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Olivier Salustro « Les commissaires aux comptes ne font pas assez valoir leurs compétences »

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Olivier Salustro « Les commissaires aux comptes ne font pas assez valoir leurs compétences »
@ AP

Olivier Salustro est le président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Paris. A ce titre, il revient sur une année 2019 riche en événements majeurs pour la profession, notamment le relèvement des seuils qui la contraint à trouver d'autres voies de développement. Il trace, par ailleurs, les grandes lignes de l'action de la CRCC de Paris en 2020.

Affiches Parisiennes : La profession des commissaires aux comptes vient de traverser des moments assez compliqués avec la loi Pacte et la réforme des retraites. Pouvez-vous faire un bilan de l'année 2019 et parler de vos projets pour l'année 2020 ?

Olivier Salustro : Effectivement, l'année dernière a d'abord été marquée par la loi Pacte, qui est entrée en vigueur au printemps-été 2019. Nous n'en sentons pas encore les conséquences directes, puisque pour l'instant, d'après mes informations, mais qui sont très parcellaires, assez peu de confrères sont immédiatement touchés par le relèvement des seuils. Pour autant, les gens commencent à se mobiliser pour gérer les effets de la loi Pacte. Je rappelle qu'ils sont de deux ordres. D'une part la remontée des seuils pour la désignation obligatoire des commissaires aux comptes dans les petites et moyennes entités. Et d'autre part, l'article 20 qui « libère » le commissaire aux comptes et qui lui permet de franchir des frontières jusqu'à présent interdites, à savoir assurer des missions visant notamment des tests et des diagnostics, sans qu'il soit commissaire aux comptes de l'entité concernée. Cette mesure élargit son champ des possibles qui pourraient lui permettre, non pas de compenser l'activité éventuellement perdue, mais de trouver d'autres débouchés et de développer de nouvelles offres et une nouvelle clientèle.

Pour l'instant, nous en sommes aux prémices puisque tant la Compagnie nationale que les compagnies régionales explorent des voies nouvelles sur ces missions d'attestation, de diagnostic et d'autres choses encore. Par exemple la Compagnie de Paris incite les auditeurs à proposer à leurs clients le diagnostic fiscal, le diagnostic social et le diagnostic de croissance des entreprises. Ces produits peuvent être opérés sans qu'on soit commissaire aux comptes de l'entité qui missionnerait. Nous entrons là dans un monde concurrentiel, « libre », puisque ces missions ne sont pas normées. Simplement, dès lors qu'elles sont exercées sous la casquette de commissaire aux comptes, elles sont soumises à la déontologie de la profession et le commissaire aux comptes doit être indépendant, le paraître et ne pas se trouver en situation d'auto révision.

Contrairement à tous les autres opérateurs du marché qui pourraient accomplir ce type de mission, il est véritablement indépendant et bien entendu compétent. Ses conclusions seront de ce fait plus crédibles que celles d'un opérateur moyennement indépendant. Cette indépendance est toujours garantie par le Haut-commissariat aux comptes, qui s'assurera que ces missions seront conduites selon le code de déontologie et la doctrine de la profession.

A.-P. : La CRCC a communiqué sur ces trois missions complémentaires au sein de la profession ?

O. S. : Concrètement, la CRCC a établi des fiches techniques, pour aider les commissaires aux comptes à développer ces trois missions. Nous avons également mis en place des formations, organisées pour l'année à venir et dans les tous prochains jours. Ces formats courts doivent inciter les professionnels à se servir de ces trois nouveaux outils pour prospecter. Au-delà de la formalisation de nouvelles offres de service, la formation aborde l'angle technique, mais aussi l'angle marketing, commercial et comportemental. Ces “soft skills” forment sur la manière dont il faut parler aux clients, dont il faut se comporter, dont il faut gérer les équipes, la manière dont il faut motiver tout le monde ; autant d'éléments au moins aussi importants, voire plus importants que les aspects techniques.

A.-P. : Avez-vous mené d'autres actions en 2019 ?

O. S. : En 2019, nous avons également aidé les confrères lourdement impactés à réfléchir à leur stratégie. Nous leur avons proposé des missions d'écoute et d'accompagnement stratégique. Nous avons organisé des réunions en petit comité où chacun venait parler de ses problématiques, avec l'intervention de professionnels rompus au sujet de restructuration stratégique. Après des premiers conseils, nous pouvons les conduire vers des consultants spécialisés qui vont les aider à structurer leur cabinet ou à restructurer leurs activités.

A.-P. : Surtout pour les petites structures ?

O. S. : Oui, ou si le confrère n'a pas envie de s'investir sur des sujets nouveaux, de se redéployer ou d'acquérir des compétences particulières. A la Compagnie de Paris, nous prenons à cœur cette montée en compétence des professionnels, sur des sujets pour lesquels on ne les attend pas encore ou pour lesquels ils ne sont pas encore totalement identifiés, par exemple l'audit informatique. On peut d'ailleurs élargir le spectre à la cyber sécurité, au RGPD, à la data. Pour ce faire, nous avons des équipes spécialisées qui réfléchissent sur ces sujets et mettent au point des produits dédiés. Pour la cyber sécurité et le RGPD, des outils existent, mis au point par la Compagnie nationale et des compagnies régionales, dont Paris, très en pointe sur ces thèmes.

Le dernier volet que l'on peut évoquer concerne l'évaluation financière. Là encore, nous avons des sachants en interne. La Compagnie de Paris a d'ailleurs développé des formations spécialisées et diplômantes, en partenariat avec Dauphine, pour favoriser la montée en compétence des confrères. De manière générale, le commissaire aux comptes ne fait pas assez valoir ses compétences. L'une des clés est de se différencier des autres intervenants du marché, notamment sur le plan technique, avec des compétences particulières affichées et une indépendance reconnue, à condition que ce soit en accord avec les besoins du client que nous devons mieux écouter.

A.-P. : Avez-vous traité d'autres sujets ?

O. S. : Le dernier sujet concerne l'extra financier. Il y a quelques années, on avait beaucoup parié sur les obligations RSE qui étaient imposées aux seules structures cotées, supposées de grande taille. Aujourd'hui, ces aspects extra financiers montent en puissance dans l'univers de la PME non cotée, portés à la fois par l'évolution de la société, mais aussi par les autorités publiques. Nous incitons donc nos confrères à investir sur ce sujet.

En 2019, la compagnie de Paris et une quinzaine de compagnies régionales, regroupées pour ce faire sous l'ombrelle du think tank « CAC en mouvement », ont développé un projet de plateforme permettant aux entreprises qui font appel à un commissaire aux comptes d'afficher le label “Certifié CAC”. Une base de données accessible en ligne permettra à toutes les entreprises non cotées de faire valoir ce label qui garantit que certaines informations financières ou extra financières sont attestées et certifiées par un commissaire aux comptes. Une caution pour ces entreprises dont l'environnement a besoin d'être rassuré et une transparence supplémentaire pour l'économie.

A.-P. : Aujourd'hui, le commissaire aux comptes apparaît sur le Kbis ?

O. S. : Il apparaît sur le Kbis et quand les comptes sont déposés au greffe. Mais tout cela n'est pas mis en valeur et n'est pas visible du grand public. Les entreprises peuvent avoir intérêt à voir leurs noms apparaître sur cette plateforme baptisée “The Smart List” qui fait la promotion de la vertu..

A.-P. : Demain, si une entreprise sous les seuils maintient l'intervention du commissaire aux comptes, ce dernier va-t-il continuer à apparaître sur le Kbis ?

O. S. : Oui, même si elle est optionnelle, soit dans le cadre de la mission dite “audit légal petite entreprise” – cette mission optionnelle contractuelle, mais légale, d'une durée de trois ans, est encadrée par la norme Nep 911 –, soit dans celui de la mission simplifiée qui répond à la norme 912 ; mandat d'une durée de six ans, optionnelle et contractuelle.

A.-P. : Quelle est la différence entre les deux missions ?

O. S. : Outre la durée de trois ou six ans, dans le cas de la première, la 911, vous avez la publication de deux rapports, un premier qui porte sur la certification des comptes et un second qui porte sur les risques, uniquement destiné au chef d'entreprise. Dans le cas de la 912, vous n'avez qu'un rapport de certification. Les grands changements de ces deux normes, outre leur autonomie, c'est qu'elles renversent la charge de la preuve. Jusqu'à présent, quand vous auditiez une petite entreprise, certaines diligences étaient inutiles, dépourvues de sens. Vous aviez néanmoins l'obligation de justifier le fait de ne pas les mettre en œuvre. Ce qui prenait du temps et ouvrait un risque. Ce n'est plus le cas. Vous pouvez mener à bien votre audit de manière très simplifiée, sans justification. On remet au centre le jugement du professionnel et on allège la justification des choses, même s'il faut continuer de formaliser, d'être précis et rigoureux.

Je crois donc que ces deux normes, même si elles sont écrites de manière un ésotérique pour le profane, illustrent bien ce qu'en 2018 nous avions appelé « l'audit adapté », sous-entendu aux petites et moyennes entreprises.

A.-P. : Vous avez créé un nouveau site pour la compagnie régionale. Quelles sont ses particularités ? J'ai remarqué qu'il s'adresse aussi aux entreprises, c'est l'une des nouveautés ?

O. S. : Oui, effectivement, il y a trois nouveautés. La première, c'est que nous nous adressons à présent directement aux entreprises. Au centre du dispositif, il est extrêmement important d'expliquer aux clients ce que nous faisons et pourquoi ils ont besoin d'un commissaire aux comptes. Deuxième grand changement, le site s'adresse également aux étudiants. Notre profession a beaucoup recruté au cours des 20 dernières années. C'était l'un des principaux débouchés des écoles de commerce et des universités. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Nous avons du mal à recruter, à conserver les jeunes. C'est pourquoi nous devons leur parler, en expliquant simplement notre métier, comment on le fait et faire tomber les a priori. La configuration du site a été revue, simplifiée, avec un graphisme plus moderne.

A.-P. : Sur la page d'accueil du site apparaît le Tribunal de commerce et cette phrase “le CAC, un lanceur d'alerte pas comme les autres”…

O. S. : Ce site met encore mieux en avant, notre actualité. “Le CAC, un lanceur d'alerte pas comme les autres” est un événement, que nous organisons avec le Tribunal de commerce de Paris, pour revisiter cette question du commissaire aux comptes qui, dans sa fonction, se doit de révéler les faits délictueux et de prévenir des difficultés des entreprises. La loi Pacte a fait évoluer les choses. Il s'agit donc de réétudier le sujet, de se rappeler effectivement que le CAC est pionnier en matière de lancement d'alerte. Comme tout professionnel, comme opérateur économique, il doit dénoncer les choses qui lui paraissent anormales ou relever du droit pénal. Nous reconsidérons cela à l'aune des nouvelles dispositions de la loi Pacte et du fait que le commissaire aux comptes peut à présent intervenir de manière de manière ponctuelle et contractuelle. La question est aussi de savoir si, sous cette casquette de commissaire aux comptes contractuel, il a l'obligation de révéler ou pas des faits délictueux. Il s'agit d'estomper le flou assez artistique né de la loi Pacte.

Concernant la mission de prévention, comme nous l'avons constaté avec des confrères transalpins, l'Italie revient sur certaines dispositions. Ils se sont aperçus qu'il y avait des problèmes dans les petites entreprises italiennes et que l'État avait finalement besoin de prévenir beaucoup plus en amont. Les Italiens ont ainsi renforcé la mission de prévention des commissaires aux comptes et institué un devoir d'alerte. En France, nous allons à contre-courant, mais les choses peuvent évoluer…

A.-P. : Avez-vous noté des évolutions de votre déontologie ?

O. S. : Pour l'instant, nous sommes dans une zone grise, puisque le code de déontologie des commissaires aux comptes doit être révisé. Il s'agit essentiellement de supprimer les interdictions qui ont été levées par les articles 20 et 21 de la loi Pacte. Quand le code sera en conformité avec la loi, nous écrirons une doctrine pour en expliquer les termes, notamment la mise en place des mesures de risque sauvegarde, acceptables pour ne pas risquer l'auto-révision, la perte d'indépendance ou le conflit d'intérêt.

A.-P. : Qu'appelez-vous “auto-révision” ?

O. S. : Le fait de certifier des données financières, comptables, à l'élaboration desquelles vous auriez participé d'une manière ou d'une autre, vous, votre cabinet ou votre réseau. Par exemple un commissaire aux comptes nommé commissaire aux apports dans une opération impliquant la société dont il certifie les comptes.

A.-P. : Et en termes de calendrier ?

O. S. : Je pense que le code de déontologie, en révision au Conseil d'État, sera publié en mars. La doctrine se mettra rapidement au diapason. Cette doctrine relève de la Compagnie nationale. C'est l'un des chantiers de 2020 auquel nous sommes très attentifs à Paris, ces questions de doctrine engageant fortement la façon d'opérer la reconquête et le déploiement des nouvelles offres.

A.-P. : Avez-vous d'autres chantiers en cours à la Compagnie de Paris ?

O. S. : Oui, nous avons notre chantier de l'innovation, avec le “Lab 50” qui existe depuis 2017. A l'origine, c'était un instrument exploratoire sur toutes les questions d'intelligence artificielle. Après la phase d'observation, nous avons lancé des formations autour de la question de la donnée, de la data. Nous avons mis au point le “Parcours du Lab”, qui permet en cinq jours d'initier les confrères à la data visualisation. Ce n'est évidemment qu'un début. Nous avons par ailleurs décidé d'élaborer un processus d'innovation pour capter tout ce qui peut intéresser les professionnels de l'audit, leur permettre de progresser et pas seulement en matière technologique, mais dans tous les domaines. Nous sommes concentrés sur l'innovation en matière de missions - prestations, de performance des cabinets et de développement des compétences.

Dans ce dispositif, nous intégrons l'écosystème, tout ce qui est incubation, accélération…, sous un format non propriétaire. Nous mutualisons en quelque sorte un service “recherche et développement” pour les professionnels et les cabinets, en proposant un panel de travaux et de réflexions menés par la CRCC, accessibles et simples, pour que chacun y trouve son compte.

Reconquête et soft skills

En 2019, la Compagnie de Paris a travaillé avec la CNCC en « engageant le rebond » - même si, pour Olivier Salustro, le mot « reconquête » est plus approprié – ; un parcours de formation mis à disposition des régions en 2019 et 2020.

La CRCC de Paris s'est largement engagée dans ce parcours de reconquête, en ajoutant un volet “management” qui faisait défaut au programme de la Compagnie nationale, aux six jours de formation. Au total, sur les deux années, ce sont 154 CAC qui auront suivi ce cursus qui intègre de la stratégie, du management, du commercial, du marketing et de la communication.

Pour Olivier Salustro, « les soft skills constituent un important vecteur de changement dans les cabinets qui doivent fonctionner comme des entreprises ».




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