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Stéphane Fertier : « La disparition des avoués n'a pas été sans conséquences »

le - - Actualité - Interview

Stéphane Fertier : « La disparition des avoués n'a pas été sans conséquences »
© A.P. - Stéphane Fertier, associé du cabinet JRF Avocats, membre des associations Droit et Procédure et AFPDC.

Stephane Fertier est ancien avoué. Au moment de la fusion de cette profession avec celle d'avocat, en 2011, il a associé son nom au cabinet Julien Rol Fertier Avocats (JRF Avocats), avec cet atout majeur de parfaitement maîtriser la procedure d'appel. Il revient sur cette période délicate où, avec ses confrères, ils ont dû relancer leur carrière en affrontant les affres du marché.

Affiches Parisiennes : Vous étiez avoué au moment de la fusion avec la profession d'avocat le 1er janvier 2011. Comment s'est passée cette transition ?

Stéphane Fertier : On parle à présent de façon plutôt positive de cette fusion avec la profession d'avocat, mais cela n'a pas toujours été le cas. En 2010, à la veille de la disparition de notre métier, il y avait en France 440 avoués, 235 études et 1 800 salariés.
On pourrait donc considérer ce sujet assez confidentiel, mais 1 500 de ces collaborateurs ont été licenciés, ce qui représentait un plan social particulièrement sévère à l'échelle du pays. Un tiers des avoués est parti à la retraite, un deuxième tiers avait fait le choix d'une totale reconversion et un tiers seulement avait fait le pari d'intégrer la profession d'avocat. D'un point de vue humain, la disparition des avoués n'a pas été sans conséquences.
Au lendemain de la fusion, nous avons affronté les problématiques que tout chef d'entreprise rencontre un jour ou l'autre, que ce soit en termes de restructuration et en termes de recherche de nouveaux marchés.

A.-P. : Pourriez-vous nous présenter votre parcours professionnel, d'abord en tant qu'avoué, puis en tant qu'avocat ?

S. F. : En fait, il s'agit de ma troisième vie professionnelle. J'ai prêté serment en tant qu'avocat en décembre 1995, à Lyon. J'avais en poche mon Capa et un troisième cycle de droit des contentieux, lié à toutes les procédures, civile, pénale et administrative. J'ai exercé huit ans en tant qu'avocat, collaborateur, avant de devenir, en 2005, avoué associé au sein de l'étude Julien Rol, devenue Julien Rol Fertier. Curieusement, chez les avocats, la procédure ne semblait pas primordiale, alors qu'elle l'est, bien évidemment.
Le milieu des avoués à tout de suite compris l'intérêt d'avoir une formation poussée en termes de procédure. Comme cela m'intéressait particulièrement, ce projet d'association au sein d'une des plus belles études de la région Île-de-France m'a totalement emballé.
Depuis le 1er janvier 2012, je suis redevenu avocat et suis aujourd'hui membre de l'association Droit et Procédure.

« L'avocat du futur doit intégrer l'exercice de manière collective. »

A.-P. : Comment s'est cette transformation ?

S. F. : Au moment de la suppression de la profession d'avoué et de la fusion avec la profession d'avocat, s'est posée la question du mode d'exercice. Dans l'éventualité d'un rapprochement avec d'autres avocats, nous nous sommes heurtés assez rapidement à un obstacle que l'on ne soupçonnait pas forcément, qui est la problématique de la culture d'entreprise. Avec mes deux anciens associés, Emmanuel Julien, par ailleurs président de l'association Droit et Procédure, et Bertrand Rol, tous deux anciens avoués, nous avons décidé de créer l'AARPI – la structure plébiscitée par les avocats – JFR Avocats, en privilégiant la croissance interne, et nous avons poussé la réflexion jusqu'à en faire une structure inter-barreaux, afin de pouvoir mieux rayonner. Dans un premier temps, nous sommes intervenus à Paris et Versailles ; Emmanuel Julien et moi étant inscrits à Paris et Bertrand Rol à Versailles. Depuis un an, cette structure est encore plus étendue puisque nous avons créé une troisième antenne dans les Hauts-de-Seine.

A.-P. : Quelles sont aujourd'hui les activités prédominantes de votre cabinet ?

S.F. : Nous avons à la fois un cabinet généraliste et hyperspécialisé. Généraliste parce que, par définition, nous devons être en mesure de répondre aux problèmes de l'ensemble de nos correspondants et clients, que ce soit en droit des personnes, en droit des sociétés... Dans le même temps, nous sommes hautement spécialisés car, en tant qu'anciens avoués, notre activité principale aujourd'hui est encore la postulation devant les cours d'appel, Paris et Versailles.
Nous nous sommes rendu compte que nous étions confrontés aux mêmes difficultés de développement d'une clientèle traditionnelle d'avocats, qu'une structure naissante. Cette activité généraliste ne nous suffirait donc pas pour pérenniser notre cabinet. Au fil du temps, les choses tendent à se rééquilibrer, mais c'est très long. Nos principaux clients restent encore nos confrères.

A.-P. : Votre activité prédominante est donc celle près des cours d'appel, parce que vous êtes experts en procédure ?

S. F. : Oui, tout à fait. En revanche, la volonté de pérenniser notre entreprise nous conduit à diversifier plus encore nos activités. Le choix de la troisième antenne, dans les Hauts-de-Seine, s'est porté sur le développement d'une clientèle traditionnelle d'avocat. Nous avons donc là un cabinet de proximité au profit d'une clientèle de proximité, surtout en droit des personnes et en droit des affaires.

A.-P. : Combien êtes-vous actuellement dans le cabinet ?

S. F. : Nous sommes cinq associés, deux collaborateurs, un juriste et cinq assistantes. Là aussi, en termes de ratios, du fait de notre spécificité, nous voyons que nous avons une assistante par associé alors que dans la plupart des cabinets, c'est plutôt une assistante pour deux avocats, voire plus.

A.-P. : Pouvez-vous nous parler de la récente réforme de la procédure d'appel ?

S. F. : En fusionnant la profession d'avoué avec celle d'avocat, l'objectif du législateur était double. Il souhaitait simplifier la procédure, avec un seul interlocuteur, et abaisser le coût de cette procédure pour le justiciable. Avec la réforme dite « Magendie », en vigueur au 1er janvier 2011, de la représentation obligatoire en matière sociale, applicable depuis le 1er août 2016, et la dernière réforme issue du décret du 6 mai 2017, applicable à compter du 1er septembre dernier, comme l'a précisé un décret du 2 août 2017, la procédure d'appel ne se simplifie pas, elle se complexifie et les professionnels que nous sommes font face à des meurtrières procédurales.
En fait, la procédure d'appel tend à restreindre l'accès au procès d'appel. Nous nous retrouvons ainsi dans une situation paradoxale. Avec la suppression des avoués qui étaient des spécialistes de la procédure d'appel, on pouvait s'attendre à une simplification de la procédure et c'est tout le contraire qui se produit. Nous pouvons dès lors nous interroger sur les motivations de ces différentes évolutions législatives. La réponse est simple. Les Pouvoirs publics souhaitent moins de procès en appel.

A.-P. : Du même coup, le législateur n'est-il pas en train de privilégier la médiation ?

S. F. : Nécessité fait loi. À partir du moment où l'on constate un phénomène de déjudiciarisation – on en parle depuis des années –, avec cette difficulté croissante d'arriver devant un juge, nous sommes contraints, en tant que professionnels, de nous poser la question des modes alternatifs de règlement des litiges. Les magistrats ont effectivement tendance à favoriser la médiation. C'est en cela que je trouve que la profession d'avocat doit reprendre son destin en main.
En matière de négociation et de résolution amiable des litiges, nous sommes les mieux placés à condition d'être formés. J'ai suivi une formation au droit collaboratif (via l'AFPDC), après la disparition de la profession d'avoué. Je propose à mes clients ces outils de résolution du litige, avec des confrères formés. Ce sont nos clients qui trouvent eux-mêmes les solutions.
C'est l'évolution indispensable de la profession d'avocat vers un meilleur processus de négociation raisonnée dans nos propres cabinets. Il s'agit, avant tout, de défendre nos parts de marché et d'avoir une vision dynamique de notre avenir.
Je suis d'ailleurs aujourd'hui membre de l'association française des praticiens de droit collaboratif (AFPDC).

A.-P. : On parle actuellement beaucoup d'interprofessionnalité. Quelle est votre approche de ce sujet ? Travaillez-vous avec d'autres professions du droit et du chiffre ?

S. F. : Du chiffre, non, même si nous avons un certain nombre d'experts-comptables dont les clients viennent chercher dans nos cabinets réponses à leurs problèmes juridiques. L'interprofessionnalité est en germe depuis longtemps. Le point le plus bloquant aujourd'hui est l'aspect psychologique. C'est une fois encore la question de cultures d'entreprise. Celle d'un notaire est radicalement différente de celle d'un huissier de justice. Ils sont encore plus éloignés de la culture d'entreprise d'un avocat.
L'interprofessionnalité s'imposera sans doute dans plusieurs années, mais entretemps, il faut d'abord que l'on apprenne à mieux travailler ensemble.

A.-P. : Aujourd'hui, comment voyez- vous l'avenir de votre cabinet ?

S. F. : Notre cabinet a réussi cette transition entre le métier de l'avoué et celui d'avocat. Je pense que nous avons trouvé notre vitesse de croisière. Depuis quelques années, nous retrouvons des marges de progression, ce qui est plutôt encourageant. Je suis donc relativement optimiste. En revanche, nous devons rester prêts à nous adapter. Nous voyons bien l'impact des nouvelles technologies. Nous voyons également se profiler d'autres réformes qui vont secouer le monde judiciaire. En raison de la communication électronique, ne nous orientons-nous pas vers une représentation nationale ? Que va devenir la carte judiciaire ? Voilà des éléments qui peuvent être déstabilisants et source d'inquiétude. La meilleure réponse à apporter est de rester réactifs et ne pas cesser de se former, en matière de procédure ou dans notre domaine de compétence. Il me semble également indispensable d'avoir de nouveaux outils complémentaires, à côté des nouvelles pratiques.

A.-P. : La vision prédictive de la justice qui est en vogue à travers certaines legaltech, constitue-t-elle une menace pour vous ?

S.F. : Je ne pense pas que ce soit une menace. En revanche, voilà certainement un outil complémentaire efficace. Ce qui est assez surprenant dans notre métier, c'est que notre matière première est l'humain, qu'il s'agisse de nos clients, de nos confrères ou des magistrats qui jugent les justiciables. La psychologie de tous ces intervenants ne sera jamais prise en compte par tous les algorithmes, aussi efficaces soient-ils.

A.-P. : Vos rapports ont-ils changé avec les magistrats, notamment à travers les plaidoiries ?

S. F. : Les avoués n'ont pas toujours été les interlocuteurs privilégiés des magistrats de la cour. Plaider ne m'a jamais posé de problème à titre personnel, puisque j'ai une formation d'avocat et que j'ai exercé en tant qu'avocat. Pour certains confrères, l'exercice a sans doute été un peu plus délicat. Historiquement, l'avoué était l'homme de l'écrit.
Il représentait les justiciables en justice, déposait des actes devant le Tribunal de première instance – qui a été supprimé il y a maintenant plus de 40 ans – et devant la Cour. L'avocat, c'est le verbe, l'homme de la plaidoirie. Aujourd'hui, ce dernier doit assumer les deux fonctions. Il doit être l'homme de l'écrit et de l'oralité, même si celle-ci tend à disparaître des prétoires.

Propos recueillis par Boris Stoykov et Jean-Paul Viart




Anne MOREAUX
Journaliste

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