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« Nous avons tous les éléments pour répondre aux inquiétudes des CAC »

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« Nous avons tous les éléments pour répondre aux inquiétudes des CAC »
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Olivier Salustro, le président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Paris, fait le point sur le mélange des genres qui se profile entre l'audit et le conseil, à l'instar du marché anglais où les “big four” sont actuellement dans la tourmente. Il reste néanmoins confiant sur l'avenir de la profession, malgré la loi Pacte. Pour lui, « il y a dans le paysage économique français un besoin d'audit très clair ».

Affiches Parisiennes : Les “big four” de l'audit sont montrés du doigt outre-Manche...

Olivier Salustro : Effectivement, le marché anglais de l'audit est particulier, dans la mesure où, depuis un certain nombre d'années, il n'existait plus de séparation entre l'audit et le conseil. Les cabinets d'audit avaient donc loisir de délivrer des conseils à leurs clients, avec néanmoins quelques limites, laissées à leur propre appréciation. Il n'y avait pas de liste de services interdits, comme nous l'avons connue en France. Cette absence de séparation entre l'audit et le conseil a entraîné un certain nombre de scandales liés au fait que les auditeurs ont perdu leur indépendance et n'ont pas pu, ou n'ont pas su, ou n'ont pas voulu, révéler un certain nombre de dysfonctionnements, voire de fraudes. Le scandale le plus retentissant a concerné Carillon dont les comptes ont été certifiés par KPMG et qui, trois mois plus tard, a déposé son bilan, avec un passif assez impressionnant, proche de 800 millions de livres. Même problématique pour BHS et Patisserie Valérie. A chaque fois, c'est un big four ou un grand réseau qui est mis en cause. Le mélange des genres entre l'audit et le conseil est à tous les coups montré du doigt.

Il y a trois ans, les parlementaires anglais se sont emparés du sujet, ont réfléchi et formulé un certain nombre de propositions. Ils ont ensuite saisi l'institution de régulation de la concurrence qui, elle-même, a émis un certain nombre de préconisations, début 2019, parmi lesquelles une restauration de la séparation de l'audit et du conseil, voire la séparation stricte de ces activités, au sein des big four, donc leur scission. Ils ont également demandé l'instauration d'un “joint audit”, co-commissariat à la française avec l'obligation d'avoir un big four et un cabinet qui ne l'est pas, ce qui procure aux cabinets de moindre taille l'opportunité d'accéder aux entreprises cotées et aux autres grands comptes. La défaillance du régulateur anglais, le FRC, a également été pointée du doigt pour n'avoir pas vu ou pas dénoncé un certain nombre de dysfonctionnements. L'instauration d'un nouveau régulateur a ainsi été préconisée, avec des pouvoirs plus étendus et une indépendance renforcée. Il faut savoir que le FRC était, jusqu'à présent, financé par des contributions volontaires des cabinets d'audit. Son indépendance n'est donc pas avérée. Le FRC a-t-il limité ses investigations et ses sanctions pour ne pas se couper de ses sources de financement ? Les Anglais ont donc décidé d'instaurer l'Arga, une sorte de H3C à l'anglaise, qui va absorber le FRC. Il sera totalement indépendant, avec des pouvoirs de sanction beaucoup plus étendus et un regard sur la question de la gouvernance, ce qui n'était pas le cas avec le FRC.

Sans juger de l'efficacité de la loi Pacte,
il est probable que son article 23 conduira à des problèmes.

A.-P. : Quels enseignements doit-on en tirer en France ?

O. S. : En France, dans le même temps, nous faisons le chemin inverse, puisque la séparation de l'audit et du conseil est levée par la loi Pacte. On la justifie en disant qu'elle était une sur-transposition du droit européen et qu'il fallait à présent la lever, pour libérer la croissance des entreprises, à charge pour les cabinets d'audit d'apprécier les situations où ils risqueraient de se trouver en perte d'indépendance ou d'auto-révision. Je sais par expérience que ce genre de mesure n'est pas suffisamment efficace, tout comme les murailles de Chine qui ont existé avant la LSF et avant d'autres mesures prises par les Pouvoirs publics français. Sans juger de l'efficacité de la loi Pacte qui, je l'espère aura un impact positif sur la croissance des entreprises, il est probable que son article 23 conduira à des problèmes et demandera un certain nombre d'ajustements.

A.-P. : En qualité de président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Paris, vous pouvez aujourd'hui légitimement vous interroger, sur cette possibilité du commissaire aux comptes d'avoir accès au conseil...

O. S. : Effectivement, les cabinets d'audit de petite et de moyenne taille vont pouvoir opérer chez leurs clients en matière de conseil. Comme les seuils ont été relevés, ces cabinets vont perdre beaucoup de leurs mandats. Nous mettons tout en œuvre pour que ces cabinets se réforment, développent des missions à plus forte valeur ajoutée et puissent tirer parti de cette mesure de la loi Pacte en restant présents chez leurs clients et en délivrant d'autres services. Pour autant, si l'on veut que le commissaire aux comptes joue pleinement son rôle, il ne faut pas le mettre dans des situations où il perdrait son indépendance, qui est l'un de ses facteurs de différenciation, par rapport à un consultant lambda. La France va donc à l'encontre de ce qui est opéré en Angleterre en raison des scandales retentissants évoqués supra. Il faut préciser qu'outre-Manche, les big four détiennent 95 % des parts de marché du FTSE 350. Les professionnels libéraux et les petits cabinets ont disparu.

A.-P. : Comment évoluent les choses aux Etats-Unis ?

O. S. : Le marché américain ressemble un peu au marché anglais, avec un régulateur qui ne s'intéresse qu'aux mandats cotés. La séparation de l'audit et du conseil n'existe pas vraiment. C'est le particularisme anglais et américain.

A.-P. : En France, comment éviter ces conflits d'intérêt ? Par quelles dispositions ? Via des décrets d'application ? Demandez-vous aux Pouvoirs publics de réfléchir sur ce sujet ?

O. S. : J'invite les Pouvoirs publics à réfléchir à la question de la régulation en général. Une économie digne de ce nom ne peut pas fonctionner sans une régulation minimale, que les entreprises soient petites, moyennes ou grandes. Je ne veux pas revenir à un monde disparu, mais simplement dire que la régulation doit être raisonnable, efficace, applicable et qu'elle ne soit pas un épouvantail pour les entreprises, ce qu'elle pouvait être dernièrement, compte tenu d'un certain nombre de durcissement post-crise de 2008. J'appelle les Pouvoirs publics à prendre la mesure de ce qui va se passer dans les 12 à 18 mois qui viennent et à rectifier le tir si c'est nécessaire en prenant des mesures d'aménagement. Il faudrait par ailleurs que le régulateur, le H3C, surveille ces aspects d'indépendance et d'auto-révision, en ayant un pouvoir de dissuasion et de sanction pour les grands cabinets d'audit qui viendraient à se mettre dans des situations inacceptables.

A.-P. : Vous allez sans doute évoquer ce sujet lors des Universités d'été des experts-comptables et des commissaires aux comptes ? L'un des temps forts de l'événement est d'ailleurs consacré à l'audit, “les clés de la reconquête”...

O. S. : Il y a deux aspects dans les clés de la reconquête. D'abord, la possibilité d'imaginer des produits répondant aux attentes des entreprises ; un audit allégé d'un côté et une série d'interventions ponctuelles de l'autre, autour des grandes questions qui préoccupent les entreprises, du diagnostic de performance et de croissance à la cyber sécurité, en passant par l'évaluation-transmission de l'entreprise. Outre cet aspect technique menant à l'élaboration de produits et des services correspondants à des besoins clairement identifiés et recueillis chez les clients, il est possible d'orienter l'exercice vers toutes les composantes que nous rangeons sous le vocable “intelligence artificielle”. Il y a ensuite les changements culturels, les évolutions des mentalités nécessaires que doit opérer cette profession qui, jusqu'à présent, n'avait pas réellement à démontrer son utilité puisque l'audit était imposé aux entreprises.

A.-P. : Votre assemblée générale, organisée durant ces Universités d'été, va-t-elle relayer l'inquiétude actuelle des commissaires aux comptes quant à leur avenir ?

O. S. : L'inquiétude de mes confrères, je la constate et je la mesure depuis déjà un certain temps. Le 9 juillet dernier, nous avons organisé un grand événement pour informer et former nos confrères sur toutes ces nouvelles questions qu'induit la loi Pacte. Je connais également des situations de détresse particulières de certains confrères. Nous avons créé des dispositifs pour y répondre et les accompagner. Pour autant, l'idée que je cultive est que la loi Pacte étant désormais promulguée, il convient de s'en saisir et aller de l'avant. Si nous démontrons notre utilité dans la plupart des situations, je pense que nous pourrons conserver des parts de marché, voire même en gagner sur les nouveaux champs d'intervention.

Le changement de culture doit être accompagné par des connaissances différentes de la part des professionnels. Nous avons donc développé toute une série de modules de formation aux soft skills, les éléments incorporels qui font la qualité de la relation humaine, l'empathie, la compréhension des besoins des clients, les qualités d'écoute et de réponse...

Nous avons tous les éléments pour répondre aux inquiétudes des professionnels et pour les motiver à aller vers un objectif positif.

A.-P. : Quelle est votre vision de l'avenir de la profession, notamment pour les jeunes qui vous rejoignent ?

O. S. : Le principal message que j'ai à délivrer aux jeunes et aux moins jeunes, c'est qu'il y a dans le paysage économique un besoin d'audit très clair. Nous vivons dans un monde de surinformation, de doute, de fake news... Le commissaire aux comptes ou plutôt l'auditeur légal, pour utiliser un terme un peu plus moderne, constitue un rempart, un pivot et un indicateur de la vérité. Il faut que ce rôle essentiel perdure. Le marché en a besoin, que les entreprises soient petites, moyennes ou grosses. La petite entreprise travaille souvent pour la grosse. Cette dernière a besoin de savoir si son sous-traitant ou son partenaire de petite taille, est fiable et pérenne, et si les informations qu'il lui donne pour répondre au marché qu'elle souhaite lui confier, sont exactes. L'économie est édifiée sur un système de confiance. J'ai donc un espoir immense concernant notre activité de demain et après-demain.

Je professe l'idée d'une reconquête. Nous avons les outils, nous avons le savoir-faire. Il nous suffit d'ajouter les soft skills. L'avenir passe donc par un plan Marshall de l'information et de la formation, rapides et massives, en mettant les big four de côté puisqu'ils ont leurs propres dispositifs. Toute notre profession a besoin d'être réformée et de faire sa révolution culturelle.

Avec la rénovation de notre siège parisien, nous avons à présent des locaux pour abriter un dispositif très opérant, via notre institut régional de formation, l'Asforef, qui peut accueillir quotidiennement des centaines de personnes et qui nous permet d'ores et déjà de répondre à ces questions de formation différente.




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