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UHBP 2015 / Terroristes : « il faut aller taper là où ils sont »

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UHBP 2015 / Terroristes : « il faut aller taper là où ils sont »
Pierre-Olivier Sur, bâtonnier de Paris, et Marc Trévidic, ancien juge antiterroriste

Les avocats ont réservé un accueil particulièrement chaleureux au juge Trévidic venu témoigner de son expérience au sein du pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris dans une conférence intitulée « Il faut partir d'où l'on est ». Son constat sur la menace terroriste qui pèse sur la France est glacial : « On ne peut plus faire face à cet ennemi très puissant ».

Habitué des interrogatoires, l’ancien juge antiterroriste, fraîchement élu « Grande Gueule de l’année » par les Grandes Gueules de RMC, a expérimenté l’autre côté du miroir en étant interrogé par le journaliste Yves Thréard, directeur adjoint et éditorialiste au Figaro.

Après avoir brossé son portrait-robot : beau brun, 50 ans, magistrat depuis 1990, ancien juge d’instruction du pôle antiterroriste du tribunal de grande instance (TGI) de Paris entre 2006 et septembre 2015, désormais vice-président du TGI de Lille, membre de l’Association française des magistrats instructeurs, Yves Thréard taquine Marc Trévidic en lui demandant « il faut partir d’où l’on est, donc est-ce que vous allez partir de Lille un jour ? », rires nourris dans l’assistance. De fait, certains – dont de nombreux avocats - souhaitent son retour au pôle antiterroriste. « Je suis très flatté par ceux qui veulent que je revienne, mais ils ont une vue extérieure de la problématique car je ne me suis pas fait que des amis, loin de là. J’ai eu des rapports souvent très conflictuels avec la hiérarchie de la DGSI par exemple. »

Des dossiers "potentiellement emmerdogènes"

Marc Trévidic évoque alors certains « dossiers qui gênent » tels que celui de l’assassinat des moines de Tibhirine, l’affaire Karachi, l’attentat contre l’ancien président du Rwanda...Sur ces dossiers, les magistrats et enquêteurs ne peuvent pas avoir accès à la vérité à cause des politiques. « Parfois cela gênait la droite et parfois la gauche, je n’ai pas vu de différence. » Les dossiers touchant au terrorisme sont sensibles et ont des ramifications géopolitiques. « Dans l’antiterrorisme, le problème c’est qu’on est très dépendant du bon vouloir de pas mal de pays qui nous entourent ! » Prenant l’exemple de l’affaire des moines de Tibhirine, il explique qu’il a été difficile d’avoir l’appui de l’Etat français d’abord, et de l’Etat Algérien surtout, pour faire progresser l’enquête. « Un dossier où on ne veut pas mettre le nez parce qu'on sait qu'il est potentiellement emmerdogène ». A l’heure actuelle, nous ne savons toujours pas ce qui s’est passé et si les responsables étaient le groupe islamiste armé (GIA), la cellule de Renseignement (DRS) de l’Etat algérien, ou les deux. Le juge Trévidic avoue préférer les politiques qui lui disent « de façon brutale mais nette » qu’ils ne peuvent pas l’aider pour des raisons diplomatiques, plutôt que ceux qui tournent autour du pot. « Je tiens à louer la franchise à mon égard de Monsieur Squarcini (ancien directeur central du renseignement intérieur) qui m’avait dit qu’il ne pouvait pas m’aider pour les moines de Tibhirine car il fallait garder de bons rapports avec les services secrets algériens. » Lorsqu’un dossier bloque, Marc Trévidic contourne le problème diplomatique en jouant sur l’impact des parties civiles et l’utilisation de nombreux experts. Quand Yves Thréard lui demande ce qu’il pense du dossier Tibhirine, il répond que son intime conviction importe peu, que seules les preuves comptent. « La seule chose dont je suis sûr est qu’un rapport d'expertise, fait par des experts de très bonne qualité cette année, exclut la date du 21 mai comme celle de la mort des moines. »

Pas de langue de bois, uniquement la vérité

Yves Thréard bascule enfin sur l'actualité qui nous angoisse tous : les attentats en France. Pas de langue de bois avec Marc Trévidic, uniquement la vérité. Le cœur du problème est le manque criant de moyens humains dans le judiciaire et la police. Aujourd'hui, il y a neuf juges antiterroristes, « on m’a remplacé par deux, mais je ne suis pas sûr que ça suffise », rires. Pour Marc Trévidic, on manque surtout d'enquêteurs. On compte seulement 400 officiers de police judiciaire (OPJ) spécialisés en lutte antiterroriste alors que ce contentieux explose. Les effectifs de la police judiciaire sont ridicules par rapport au danger, souligne-t-il. « Il faut prendre conscience de ce manque d'enquêteurs », insiste l’ancien juge qui attendait plus de six mois avant qu’un OPJ puisse exécuter ses actes d’enquête.
Pourtant, « quand on veut trouver du monde on en trouve », illustre-t-il avec les nombreuses perquisitions administratives réalisées sous le régime de l’état d’urgence par des militaires.

Selon lui, le législateur a mis le paquet sur le renseignement et pas sur le judiciaire, ce qui est regrettable car « les services judiciaires sont exsangues ». Il démonte l'illusion américaine qui veut que la surveillance technologique suffise à lutter contre le terrorisme, et regrette que les 2600 perquisitions récentes n'aient donné lieu à aucune ouverture d'information au pôle antiterroriste. En outre, la loi Renseignement est un handicap majeur  car aucun article ne prévoit le lien entre le renseignement et le judiciaire, et le passage entre les deux est beaucoup trop tardif. « La  déperdition de preuves est problématique dans notre matière. » Le juge propose ainsi de faire une loi sur le passage du renseignement au judiciaire sous le contrôle du juge judiciaire.

Son retour d’expérience fait froid dans le dos. Lorsqu’il raconte le cas de l'émir blanc, qu’il a mis en examen en 2006 alors qu’il avait fallu une vingtaine d'années pour l'arrêter, on se rend compte à quel point la tâche est lourde et laborieuse. De nombreux terroristes partent en Syrie malgré la surveillance judiciaire car ce sont « des professionnels ».

Le juge déplore que nous n'ayons pas la capacité d'empêcher les terroristes de revenir en France après leur passage en Syrie. « On ne peut plus faire face à cet ennemi très puissant », qui a des cellules d’infiltrés partout en Europe.

Passer à l'offensive

Son constat est terrible : il faut envoyer des troupes au sol. « La seule chose qui nous reste est de passer à l'offensive ». Mais selon lui, il va falloir attendre encore un autre gros attentat avant que le gouvernement ne se décide à envoyer des troupes à Raqqa. « Il n'y a que sur le terrain qu'on peut essayer de faire quelque chose, alors que notre maison brûle. » A un avocat qui lui demande « que faut-il faire maintenant pour éviter un nouvel attentat ? » il répond que dans l'immédiat, « il faut aller taper là où ils sont ».

Cependant, à long terme, il faut donner des moyens aux enquêteurs et au pôle antiterroriste, anticiper, faire de la prévention, créer des centres de déradicalisation et de nouvelles maisons d'arrêt. Tout n’est pas noir, le juge admet que dans la frange des Français radicalisés, il y en a beaucoup qui hésitent. Le danger est que si on ne s’en occupe pas, ni judiciairement ni socialement, « on les projette dans les mains de l’Etat islamique ». Pour le juge Trévidic, « la solution c’est de rester dans un système droit dans ses bottes. Il faut des moyens pour faire des enquêtes, même rapides. » Ne serait-ce que prouver qu’un individu est parti en Syrie demande un travail conséquent aux enquêteurs pour permettre aux juges de le mettre en examen. Le magistrat appelle ainsi les Pouvoirs publics à prendre leur responsabilité et traiter le mal par le droit.

Le mot de la fin est revenu au bâtonnier Pierre-Olivier Sur, fier d’avoir abordé ce sujet grave avec un expert de haut vol. « Nous vous remercions Marc Trévidic. Vous n’êtes pas seul. Nous sommes avec vous car nous formons cette grande famille judiciaire qui pense que c'est par le droit que nous allons vaincre le terrorisme ».

Pour davantage de lecture sur les débats qui se sont tenus lors de l'Université d'hiver du Barreau de Paris.




Anne MOREAUX
Journaliste

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