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L'engagement politique est-il compatible avec le métier d'avocat ?

Six avocats, plus ou moins politisés, ont été invités récemment par Nathalie Roret et Olivier Cousi pour un débat consacré à la place de l'avocat dans la sphère politique. Pour la majorité des intervenants, il n'existe aucune incompatibilité entre les deux.
L'engagement politique est-il compatible avec le métier d'avocat ?

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Peut-on être engagé politiquement en portant la robe ? Telle est la question à laquelle ont été confrontés six avocats (Jean-François Copé, Raquel Garrido, Claude Goasguen, Tony Dreyfus, Éric Dupond-Moretti et Jean-Yves Le Borgne) lors du débat organisé récemment par Olivier Cousi et Nathalie Roret à la Maison du barreau, et animé par Frédéric Taddeï. Le thème proposé par les deux candidats au bâtonnat intitulé plus précisément « les valeurs du serment sont-elles solubles dans la politique ? », a révélé toute la variété des sensibilités représentées chez les avocats, dans une effervescence propre aux rendez-vous pré-électoraux.

Pour Jean-François Copé, alors candidat à la primaire de la droite et du centre, il n'y a aucune « ambiguïté » entre le fait de porter la robe et de s'engager en politique dans le même temps, tant que des règles existent pour éviter « toute sortie de route ». Il faut dire que cet ancien énarque de la promotion Liberté-égalité-fraternité a fait de la politique bien avant d'être avocat. « Nous sommes des gens suffisamment outillés pour faire la part des choses entre le moment où l'on défend un client, et celui où l'on se sert de son expérience d'avocat pour en faire profiter l'intérêt général », a-t-il soutenu, en réponse à Frédéric Taddéï, animateur des débats, pour qui la défense de l'intérêt général se concilie difficilement avec la représentation des intérêts privés du client.

Bien qu'à l'autre bout de l'échiquier politique, Raquel Garrido, avocate et cofondatrice du Parti de gauche (PG), a rejoint son confrère, précisant que l'avocat « à travers la défense d'intérêt particulier » peut défendre « un intérêt général, qui est le droit à la défense ».

Incompatibilité de défendre l'intérêt particulier et général ?

Poussant plus loin ce raisonnement, l'avocate de Jean-Luc Mélenchon a remis en cause cette dichotomie intérêt général/intérêts privés. « Je mets en doute le fait que tous les politiques défendent l'intérêt général », s'est-elle amusée, arguant que « certains sont payés pour défendre des intérêts particuliers en étant élus ». Le point commun aux deux fonctions étant quoi qu'il en soit cette capacité à « porter la voix », qu'il s'agisse de celle d'un client ou d'une base d'électeurs.

@A.P. - Frédéric Taddeï a confié être un "avocat refoulé" même s'il n'a pas terminé ses études en droit.

Jean-Yves Le Borgne, avocat pénaliste au verbe acéré, n'y voit pas non plus de contradiction. « L'avocat défend des intérêts particuliers, ce n'est pas nécessairement être à l'opposé des intérêts de la généralité du peuple », a-t-il lancé. Pour l'ancien vice-bâtonnier, les dossiers sont l'occasion de « confronter une aventure individuelle avec la norme », ce qui peut parfois donner le « sentiment qu'il faut changer cette loi », sans avoir l'occasion de le faire. D'où cette « aspiration politique toute naturelle » de l'avocat, qui sera tenté de vouloir corriger les éventuels défauts de tel ou tel texte. « En réalité, je pense qu'il y a une sorte de sublimation de la vocation juridique dans la politique, et qu'il n'y a strictement aucune incompatibilité », a-t-il conclu.

« La probité ? C'est la moindre des choses ! »

C'est finalement Éric Dupond-Moretti, alias Acquittator, qui a prêté main-forte à Frédéric Taddeï. « Je pense que la politique c'est l'intérêt général, et l'avocat c'est l'intérêt particulier, c'est complètement antinomique », a-t-il soutenu, quelques secondes après l'intervention de Jean-François Copé. Le ténor du barreau de Lille a rappelé en ce sens l'abrogation en 2013 du décret facilitant le passage des politiques vers le métier d'avocat (les députés, sénateurs et anciens ministres pouvant devenir avocats sans formation ni examen spécifique). « Cette histoire de passerelle me chagrine beaucoup », a-t-il commenté, « il n'y a aucune raison pour que le barreau s'ouvre aux politiques qui n'ont pas les compétences pour y venir ».

@A.P. - Jean-François Copé, candidat à la primaire de la droite, est également inscrit au barreau de Paris depuis 2007.

Quant au respect des valeurs du serment, c'est une question qui ne se pose même pas, pour Éric Dupond-Moretti. « La probité ? c'est la moindre des choses ! », a-t-il raillé. « Ces valeurs sont essentielles, il n'y a rien dans le serment de l'avocat qui soit incompatible avec le fait de faire de la politique », a-t-il résumé.

Pour Claude Goasguen, député-maire (LR) du 16e arrondissement de Paris, tout n'est pas blanc ou noir, même si certaines situations suscitent des interrogations légitimes. « Je dirais que c'est quelques fois très difficilement soluble », a-t-il concédé, en référence à la problématique du débat posée par Natahalie Roret et Olivier Cousi. « À quelques moments dans la vie de l'avocat et du parlementaire, se rencontrent des intérêts contradictoires », a-t-il poursuivi, prenant notamment pour exemple le vote de la loi Renseignement.

Tony Dreyfus estime également pouvoir équilibrer robe et politique. « J'ai toujours été impliqué dans le monde judiciaire et politique », a-t-il confié, précisant que les deux choses étaient compatibles, et qu'il ne fallait pas « freiner le cadre d'engagement » des politiques.

@A.P. - La maison du barreau a fait le plein lors de ce débat éminemment politique.

Le secret professionnel aux oubliettes des politiques

Les débats étant également placés sous le signe de la Présidentielle. Éric Dupond-Moretti s'est saisi de l'occasion pour interpeller ses confrères. « Les politiques instrumentalisent la politique et la procédure pénale à des fins électoralistes », a-t-il blâmé, précisant que le juge « n'a plus la possibilité de personnaliser la peine », et que l'on « multiplie et alourdit les peines » sans raison. « On envisage d'enfermer des types pour ce qu'ils seraient susceptibles de faire », a-t-il déploré, avant d'ajouter « on vend de la soupe et cela profite aux populismes, les politiques sont responsables de cela ». De surcroît, le secret professionnel, autre cheval de bataille des barreaux, n'est pas non plus traité par les présidentiables, selon Me Dupond-Moretti.

Seul personnage politique de premier rang présent dans les débats, et cible malheureuse de certaines piques du pénaliste, Jean-François Copé a répondu tant bien que mal, estimant que « l'impécuniosité » de la justice était responsable de nombreux maux. Le candidat propose donc un investissement massif couplé à « l'évaluation interne et externe des magistrats ». Claude Goasguen a également tenté de tempérer cet amer constat, expliquant que la politique judiciaire serait débattue en fin de campagne, tant le sujet pouvait s'avérer risqué pour les candidats.

Quoi qu'il en soit, les invités se sont tous accordés sur une chose : la présence d'avocats au sein de l'Assemblée nationale est essentielle, qu'il s'agisse de faire profiter de leur talent oratoire, ou de leur sens aigu de la défense des libertés individuelles. « Nous plaidons pour défendre quelqu'un mais aussi pour faire triompher une certaine idée de la justice », a conclu Jean-Yves Le Borgne, « c'est la raison pour laquelle la justice ne peut être confisquée par l'activité judiciaire, et c'est pourquoi tout avocat a nécessairement une aspiration politique ».

@A.P. - Nathalie Roret et Olivier Cousi se sont très vite effacés au profit des intervenants du jour.

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