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S. le Damany et C. Hafiz : « Nous voulons allier tradition, humanité et innovation »

Sylvie le Damany et Chems-eddine Hafiz sont candidats à l'élection au Conseil de l'Ordre du barreau de Paris. Malgré des parcours différents, ils partagent les mêmes valeurs d'altruisme et d'humanité. S'ils sont élus, tous deux veulent échanger avec leurs confrères sur l'innovation et sur les nouveaux marchés qui s'offrent à la profession.
S. le Damany et C. Hafiz : « Nous voulons allier tradition, humanité et innovation »
D.R.

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Affiches Parisiennes : Pouvez-vous vous présenter ?

Sylvie le Damany : J'ai commencé ma carrière il y a 25 ans, au sein du cabinet Jeantet, en droit des affaires. Au moment de la fusion des professions, j'ai rejoint le cabinet Landwell où j'ai créé le département contentieux pénal des affaires et, à partir de 2002, avec l'entrée en vigueur de la loi Sarbanes-Oxley, le département gouvernance et prévention des risques. J'y suis restée jusqu'en 2010, avant de revenir au cabinet Jeantet pour créer, avec mon équipe, le pôle gouvernance des entreprises. J'en suis repartie fin 2014, pour rejoindre le cabinet Fidal où j'ai le plaisir d'animer le pôle gouvernance des entreprises et prévention des risques pénaux et éthiques.

J'ai une longue expérience d'accompagnement d'entreprises – moyennes et grandes, cotées et non cotées –, d'organisations – associations, fondations, clubs sportifs… –, en matière de restructuration de gouvernance, avec un grand pan d'activité concernant la prévention des risques éthiques et les programmes de compliance, notamment au regard du FCPA, UK Bribery Act et de la loi Sapin II.

Chems-eddine Hafiz : Pour ma part, j'ai un parcours assez singulier. J'ai prêté serment en 1986, à Alger, et en 1991, à Paris. J'ai beaucoup travaillé sur des dossiers qui concernent les discriminations, les atteintes aux droits de l'Homme. J'ai eu des affaires assez importantes en matière criminelle associée au racisme. Parallèlement, j'ai mené une activité en droit des affaires internationales, notamment dans le cadre des relations entre l'Algérie et la France dans lesquelles je suis très impliqué. En 1997, j'ai créé la première association d'avocats maghrébins, devenue en 2004 l'Association Euro-Maghreb des avocats en droit des affaires, l'Aemada.

J'en suis à présent le président d'honneur. En 2015, juste après la tragédie de Charlie Hebdo, j'ai considéré qu'il fallait briser un certain nombre de méconnaissances. Avec des confrères parisiens, nous avons jeté les bases d'une association permettant aux confrères de confessions différentes de mieux se connaître et de mieux se comprendre. Nous avons reçu un accueil très favorable et nous avons accéléré le pas juste après les attentats du 13 novembre. Trois jours plus tard, nous avons mis en place cette “Fraternité du barreau de Paris” dont je suis actuellement le président. Cette association a permis d'organiser des rencontres dans des lieux de culte, en commençant par la Grande Mosquée de Paris et l'Oratoire du Louvre, temple protestant. D'autres vont suivre, notamment dans une synagogue et une église.

En 2013, j'ai été désigné responsable de la commission Paris-Alger, mise en place par le bâtonnier Christiane Féral-Schuhl. En novembre 2015, nous avons organisé un campus international dans la capitale algérienne où étaient réunis plus de 160 avocats. J'assure par ailleurs des cycles de formation en matière d'arbitrage international, de contrats internationaux et de marchés publics. Les différents colloques que nous avons organisés ont connu un beau succès. Les avocats parisiens peuvent réellement travailler avec le Maghreb. Depuis quelque temps, beaucoup de cabinets se sont installés à Alger. C'est d'ailleurs ce qui a provoqué mon rapprochement avec Lefèvre Pelletier & Associés. Je suis actuellement dans l'équipe qui anime le Maroc et l'Algérie.

A.-P. : Pourquoi vous êtes-vous portés candidats ensemble ?

S. le D. : Quand j'ai appris qu'il fallait se présenter en binôme, j'ai failli renoncer à cette candidature. Je trouvais l'exercice compliqué. En matière de parité, j'étais plus favorable à la réservation d'un même nombre de sièges pour les femmes et les hommes au sein du Conseil de l'Ordre. Cela pourrait devenir le cas à partir de l'année prochaine. Lors de notre première rencontre avec Chems, il y a quelques mois, nous avons découvert que nous partagions les mêmes valeurs d'altruisme et d'humanité. Je suis vraiment ravie de faire équipe avec Chems. Je reconnais qu'une campagne à deux est beaucoup plus agréable, surtout quand on peut parler d'une seule et même voix, ce qui n'est pas toujours évident. Nous sommes dans l'authentique, dans l'être, et surtout pas dans le paraître.

C. H. : Je rejoins ce que vient de déclarer Sylvie. En fait, vu de l'extérieur, nous avons des origines et des parcours extrêmement différents. Rencontrer une consœur qui a une carrière prestigieuse et qui exerce dans un grand cabinet n'était pas évident. Il y a donc eu ce “pressenti” et très rapidement, après une heure d'échanges, nous nous sommes dits “le tandem est fait et nous allons partir ensemble à la conquête de ce Conseil de l'Ordre”. C'est un défi que nous relevions l'un et l'autre. Le temps a conforté notre relation par un partage de valeurs. Durant cette campagne, nous avons les mêmes réactions. Nous sommes vrais. Nous avons réellement envie d'aller vers les gens, de savoir ce qu'ils font, d'identifier leurs problèmes. Nous allons vraiment dans la même direction. Comme Sylvie, j'ai envie de me mettre au service de mon Ordre, parce qu'il m'a déjà beaucoup donné. Ce métier d'avocat me passionne et j'aimerais que beaucoup de confrères se rendent compte que nous voulons vraiment faire évoluer notre profession. Voilà six mois que nous avons pris notre décision, mais nous avons l'impression de nous connaître depuis beaucoup plus longtemps. Quelle que soit l'issue de l'élection, j'ai gagné une amie.

« Nous partageons les mêmes valeurs d'altruisme et d'humanité. » Sylvie le Damany

A.-P. : Pourquoi voulez-vous ainsi vous mettre au service de l'Ordre ?

S. le D. : Il y a plusieurs raisons. Tout d'abord mon parcours m'y incite, notamment en tant qu'ancien secrétaire de la Conférence. Le barreau de Paris est vraiment ma famille, même si j'ai passé 15 ans au barreau des Hauts-de-Seine. Le cabinet a également encouragé cette candidature. C'est une véritable aventure collective. Pour Fidal, mon élection au Conseil de l'Ordre de Paris serait une première, puisque le cabinet ne s'est installé à Paris que très récemment. Je pense surtout qu'il est très important d'accompagner notre profession dans son évolution. J'ai la chance d'exercer au sein d'un cabinet qui travaille beaucoup sur l'innovation et nous voulons partager avec l'ensemble des confrères sur les nouveaux marchés qui s'offrent à nous si nous prenons le bon virage et très vite. Il y a urgence.

A.-P : Aujourd'hui, beaucoup d'avocats parisiens rencontrent des problèmes. Quelles solutions préconisez-vous et quelles sont les priorités pour les soutenir et améliorer leur quotidien ?

C. H. : Personnellement, je pense qu'au-delà des difficultés, nous sommes dans une société qui affronte une vraie crise. La profession d'avocat n'y échappe pas. Je veux donc surtout faire de l'humain, notre priorité. Aujourd'hui, à tous les avocats, jeunes et moins jeunes, qui exercent seuls ou sont dans de grosses structures, je veux faire passer un message. Ce message est celui de la solidarité et de la confraternité, cette vraie relation entre avocats, au-delà de la salle d'audience et même au-delà de la profession. À mes débuts, j'étais enthousiaste à l'idée d'être pleinement avocat et pas seulement quand je revêtais une robe. Nous devons donner l'exemple en tous lieux, même dans la rue, et adopter cette forme de réserve qui fait notre tradition. L'avocat plus ancien prend soin du plus jeune ; le plus jeune montre une réelle forme de respect au plus ancien… Je viens d'un barreau, celui d'Alger, qui ressemble beaucoup aux barreaux de province. Au début de ma carrière, les visites de courtoisie étaient courantes. Elles sont toujours obligatoires, mais les magistrats n'en voient plus guère aujourd'hui… Si je suis élu avec Sylvie, j'ai envie de transmettre cette passion pour ce qui est pour moi le plus beau métier du monde et qui passe par la confraternité. Nous devons ainsi aller vers les autres, surtout lorsqu'ils vivent des grands moments de solitude et d'angoisse.

« J'ai envie de me mettre au service de mon Ordre parce qu'il m'a déjà beaucoup donné. » Chems-eddine Hafiz

A.-P. : Comment comptez-vous diffuser ce message confraternel à cette communauté de 28 000 avocats parisiens ?

C. H. : Quand j'ai lancé la fraternité du barreau de Paris, le 7 janvier, nous avons réuni à la Maison du barreau les confrères intéressés, pour leur expliquer l'objectif de cette association. Un avocat, ayant à son actif 67 années de barreau, le père d'Olivier Cousi, s'est levé pour me remercier de mon initiative et voir qu'au barreau de Paris, on pouvait enfin parler de religions, de différences intimes, sans s'affronter. Je suis particulièrement heureux de cette réaction. Depuis, beaucoup de confrères s'intéressent à notre initiative. Plus de 200 avocats sont ainsi venus visiter la Grande Mosquée de Paris et ont assisté à un dîner-débat avec le recteur Boubakeur. Les confrères ont pu poser toutes les questions qu'ils souhaitaient. C'est l'ignorance qui élève des barrières entre les individus. Nos 28 000 confrères peuvent comprendre ce type de message parce qu'ils remettent en cause quotidiennement leurs certitudes.

S. le D. : Je rejoins bien évidemment Chems sur ce point. Nous devons administrer l'Ordre comme une entreprise. Il y a actuellement trop de jeunes qui sont livrés à eux-mêmes en sortant de l'EFB. Je pense qu'il faut revenir aux maîtres de stage et à l'encadrement des plus jeunes. C'est ce que j'ai connu lorsque j'ai appris au côté de notre confrère Claude Lazarus lorsque j'ai débuté au sein du cabinet Jeantet. Il faut en effet inciter les confrères à intégrer naturellement la responsabilité sociale au sein du cabinet d'avocats (RSCA et norme ISO 26 000). Le bâtonnier Pierre-Olivier Sur, le professeur Christophe Jamin, directeur de l'École de droit de Sciences Po, et notre éminent confrère Paul Lignières, du cabinet Linklaters, ont beaucoup œuvré en la matière. Je renvoie à l'étude fort intéressante qu'ils ont menée pour le barreau de Paris et Sciences Po en 2014 dans le cadre du programme “Responsabilité et innovation sociale des entreprises”. Le CNB travaille d'ailleurs sur ce sujet au sein de la commission Égalité. Il faut en effet amener les cabinets à intégrer la RSE dans leur mode de management, notamment en matière de parité, de diversité et d'accompagnement des jeunes collaborateurs. Je m'intéresse, il est vrai, à la montée en puissance des femmes, d'une manière générale, dans les organes de gouvernance des entreprises et des institutions, et par conséquent à leur évolution au sein de notre profession. Au vu des actions menées tant par moi-même que par Chems en matière de parité et de diversité, nous bénéficions du soutien de l'Association Femmes et Droit dont je suis membre depuis sa création en 2012.

Nous souhaitons tout simplement que l'équipe qui constitue le Conseil de l'Ordre, son bâtonnier actuel, sa vice-bâtonnière et leurs successeurs profitent de notre expérience et de nos expertises respectives, différentes mais complémentaires, sur ces sujets.

A.-P. : Vous avez évoqué la modernisation de la profession, pouvez-vous préciser vos idées ?

S. le D. : Avec Chems, nous voulons, avec tous les avocats, ré-enchanter notre profession. C'est notre « slogan ». Nous sommes pour un ordre fédérateur conjuguant tradition, humanité et innovation. Au sein du cabinet Fidal, nous travaillons beaucoup sur l'avocat 2.0, on parle même du 3.0… et sur les futurs métiers de l'avocat. Il est important que l'Ordre accompagne l'évolution – nouvelles technologies, plateformes… –, pour les avocats qui le souhaitent, bien entendu. Sur ces sujets, l'Ordre doit avoir un rôle de formation et d'information pour anticiper le changement. Si nous n'avançons pas sur ces sujets, nous allons nous faire doubler et notre profession va perdre les nouveaux marchés qui s'ouvrent à nous.

A.-P. : A vos yeux, les legaltech représentent-elles un danger ?

S. le D. : Non, au contraire. Celles-ci sont des outils incontournables pour l'avocat du futur. C'est pour nous une extraordinaire opportunité que nous devons saisir. De nouveaux métiers s'offrent à nous. Naturellement, l'Ordre doit intervenir pour combattre les legaltech hors la loi. Notre force, c'est qu'un robot ne remplacera jamais l'écoute, le secret professionnel et l'éthique. À nous, à présent, de nous approprier les plateformes qui constituent des outils. Nous devons prendre ce virage.

A.-P. : Les nouveaux métiers de l'avocat vont-ils nécessiter une certaine adaptation de la déontologie ?

S. le D. : La déontologie est notre socle commun. Elle a déjà beaucoup évolué, notamment en matière de publicité. Il faut à présent qu'elle s'adapte à l'interprofessionnalité puisqu'à présent, avec la loi Macron, les avocats peuvent, à titre accessoire, avoir une activité commerciale. Nous devons pouvoir nous associer dans des structures qui réunissent différentes professions dans le respect des déontologies respectives.

C. H. : Dans notre profession de foi, nous abordons cette mutation, ce nouveau monde qui s'offre à nous. Les avocats doivent absolument maîtriser cette évolution en s'armant dès l'obtention de leur baccalauréat pour relever tous ces défis qui, d'ailleurs, sont déjà présents. Il faut beaucoup plus de flexibilité dans notre profession.

S. le D. : Les jeunes de la génération Z qui vont arriver sur le marché du travail ont déjà la culture du digital. Ils en sont imprégnés. Il y a donc des voies qu'il faut savoir abandonner. Il faut arrêter certaines spécialités et se recentrer sur les défis d'avenir. L'Ordre a justement un rôle à jouer. Nous, les plus anciens, également. Dans cinq ou 10 ans, nous aurons peut-être moins d'avocats à Paris, certains auront opté pour d'autres voies. Christiane Féral-Schuhl avait lancé l'idée, de l'avocat commissaire au droit pour les entreprises. À l'heure de la conformité juridique, on risque d'y parvenir rapidement. La « compliance » devient une spécialité qui va se développer. La loi Sapin II apporte d'ailleurs de l'eau au moulin de la conformité juridique.

Enfin, s'agissant de notre avenir, si l'on veut progresser efficacement, il faut multiplier les actions communes qui rassemblent le barreau de Paris, le CNB et l'ensemble des barreaux français. Mais c'est là un sujet de gouvernance de la profession au niveau national qui ne concerne pas une campagne de candidate au Conseil de l'Ordre…

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