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Universités d’été des experts-comptables « Nous souhaitons que le commissaire aux comptes soit vu comme un acteur qui peut accompagner les chefs d’entreprise »

Rencontre avec Gwladys Tohier, présidente de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Grande Aquitaine pour discuter du changement de posture des professionnels du chiffre.
« Nous souhaitons que le commissaire aux comptes soit vu comme un acteur qui peut accompagner les chefs d’entreprise »
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EntrepriseChiffre Publié le ,

Affiches Parisiennes : Depuis la réduction du seuil de l’audit légal imposé par la loi Pacte la profession de commissaires aux comptes est contrainte de se réinventer. Estimez-vous que ça puisse être une opportunité ?

Gwladys Tohier : Oui, pour plusieurs raisons. La première, c'est qu’à chaque fois qu’on reçoit un coup dans la vie, peu importe le métier, cela nous oblige à nous remettre en question et à faire des propositions de rebond. Donc j’estime que c'est effectivement une opportunité qui s'est aussi accentuée avec cette crise sanitaire.

On voit bien que nous sommes dans un changement complet de paradigme et que l’on va vers une transformation numérique qui est assez imposante dans le cadre de toutes les professions. Et cette loi Pacte, qui a réduit nos champs de missions légales, nous a obligé à nous positionner sur d'autres types de missions, comme la cybersécurité, le diagnostic RGPP ou la RSE parce qu'on peut toujours intervenir auprès des mêmes clients sans que ce soit imposé par la loi.

Puis, cette crise sanitaire a finalement forcé les cabinets de commissariat aux comptes à rentrer dans cette transformation numérique, tout comme leurs clients, à adopter un nouveau mode de communication avec leur clientèle et leurs équipes, et à ne plus avoir peur de ces nouveaux modes de travail. En effet, beaucoup d’entre eux ont peur que les machines remplacent l'humain, et ça ne concerne pas que notre profession. Pour ma part, je vois le numérique d’une manière opposée et optimiste, c'est à dire que la machine nous aide à alléger nos tâches répétitives pour garder essentiellement celles à forte valeur ajoutée. Cela permet un accompagnement au plus près de nos clients.

A.P. : Quelles mesures ont été mises en place par votre CRCC pour accompagner vos confrères à maîtriser et vendre vos nouvelles missions ?

G.T. : Cette CRCC est en place depuis le 1er novembre car la loi Pacte a généré des fusions de compagnies, et ici on en a fusionné 4 : celles de Bordeaux, Pau, Agen et Limoges. Il a donc fallu le temps d'organiser cette fusion et nous avons vraiment commencé nos travaux vis à vis des confrères à partir du 2 janvier. C'est à ce moment-là que nous avons commencé à mettre en place des webinaires de formation réguliers. Pour l'instant, il y en a quatre qui ont eu lieu avec des plateformes et des propositions de services différentes qui peuvent leur apporter des avantages dans leurs missions.

Ensuite, nous avons mis en place, au printemps, le programme ‘Les Explorateurs’ ouvert à tous les commissaires aux comptes de la compagnie sous forme de petites promotions d'une dizaine de personnes géographiquement proches afin de réussir à créer une émulation entre eux. La première promotion s'est réunie en juillet à Bordeaux. Ce programme propose des mini vidéos d’une quinzaine de minutes sur la transformation numérique avec des astuces et des outils à mettre immédiatement en place, ainsi que d’autres vidéos, plus courtes mais plus nombreuses, sur le marketing et la communication qui manquent cruellement à notre cursus. L’objectif est qu’on arrive à mettre en valeur nos nouvelles missions. En plus des vidéos, les participants ont accès à un coach référencé dans le catalogue de notre organisme de formation qui est à leur disposition deux heures par mois.

Ce programme est une première étape pour qu’ensuite on puisse aller plus loin au niveau de la compagnie, en proposant aux cabinets les plus motivés un accompagnement plus poussé avec des coachs sélectionnés par la CRCC qui interviendront au sein des structures pour les challenger.

Nous avons également créé un partenariat avec l’administratrice judiciaire Maitre Alexandra Blanch pour qu’elle puisse animer des webinaires sur l’actualité du droit des entreprises en difficulté et nous informer sur notre rôle d’alerte en la matière. C’est important puisque notre profession est au cœur de la relance et qu’on ne doit pas louper le coche. Et malheureusement, nous ne sommes pas tous suffisamment sensibilisés à ce que nous pouvons faire en matière de prévention, notamment s’agissant du mandat ad hoc, de la conciliation, etc. Le but est donc de former et informer tous les confrères de la compagnie afin qu'ils puissent être à même de pouvoir alerter en amont leurs clients, dès les premiers signes de défaillance, avant même qu'ils aient besoin d'aller devant le tribunal de commerce.

A.P. : Etes-vous allée à la rencontre de différents acteurs du monde des affaires depuis que vous présidez la CRCC Grande Aquitaine ?

G.T. : Oui, tout à fait. Je crois que nous les avons tous vu ! Avec mes vice-présidents, nous sommes allés à la rencontre de toutes les parties prenantes, j'entends par-là le monde politique, le monde judiciaire et le monde des entreprises. C'est d’ailleurs ce qui m'a permis d'organiser lors de l’assemblée générale de la compagnie une table ronde de qualité lors de laquelle intervenaient notre président de région, Alain Rousset et la maire de Biarritz, Maider Arosteguy.

J'ai aussi pu rencontrer des députés et sénateurs. C’était l’occasion pour moi de leur présenter notre profession, nos missions et comment nous pouvions travailler en étroite collaboration notamment dans le cadre du plan de relance, au sein de notre territoire.

A.P. : Le rôle d’accompagnement des CAC auprès des entreprises est-il bien compris par ces derniers ?

G.T. : Je pense que c'est un travail de longue haleine qu’il faut répéter car je ne suis pas sûre qu'il soit encore très bien compris. Il faut donc continuer. En tout cas, un beau travail a été fait par notre CRCC au niveau des CCI, des préfectures, des syndicats patronaux et du monde judiciaire, qui ont bien saisi notre rôle clé dans notre région et font régulièrement appel à nous. Maintenant, nous faisons partie de leurs cellules dédiées à la sortie de crise et à la relance.

En revanche, il nous reste encore un gros travail à faire avec les députés et les sénateurs qui ne sont pas forcément issus du monde économique et financier, et avec le monde bancaire. D'ailleurs, j'ai une réunion en octobre avec plusieurs banques et la Banque de France pour leur expliquer quel est notre rôle parce qu'ils nous voient juste avec un rapport de commissaire aux comptes et ne voient pas tout ce qu'on peut faire d’autre. Suite à la remontée des seuils, les banques ne disposent plus du rapport des commissaires aux comptes dans les TPE-PME alors même que ces entreprises vont les solliciter pour des demandes de financements. Nous souhaitons faire prendre conscience aux banques du rôle que nous pouvons jouer à leur côté. Nous souhaitons vraiment que le commissaire aux comptes soit vu comme un acteur qui peut accompagner les chefs d’entreprise.

« On voit bien que nous sommes dans un changement complet de paradigme et que nous allons vers une transformation numérique »

A.P. : Depuis combien de temps exercez-vous et occupez un rôle dans les institutions ?

G.T. : Je suis diplômée depuis fin 2009 et je me suis inscrite à la compagnie en 2010. J'ai créé mon cabinet dès que j'ai obtenu mon diplôme. J'ai un tout petit cabinet sur Biarritz avec deux collaborateurs et j'exerce uniquement le commissariat aux comptes.

Au niveau des instances, j'ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont stimulé mon intellect sur le numérique et l'innovation. En 2017, l’ancien président de la CNCC, Jean Bouquot a créé une Commission numérique de l'innovation auprès de laquelle j'ai pu candidater en n'étant pas élue d’une compagnie régionale, et ma candidature a été acceptée. J'ai alors pu mener certains projets numériques avec la compagnie nationale, ce qui m’a encouragé à me présenter à la présidence de la compagnie de Grande Aquitaine. Je n'avais jamais occupé de mandat d'élu avant le 1er novembre dernier.

A.P. : Le thème du prochain Congrès annuel des experts-comptables qui se tiendra début octobre est « l’expert-comptable au cœur de la relance ». Le CAC a-t-il aussi un rôle à jouer pour booster la reprise économique ?

G.T. : Tout à fait, c’est un rôle partagé. Malheureusement, beaucoup trop de monde oppose experts-comptables et commissaires aux comptes alors que pour moi, ce sont vraiment deux métiers complémentaires. On ne fait pas le même travail, nous n’intervenons pas au même moment dans les entreprises, donc c'est très important que les deux soient présents, y compris les avocats et tous les prestataires de services aux entreprises. C’est ce que j'essaye de bien faire comprendre aux dirigeants, il faut demander des avis à tous leurs prestataires.

Nous avons tous des rôles différents. Nous n'avons pas le droit de nous immiscer dans la gestion de l’entreprise alors que l'expert-comptable peut le faire. En revanche, nous sommes là pour sécuriser les flux et les procédures. Nous avons un devoir d'alerte. Nous sommes les seuls à avoir ce rôle-là auprès du tribunal de commerce en cas de cessation des paiements de l'entreprise. C’est pourquoi je mets en place, au sein de ma CRCC, des formations sur la prévention.

Il ne faut pas oublier que notre client nous nomme, nous rémunère, mais que vous rendons des comptes aux tiers, la loi est ainsi faite. Nous sommes des « créateurs de confiance » car nous certifions les comptes et assurons aux tiers que les comptes sont tels qu'ils leurs sont présentés, ce qui peut faciliter la relance.

A.P. : Que pensez-vous du thème des prochaines Assises de la CNCC « Vers un marché de la confiance » ?

G.T. : Je trouve que c'est un bon terme. C'est l'essentiel et tout à fait primordial selon moi. Je parle sans arrêt d’humain parce que je trouve qu'on en manque à l'heure actuelle, mais ce n'est pas propre à notre profession. La confiance est au cœur de la relation humaine donc évidemment qu’il faut la cultiver.

Comment voulez-vous que sans cette confiance avec le dirigeant on puisse savoir ce qu’il se passe dans l'entreprise ? C’est impossible. Même si on a des missions longues et régulières, nous ne sommes pas tous les jours auprès de chacun de nos clients. En tout cas, depuis que j'exerce je ne fonctionne qu'à la confiance et il m'est arrivé de refuser d'être renouvelée sur un mandat parce que, justement, je n'avais pas réussi à créer cette relation de confiance et je ne me sentais pas en sécurité pour engager ma responsabilité. Lorsque l’on a une relation de confiance, les dirigeants nous appellent naturellement et nous alertent quand ils ont des problématiques spécifiques, comme ça nous pouvons intervenir en amont.

La confiance est aussi importante en interne. J’estime qu’il faut inviter les CAC à avoir confiance dans leurs équipes, ne plus avoir peur du télétravail et laisser une certaine autonomie à chacun afin d’améliorer l’ambiance, la qualité du travail ainsi que l’attractivité de la profession auprès des jeunes.

« Il faut former tous les confrères afin qu'ils puissent être à même de pouvoir alerter leurs clients dès les premiers signes de défaillance ».

A.P. : Le changement de posture de la profession est-il déjà palpable selon vous ?

G.T. : On en voit les prémices. Les nouvelles générations vont forcément aider.

Pour ceux qui sont déjà dans la profession, il faut savoir se réorienter et se former, je n'ai pas peur de le dire. Par exemple, je ne suis pas une spécialiste de la RSE donc je vais suivre le parcours de formation que la CNCC va mettre à disposition parce que je suis convaincue que c'est l'avenir et que nous avons un rôle à jouer dans ce secteur. Il me semble que la prise de conscience est certaine mais que pour enclencher la démarche de formation nous n’en sommes qu’aux prémices.

A.P. : Pensez-vous que ce mouvement de relance post-crise va aider votre profession ?

G.T. : Oui, car toutes les crises révèlent nos capacités à rebondir. Pour ça, je pense que c'est une réelle opportunité. Alors c'est vrai que ça fait beaucoup parce que nous avons subi la loi Pacte puis la crise sanitaire mais, en même temps, cette dernière est révélatrice du rôle qu’on jouait dans les petites entités. Aujourd’hui, on ne peut plus le jouer dans certaines entreprises et là, on le voit bien, c'est mis en lumière avec la vague de défaillances qui arrive. Quand la loi Pacte a été adoptée nous avons beaucoup entendu que les commissaires aux comptes n'étaient pas utiles, la crise a prouvé le contraire.

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