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Plaidoyer pour une meilleure régulation des “tags”

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Plaidoyer pour une meilleure régulation des “tags”
© A.P.

En juin 2019, un “tagueur” décède, écrasé par la chute d'un mur sur le périphérique de Lyon. En mai, un jeune “grafitero” de 14 ans meurt sur l'autoroute V-30 près de Valence (Espagne). En 2015, un “graffeur” de 21 ans est tué en traversant l'autoroute “Freeway 55” à Orange County, en Californie. En 2011, un “artiste” de 17 ans chute d'un pont à Adélaïde en Australie. Il meurt de ses blessures. En 2004, un autre tagueur de 19 ans se noie dans la Marne, près de Paris, après une course-poursuite avec la police.

Tous ces drames au niveau mondial soulignent un aspect tragique du phénomène du tag ou graff. à ceci s'ajoute l'atteinte à, voire la destruction de, la propriété publique et privée, le non-respect d'autrui, ni des lois, ni du droit de propriété, et parfois — et de plus en plus — l'atteinte à la pudeur notamment des mineurs, comme c'est le cas à Bruxelles, avenue Louise ou rue des Poissonniers.

Cela milite-t-il en faveur d'une régulation plus protectrice, plus stricte, plus équilibrée entre les atteintes aux droits des citoyens et la libre expression du “street art” ?

Les villes sont les plus touchées

Aux nombreux panneaux et enseignes que nos regards croisent tous les jours et qui « agrémentent » nos villes se sont ajoutés de nombreuses écritures indisciplinées - graffiti, pochoirs, tags - communément regroupés sous la bannière « d'art urbain ».

Arrivé en France dans les années 80, poussé par l'essor de la culture Hip Hop aux Etats-Unis, le “street art” n'a jamais fait l'unanimité. Très apprécié par leurs artistes qui défendent une nouvelle forme d'art contemporain le “street art” est souvent qualifié de nuisance visuelle par la grande majorité qui trouvera dans les graffitis des signes de désordre et elle y associera un sentiment d'insécurité (les passagers se sentent majoritairement moins à l'aise dans un métro tagué).

Les villes sont évidemment les plus touchées ; bien que des statistiques annuelles et publiques soient rares, certaines villes chiffrent le coût de nettoyage à des millions d'euros de dépenses annuelles : plusieurs centaines de milliers d'euros à Dublin, 1 million d'euros pour Seattle, 5 millions d'euros à Paris, et plus de 100 millions d'euros rien que pour la ville de Londres. Les municipalités le savent toutes : en matière de nettoyage de tags il faut agir vite. Plus elles laissent le tag longtemps, plus il est difficile à retirer. En effet, les sociétés de peinture se sont améliorées sous les demandes insistantes de leurs clients.

Une fois que le mélange migre dans le support, il peut s'y fixer durablement. En plus, et tout le monde le sait, le tag appelle le tag. C'est un exemple du “syndrome de la vitre cassée”, selon lequel lorsqu'un immeuble est abandonné il faut un certain temps avant que les vandales ne lancent une pierre pour casser un carreau. En revanche, dès le premier carreau cassé, tous les autres seront cassés en un temps record. Si l'on veut empêcher les tags, il faut les effacer au plus vite.

La réponse de l'état n'a pas permis d'endiguer ce phénomène

Au-delà de l'aspect matériel et financier, les messages véhiculés sont parfois violents, obscènes, racistes, antisémites, ou simplement inutiles. En Espagne, “le Seprona” (Servicio de Protección de la Naturaleza), de la Guardia civil fait la chasse aux graffeurs en tout genre, depuis les gangs de grafiteros illégaux dans les métros de Madrid et Barcelone jusqu'au français “Invader” qui aurait posé ses graffiti-mosaïques sur les murs de la ville de Malaga. Affaire à suivre.

D'autres pays comme la France ont “musclé” le dispositif pour lutter contre cette forme croissante de vandalisme. Une brigade de cinq policiers à temps plein, spécialistes de graffiti, décrypte chaque tag, chaque signature, les rapproche entre eux et fait la chasse aux bombes... de peinture. Cela permet près de 150 interpellations par an. L'un des plus beaux faits d'arme de cette “police de l'écriture” est l'arrestation de Skeez, un Français âgé de 29 ans, accusé d'avoir commis plus de 700 tags pour un préjudice estimé à 700 000 euros.

Pour l'instant la politique publique au niveau des tags, en Espagne et dans beaucoup de pays, consiste à les effacer le plus vite possible et à réprimander leurs auteurs. L'efficacité de cette politique est toutefois limitée car le phénomène est devenu difficile à endiguer et l'atomicité des artistes et l'accessibilité au matériel font qu'il semble improbable que ce phénomène disparaisse. Face à ce constat, tous pensent qu'il faut réglementer. Toutefois le désaccord réside dans le fait que d'aucuns veulent accorder plus de liberté aux tagueurs et graffeurs en mieux encadrant cette pratique, et d'autres souhaitent limiter voire interdire cette “nuisance”. Dans les deux cas il s'agit de réguler pour mieux contrôler.

Une régulation est-elle possible ?

Mais alors comment réguler ? En Espagne, la réforme du code pénal de 2015 a transformé le tag ou graffiti en « infraction administrative légère » susceptible d'une amende de seulement 100 à 600 euros (article 39, Ley 4/2015 de Protección de la Seguridad Ciudadana).

De l'autre côté des Pyrénées, la législation française actuelle interdit « le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain ». La sanction est une amende de 3 750 euros et une peine de travail d'intérêt général lorsque le dommage est « léger » et de 30 000 euros d'amende et deux ans d'emprisonnement lorsque le dommage est « la destruction, la dégradation ou la détérioration d'un bien appartenant à autrui » (article 322-1 du code pénal).

Les sanctions peuvent aller jusqu'à 10 ans de prison et 150,000 Euros d'amende en cas d'atteinte à « un immeuble ou objet mobilier classé » ou « un édifice affecté au culte ». Lorsqu'il s'agit d'un bien privé (immeuble, porte de garage, mur de séparation), l'article R635-1 du code pénal sanctionne « la destruction, la dégradation ou la détérioration volontaires d'un bien appartenant à autrui... est punie de l'amende prévue pour les contraventions de la 5e classe », soit 1 500 euros (3 000 euros si récidive) et des travaux d'intérêt général. Rappelons aussi que le droit de la responsabilité civile, tant espagnol que français, permet de sanctionner tout dommage causé en démontrant le dommage, la cause et le lien de causalité entre les deux.

Pour mieux réguler les tags et dans un monde idéal, on pourrait envisager d'installer des grandes toiles blanches et les meilleurs artistes pourraient y peindre des somptueuses œuvres qui perdureraient de nombreuses années, embellissant au passage le quartier, revalorisant l'immobilier et attirant les entreprises. Cela dérangerait peu de monde d'avoir une esquisse de Banksy à côté de chez soi (Banksy est ce célèbre graffeur dont les œuvres se vendent chez Sotheby's pour des montants dépassant le million d'euros). Certaines municipalités comme Lisbonne l'ont tenté. Le projet intitulé GAU (Galerie d'art urbaine) a installé des grands panneaux blancs sur lesquels tout artiste était autorisé d'esquisser un dessin.

L'art est-il trop subjectif pour être réglementé ?

Une des limites de cet exercice provient notamment de la subjectivité de l'art. Qu'autoriserait-on ? à qui appartient-il de définir ce qui est de l'art et ce qui ne l'est pas ? L'art urbain est par nature difficilement contrôlable et la liberté d'expression que prônent les artistes se trouverait structurellement annexée si nous imposions des contraintes spécifiques comme des dessins à ne pas faire, des mots à ne pas utiliser, des institutions ou bâtiments à épargner.

De plus, comment mesurer l'impact d'une telle politique puisque les perceptions des différentes parties prenantes (habitants, sociétés, touristes, artistes) sont trop différentes et leurs intérêts ne sont pas alignés (chacun préfèrera que cela se passe dans le quartier du voisin). Le principe selon lequel « ma liberté s'arrête où commence celle des autres » s'applique aussi à l'art urbain. En matière de street art, le “droit de peindre” a pour corolaire le “devoir de mesure”. Or pour certains nous vivons dans une société et une époque où l'on exalte les droits et bafoue les devoirs.

Tout cela n'empêche pas de continuer à réfléchir, après tout chaque nouveau phénomène a connu son temps d'adaptation afin de trouver un équilibre qui permette de maximiser le bien commun. Pourquoi ne pas inventer un système de vote sur le site de la mairie ou de l'Ayuntamiento où les artistes présentent leurs idées, et le gagnant aurait le droit de mettre sa griffe non pas sur une toile mais sur un mur – qui sait, le street art sera peut-être reconnu un jour comme une participation civique à la vie artistique d'un quartier ?




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