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Moment européen d'Emmanuel Macron

Interview de Sandro Gozi, député européen du groupe Renew Europe qui revient sur le discours du Président de la République Emmanuel Macron devant le Parlement européen, en expliquant les priorités de la présidence française du Conseil de l’UE
Moment européen d'Emmanuel Macron
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ActualitéEurope Publié le , Propos recueillis par Boris Stoykov

Affiches Parisiennes : Le président de la République, Emmanuel Macron, a tenu à rendre hommage à David Sassoli pendant son discours devant le Parlement européen. Vous connaissiez le président du Parlement européen, que retenez-vous de lui, en tant qu’homme et ancien président du Parlement européen ?

Sandro Gozi : Il a été un président du Parlement européen engagé et loyal. Il était un fédéraliste européen, quelqu'un qui a toujours œuvré pour renforcer l'Europe politique, l'Europe démocratique et pour promouvoir le rôle de la Maison de la dé@mocratie européenne qu’est le Parlement européen. Il a su gérer l’institution lors d’une crise sans précédent, la Covid-19, et a eu le mérite de faire de nous le premier parlement au monde à se réunir et à continuer ses activités en travaillant de façon hybride, en faisant usage des nouvelles technologies numériques. Il a dû gérer au sein du Parlement européen 27 Etats membres, avec chacun une façon différente de gérer la pandémie. Il s’est aussi énormément battu pour le démarrage de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, qui est une grande priorité pour la présidence française du Conseil de l’Union européenne. Nous perdons un allié et, à titre personnel, je perds un ami car je connaissais David Sassoli depuis 20 ans.

A.-P. : Outre la volonté de bâtir une Europe d’avenir comme David Sassoli, le président Macron a aussi celle de se battre pour l'État de droit. Pourquoi est-ce si important, selon vous ?

S. G. : Comme le président Macron l’a justement rappelé pendant son discours devant le Parlement européen, c’est l’un des piliers de la promesse européenne qu’ont faite les pères fondateurs lorsqu’ils ont décidé de s'engager dans cette belle aventure. Le président Macron a rappelé que l'Europe se base sur trois grandes promesses : la démocratie, le progrès pour tous et la paix. L'État de droit est le socle de la démocratie et est aussi la meilleure garantie de la paix. Plus les Etats s'engagent dans le respect de l'Etat de droit et du principe démocratique, plus la paix peut être promue. Aujourd'hui, nous devons agir « en tant que fils refondateurs ». Nous vivons dans une période extraordinaire, avec des défis nouveaux et des opportunités uniques.

Cette période-là est la nôtre et nous devons assumer des responsabilités spéciales. Le temps est venu de montrer notre reconnaissance aux pères fondateurs par nos actes, nos actions. Nous devons, dans cette nouvelle époque, mettre l'Etat de droit au centre de nos efforts.

A.-P. : En parlant de démocratie, la présidence française porte, avec l'Allemagne, une initiative sans précédent, le droit d'initiative législative, qui va être mis en place pour le Parlement. Les députés européens en sont-ils satisfaits ?

S. G. : Absolument, et c’était une grande demande du Parlement européen. Un groupe de travail, dont je suis le rapporteur, est en train de travailler en ce moment pour octroyer le droit d'initiative législative au Parlement européen. L'initiative du président Macron et l’engagement de l'Allemagne sont fondamentaux pour nous. Nous avons d’ailleurs aussi la possibilité d'avancer, avec la Conférence sur l'avenir de l'Europe, à renforcer la démocratie européenne. Dans cet objectif, il est primordial de donner au Parlement européen ce pouvoir, vital pour tout parlement. Pour que ce droit d’initiative législative soit plein et entier, il faudra aussi réviser les traités, ce qui est une excellente chose car les traités doivent être mis à jour sans tabou sur plusieurs aspects, dont celui-ci.

Cet engagement est lié à un effort plus vaste de renforcement de la démocratie européenne qui passe par la possibilité donnée aux citoyens de l’Union de voter directement pour les partis politiques européens et de pouvoir choisir les candidats à la présidence de la Commission européenne. C’est tout à fait cohérent parce que plus le Parlement est légitime, plus il est normal que ses pouvoirs soient étendus. Nous avons donc une innovation institutionnelle, via le droit d'initiative législative, qui va de pair avec une grande innovation politique, celle de construire cet espace politique et démocratique européen à travers des listes transnationales.

A.-P. : Combien de députés compteraient ces listes transnationales ?

S. G. : Nous avons signé, le groupe Renew, avec les sociaux-démocrates et le groupe PPE, un accord pour lequel les trois grands groupes qui font la majorité au Parlement européen s’engagent à introduire un nombre suffisant de députés pour les listes transnationales. On n'a pas indiqué les chiffres et, idéalement, on devrait utiliser tous les sièges disponibles, soit 46, mais 30 serait un nombre satisfaisant. Nous devrons en discuter à l'occasion de la Conférence sur l'avenir de l'Europe et dans le cadre du travail sur la modification de la Loi électorale européenne, qui est justement en cours de débat au Parlement européen.

A.-P. : Vous êtes vous-même un député transnational puisque vous étiez ministre des Affaires européennes en Italie et vous êtes aujourd’hui député européen pour la France.

Je suis très reconnaissant et fier qu'Emmanuel Macron ait pensé à moi pour incarner cette politique transnationale et je suis très engagé dans cette vision d'une Europe plus démocratique, qui sort des frontières nationales pour développer une nouvelle dimension de la construction européenne. J'incarne cette politique grâce au soutien des électeurs qui ont voté pour nous en France et je la défends au Parlement européen et lors la Conférence de l'avenir de l'Europe. J'espère que ce que j'incarne aujourd'hui ne sera plus exceptionnel mais tout à fait normal après 2024.

A.-P. : Une des forces de l'Europe est aussi la solidarité des Etats, notamment pendant cette pandémie, et, comme l’a rappelé Emmanuel Macron, la promotion de la civilisation européenne, au-delà des critiques politiciennes. Êtes-vous de cet avis ?

S. G. : L'Europe n'existerait pas sans solidarité parce qu’elle commence par l'effort des peuples à dire non à la guerre et à s’aider mutuellement pour devenir des sociétés meilleures. Une des lois fondamentales de la construction européenne est de toujours écouter les points de vue des autres avant de vouloir imposer les siens et de toujours s'occuper des problèmes des autres pour qu’ils ne deviennent pas de plus grands problèmes demain. Ces deux critères sont le fondement de l’idée de solidarité européenne, de ses principes, de sa politique et de ses actions de cohésion sociale, économique, territoriale qui ont caractérisé la construction européenne et qui ont caractérisé aussi la réponse à la crise sanitaire.

Le plan de relance européen est en fait un grand programme de solidarité qui se fonde sur l'idée que, face à des crises économiques et sociales qui frappent tous les Européens, nous pouvons nous en sortir avec les initiatives fortes de coopération et de solidarité économiques, financières, sanitaires et sociales. C'est sur la base de cette nouvelle phase de solidarité européenne que nous pouvons construire cette nouvelle Europe qui a démontré sa capacité à répondre à la crise sanitaire.


© European Union 2022

A.-P. : Emmanuel Macron a souligné que l’Europe fait face à trois défis, dont celui climatique qui nécessite de transformer les industries pour le climat et d’inciter tous les acteurs chez nous et partout dans le monde à répondre à l'exigence écologique. Concrètement, quelles seront les futures mesures ?

S. G. : La première grande mesure est l'effort écologique et les choix stratégiques initiés par Emmanuel Macron de travailler pour la lutte contre le changement climatique et la transition écologique, qui ont déjà donné des résultats. Dès le début de notre mandature, on a identifié comme grandes priorités européennes le plan vert, le Green Deal, et on a incité les autres groupes politiques et la Commission européenne à faire des propositions en ce sens. On a amené l'Europe à s'engager pour la neutralité carbone en 2050 et pour la réduction des écarts importants des émissions de carbone en 2030. On est aussi en train de discuter d’un paquet législatif d'initiative politique, le « Fit For 55 », qui comporte des mesures pour rendre concrets les grands objectifs européens. Pendant les six mois de la présidence française, le président Macron veut notamment avancer sur le thème fondamental du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières externes de l'Union européenne. On demande des efforts supplémentaires aux entreprises européennes pour produire de façon moins polluante mais, pour répondre à la concurrence globale qu’elles subissent face aux entreprises étrangères, et qui ne sont pas soumises aux mêmes règles et contraintes, on impose un prix carbone aux entreprises extra-européennes qui veulent exporter leurs produits chez nous, pour rééquilibrer le jeu

A.-P. : Le Président de la République a d'ailleurs souligné qu'une négociation était en cours pour adopter la première loi européenne au monde contre la déforestation importée.

S. G. : En effet, et la présidence française s’engage aussi pour la protection de la biodiversité, ce qui implique de ne pas conclure d’accords commerciaux avec des pays ou des organisations qui ne respectent pas les accords de Paris. C'est la raison pour laquelle la France était la première à suspendre la signature de l'accord Mercosur face au non-respect par le président du Brésil Bolsonaro de ses engagements climatiques. L'engagement d'Emmanuel Macron en faveur du climat est clair et très fort.

A.-P. : Autre point développé dans le discours présidentiel, la sécurité pour répondre au défi de la paix. Cela va notamment passer par la réforme de l'espace Schengen. Comment va-t-elle s'articuler exactement ?

S. G. : La réforme se fonde sur une nouvelle stratégie. Jusqu'à maintenant, on n'a pas réussi à trouver un accord sur une véritable réforme des règles Schengen et plus globalement de la politique migratoire de l'Union européenne. On a toujours essayé de résoudre les problématiques autour des principes de responsabilité et de solidarité avec un paquet global. On n'a jamais abouti à une véritable réforme des règles de Schengen et des règles d'asile et de l'immigration. La présidence française veut donc développer une approche différente, en travaillant par étapes. Chacune doit s'inspirer des principes et des exigences de responsabilité et de solidarité mais sur des segments spécifiques. L'objectif de la présidence française est d'avoir un accord sur un renforcement de la gestion des frontières externes de l'Union européenne, avec des règles et une action budgétaire et d'aide, y compris de Frontex, plus efficaces pour les pays qui ont des frontières externes. Il s’agit aussi d’avoir des règles d'asile plus harmonisées et plus rapides et un plus grand effort de la part de l'Union européenne pour obtenir des engagements efficaces de la part des pays d'origine pour les retours chez eux de ceux qui n'ont pas le droit de rester sur le sol européen.

C’est une partie très importante et qui n'est pas facile. Vous savez que les États membres qui assurent la présidence du Conseil de l’Union européenne travaillent en étroite coopération au cours d'une période de dix-huit mois par groupes de trois, appelés "trios". Le fait que le trio de la présidence soit composé de la France, la République tchèque et la Suède est sans doute un atout pour mener à bien cette réforme, mais la négociation sera tout de même très difficile.

A.-P. : Sur la sécurité, Emmanuel Macron a proposé un nouvel ordre de sécurité et de stabilité avec la Russie. Est-ce aussi un souhait du Parlement européen ?

S. G. : On ne peut changer ni notre histoire ni notre géographie, donc on est obligé d’avoir affaire à la Russie et il faut avoir un dialogue franc et exigeant avec elle. On ne peut pas résoudre les questions ouvertes avec la Russie sans dialogue. Le problème des Européens est qu’ils ne savent pas s’ils peuvent dialoguer ou pas et surtout, ils ne sont pas invités à le faire. Ils sont hors-jeu. Le président Macron tente justement de remettre les Européens dans le jeu et de construire une nouvelle politique de sécurité européenne qui doit passer par un dialogue et peut-être un accord avec les Russes qui ont aujourd'hui les moyens pour déstabiliser le continent européen. Ils ont toute une palette d'instruments, qu'on appelle les menaces hybrides, qui visent à nous déstabiliser. Donc nous devons développer une nouvelle stratégie et, en tant qu'Européens, augmenter notre influence et notre poids à l'intérieur du partenariat transatlantique avec les Etats-Unis. A ce sujet, il faudra avant tout discuter avec l'Allemagne pour voir si elle est prête et mûre pour rentrer dans cette nouvelle phase de stratégie de sécurité.

A.-P. : Des critiques ont été formulées par vos collègues députés français lors du discours du président Macron. Que pensez-vous de ces interventions qui ont, à un moment donné, fait penser qu’un débat de la campagne présidentielle française se tenait au Parlement européen ?

S. G. : Certains interventions étaient totalement déplacées et ont obligé la nouvelle présidente du Parlement européen Roberta Metsola à faire des rappels à l’ordre. C’était un grand discours de président face à de petites interventions d’opposants, eux-mêmes critiqués par leur propre groupe, comme Yannick Jadot qui a été critiqué par tous les Verts allemands et le groupe des socialistes et démocrates au Parlement européen. Il a d’ailleurs raté l’occasion de démontrer qu’il est un candidat à la présidentielle française crédible et de se présenter comme un membre du Parlement européen respecté. Il n’est ni crédible vis-à-vis de l'opinion publique ni respecté dans son propre groupe. Même Manfred Weber, président du groupe PPE, a eu une grave chute de style en jouant le rôle de porte-parole de la candidate Valérie Pécresse au Parlement européen. Ce n'est ni son rôle, ni opportun pour un président de groupe politique qui débat avec le président en exercice du Conseil de l'Union européenne.

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