIB. Sachant d'ailleurs que pour Patrick Artus, deux mois de confinement n'auraient pas que des conséquences en termes de points de PIB à court terme. C'est ne pas rattraper avant 2023 le niveau de richesse de fin 219 ; c'est retarder le retour au plein emploi avec des entreprises en faillite ne pouvant faire face aux « dettes PGE » (prêts garantis par l'Etat) qu'elles ont contractées ; c'est accroître la déformation sectorielle de l'économie avec une crise touchant des secteurs plus que d'autres, au premier chef les PME du commerce, de la restauration et de l'événementiel ; c'est enfin voir la BCE maintenir sa politique d'accroissement monétaire. « Il va falloir analyser les conséquences de l'émission de cette montagne de monnaie », affirme-t-il, non sans employer le mot « inquiétudes ».

« Sommes-nous en 1943, en 1944, en 1945 ? », la question des anticipations

L'accroissement de la masse monétaire : une réponse aux besoins de liquidités des Etats pour alimenter leurs mesures de soutien. Avec cette question à laquelle Affiches Parisiennes proposait déjà une réflexion à la fin du premier confinement : comment payer la facture de la crise ? ( À lire aussi : https://www.affiches-parisiennes.com/comment-payer-la-facture-de-la-crise-elements-de-debats-15-10287.html )

En 2020, comme l'expliquait Alain Trannoy, directeur de recherches à l'EHESS, « la France a gagné de l'argent en empruntant 260 milliards ». Comme beaucoup de ses voisins, l'Hexagone emprunte en effet à un taux moyen négatif (il ne devient positif que pour les emprunts à plus de 18 ans d'après Bloomberg). Cinq facteurs devraient, pour lui, permettre le maintien de ces taux à un niveau bas : l'excédent d'épargne au niveau mondial, la politique de rachat d'actifs par la BCE, la solidarité européenne dont témoigne le plan de relance, une Allemagne active et solidaire et enfin l'inflation toujours limitée (prévue à 1 % en 2021). Trois bémols cependant : de nouvelles tensions vont apparaître sur les marchés avec la concurrence de nouveaux emprunteurs (Joe Biden devra par exemple financer son plan de relance annoncé à hauteur de 900 milliards de dollars) ; on ne sait pas si les investisseurs vont anticiper une crise courte et temporaire ou bien une crise qui s'inscrira sur la durée (« sommes-nous en 1943, en 1944 ou en 1945 », demande Alain Trannoy pour illustrer métaphoriquement ces incertitudes) ; et enfin d'un point de vue national, les Présidentielles à venir pèseront sur la fin de l'année. Se poseront dans ce contexte d'importantes questions : la France continuera-t-elle de mener une politique pro-européenne ? Comment envisagera-t-elle le déficit structurel des finances publiques ? Par une baisse des dépenses ? Par une hausse des impôts ?

De la « nécessité de mobiliser l'instrument fiscal »

Le Gouvernement le martèle pour l'instant, conférence de presse après conférence de presse : il n'y aura pas de hausse d'impôt. La pertinence de la chose est loin d'être unanimement partagée chez les économistes. Avant même que nous ayons connaissance de l'existence du nouveau coronavirus, l'ouvrage de Gabriel Zucman et Emmanuel Saez Le triomphe de l'injustice remettait déjà bon nombre d'a priori en cause. ( À lire aussi : https://www.affiches-parisiennes.com/resorber-les-dettes-par-l-impot-est-il-inimaginable-35-10290.html )

Citant devant le Cercle des économistes des propositions formulées en la matière par Thomas Piketty (proche de Saez et Zucman), Dominique Plihon, un économiste plutôt hétérodoxe, rattaché au courant de pensée de l'école de la régulation et membre du collectif des économistes atterrés, parle même d'une « nécessité de mobiliser l'instrument fiscal ». La France connaît selon lui une crise du consentement à l'impôt, alimentée par la suppression de l'ISF, la baisse de l'IS et la suppression des impôts de production. Aux yeux de Dominique Plihon, cela creuse les déficits et les retombées positives de ces actions ont leur lot de contestataires chez les économistes. Il est même faux selon lui de dire que la crise économique liée à la crise sanitaire n'a pas de conséquences fiscales dans la mesure où la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS) qui devait s'arrêter en 2024 a été prolongée au moins jusqu'en 2033. Capital note d'ailleurs que si l'ensemble de la « dette Covid » venait à être transféré à la caisse d'amortissement de la dette sociale (Cades) qu'alimente la CRDS, cela pourrait conduire à prolonger son existence jusqu'en 2042. Cet impôt est prélevé sur la plupart des revenus avec un taux unique (0,5 %) et est, d'après l'économiste atterré, plus lourd à supporter pour les plus modestes. Capital calcule que pour un salaire net de 1400 euros par mois, cela représente plus de 9 euros par mois de manque à gagner.

L'austérité comme alternative ?

Gérer la dette sans hausse d'impôt est la mission qui a été confiée à une commission présidée par Jean Arthuis le 4 septembre dernier. En dépit du casting retenu (citons notamment la présence de l'autrichien Thomas Wieser, ancien président de l'Euro working groupe en pôle position lors de la crise des dettes souveraines, « l'Autrichien que les Grecs ont adoré détester » selon le Monde en 2018), Dominique Plihon espère que la dette ne sera pas instrumentalisée pour imposer à nouveau de l'austérité : « diminuer les dépenses n'a pas de sens dans une économie convalescente ». D'autant que pour l'heure, en levant des fonds à des taux négatifs, la France peut diminuer la charge de sa dette (dit simplement, elle contracte une dette moins chère pour en payer une plus chère). Un risque selon lui de voir les taux d'intérêt rehausser ? Oui s'il y a de l'inflation. Mais l'inflation elle-même diminue le poids relatif de la dette dans le PIB (le prix de la dette restera le même alors que les autres augmentent). Sous-jacente, la question même de savoir à quel point d'endetter est problématique pour un Etat. ( À lire aussi : https://www.affiches-parisiennes.com/s-endetter-est-il-problematique-10291.html )

Vaccins et risques politiques pour l'Europe et la France

Selon Jean Pisani-Ferry, l'Europe n'a aucune intention de revenir à l'austérité. Elle fera cependant nécessairement face au défi de la réforme du pacte de stabilité (qui impose, en théorie, aux Etats membres un déficit structurel de 1 % du PIB et une dette inférieure à 60 % du PIB). Un défi qui s'ajoute à un risque politique pris pour lui par l'Europe. A-t-elle eu une bonne stratégie d'approvisionnement ? « Elle risque de payer sa stratégie de minimisation des coûts si les nouveaux vaccins ne viennent pas pallier les manques quantitatifs. La comparaison avec le Royaume-Uni, Israël et les Etats-Unis deviendrait alors périlleuse ». Une Europe où, par ailleurs, les divergences entre pays forts et pays plus fragiles pourraient s'accroître si le plan de relance n'est pas mis en place plus rapidement et s'il n'est pas accompagné de réformes structurelles (lesquelles ?). Cela ne semble cependant pas tempérer son optimisme. « Nous allons vivre trois mois extrêmement durs mais quand on aura vacciné les personnes à risque, on aura changé le monde », avance-t-il tout en rappelant le rebond connu par la plupart des économies européennes au troisième trimestre 2020.

Le son de cloche est un peu différent du côté de Françoise Benhamou, professeur d'économie à l'Université Sorbonne Paris-Nord. La crise arrive sur un terreau de revendications sociales non satisfaites : « il sera difficile d'expliquer qu'il n'y a pas d'argent magique quand elles reviendront ». Accroissement des inégalités scolaires, d'accès à l'emploi, des inégalités territoriales… « La cocotte-minute tient… mais pour combien de temps encore ? ».

Une cocotte-minute qui concerne particulièrement la jeunesse. La France, avec ses 9,2 millions de jeunes âgés entre 18 et 28 n'a pas d'équivalents en Europe, rappelle le fondateur du Cercle Jean-Hervé Lorenzi : « On ne laisse pas un pays gâcher son atout numéro 1 ». « Le gouvernement propose des mesures pleines de bonnes intentions mais insuffisantes », poursuit-il en se disant convaincu qu'il faut instaurer un RSA jeunes lié à des contreparties (suivre une formation qualifiante, rechercher un emploi…) à l'instar du système de bourses (pour faire « une société contractuelle » et non une société « d'assistance »).

Sciences et immigration

Deux autres enjeux pour 2021, enfin, ont pu être évoqués. Celui de la science par Dominique Reynié, alors que la France est au fond du classement PISA, que l'Union européenne a renoncé à la recherche dans des secteurs stratégiques (OGM et édition de génome notamment) et qu'autour de la 5G et des vaccins, une défiance considérable s'est installée envers la science, insuffisamment défendue à ses yeux. Hippolyte d'Albis (de l'Ecole d'économie de Paris) est lui revenu sur la conséquence double de la crise en ce qui concerne la mobilité des individus. La baisse de l'immigration liée à la crise devrait durer. Or, les papiers des chercheurs montrent que celle-ci a des effets qui ne sont pas négatifs sur la richesse nationale. Les nouvelles pratiques et habitudes nées de la crise, en premier lieu le télétravail, pourraient par ailleurs permettre aux entreprises de recruter des non-résidents, soit un risque de délocalisation des emplois à haute qualification. « On va passer d'un monde où on avait peur d'une concurrence par les immigrés à un monde où peur recrutements à l'étranger », prédit-il. Enfin prédire… On aura compris combien le mot n'est pas vraiment adéquat pour 2021…

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