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Non, le temps des ténors du Barreau n'est pas mort !

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Non, le temps des ténors du Barreau n'est pas mort !

Traditionnellement, les jeunes avocats les plus éloquents se disputent une place au soleil lors de la Conférence du stage. En assistant à celle des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation on se rend compte que le temps des ténors du Barreau est loin d'être dépassé et que la relève est jeune et déterminée.

En ce lundi 5 mai a eu lieu la dernière séance du premier tour de la Conférence du stage des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation entre les murs de la magnifique bibliothèque du Conseil de l'Ordre. La consigne du Barreau est d’appliquer le triptyque cicéronien : « Etre éloquent, c’est instruire, plaire et émouvoir ».  

C'est dans une ambiance solennelle et intimiste que trois jeunes avocats ont plaidé devant un jury formé des quatre secrétaires de la conférence du stage, sous la présidence de maître Gilles Thouvenin, président de l’Ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, et d'un public composé d'une vingtaine d'étudiants, de jeunes avocats et de quelques rares néophytes.

Ils se sont confrontés à la question soulevée par un arrêt rendu récemment par la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH, 27 juin 2013, Vassis et autres c/ France): le placement en garde-à-vue de suspects d'ores et déjà privés de liberté depuis plusieurs jours à la suite de l'interception d'un navire en haute mer, porte-t-il atteinte aux dispositions de la Convention de sauvegarde ? Ou la mise en balance entre le respect des libertés individuelles et la lutte contre le trafic de drogue.

Deux candidates ont soutenu la thèse des demandeurs, c'est-à-dire celle de la défense des suspects retenus des jours durant dans l'irrespect des règles édictées par le Code de procédure pénale et la Convention de sauvegarde des droit de l'Homme et des libertés fondamentales.

Un autre, qui a soutenu l'antithèse, défend brillamment la nécessité de retenir ces suspects le temps de leur arrivée sur la terre ferme afin de pouvoir les juger.

Si la CEDH s'est prononcée en faveur d'une atteinte à la Convention en condamnant la France pour ne pas avoir présenté les suspects devant un juge indépendant avant 20 jours, il aurait pu en être autrement de la part de la quatrième secrétaire de la conférence, Elodie Pradeau, qui a pourtant rendu son rapport final en soutenant la même thèse.

Les jeux sont faits, le temps du vote du jury et du public est arrivé. Quelle plaidoirie l’emportera ? Qui a su convaincre ? L'argumentation des demandeurs a prévalu, à 14 voix contre 12.

L'éloquence féminine a indéniablement marqué cette rencontre. Des argumentations récitées comme des poésies, pas un bégaiement ni une hésitation, un rythme calme et précis et quelques envolées lyriques ponctuées de citations bien choisies. Un champ lexical mêlant le littéraire, l'artistique et le juridique permettant au novice de comprendre l'enjeu du sujet. Des logiques déroulées méthodiquement en deux parties et deux sous-parties, comme en fac de droit, allégées par des citations de Rousseau, Montesquieu, Alain, Becket, Hugo, Conan Doyle, Malraux, Baudelaire...

On en sort absolument convaincu et habité par les paroles de Benjamin Franklin selon qui la liberté ne peut être sacrifiée sur l’autel de la sécurité.

Il reste désormais deux heures à patienter avant de connaître enfin les résultats du premier tour et les douze candidats sélectionnés pour le second. Les mines sont détendues et l’ambiance est à la camaraderie.

Retour à la bibliothèque, la tension est à son comble, à en faire pâlir plus d’un (un jeune candidat fait une syncope !), l’assistance est nombreuse (une bonne quarantaine de candidats, et une vingtaine de professeurs de droit et d’avocats). Le président de l’Ordre désigne enfin les lauréats du premier tour et leur fait tirer au sort, sous le contrôle d’un illustre professeur de droit public invité, leur sujet pour le second tour. Surprise, aucune des deux filles ayant convaincu l’audience en début d’après-midi n’est retenue, mais le garçon ayant tenu le rôle difficile du défendeur fait partie des douze !

La déception se lit sur les visages de ces deux toutes jeunes avocates. Mais elles sont chaleureusement invitées à boire « le verre de l’amitié » avec les autres candidats, heureux et malheureux, leurs pairs et parfois mentors.

 

Focus sur les Conférences du stage :

La Conférence du stage la plus célèbre est celle du barreau de Paris. Vient ensuite celle des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation.

Les douze « secrétaires de la Conférence » du barreau de Paris, jeunes avocats élus à l’issue d’un concours jugeant de l’aptitude oratoire et de la capacité de conviction des candidats sur des sujets de culture générale, assurent depuis plus de 200 ans des missions qui leurs sont confiées, notamment l’organisation de concours d’éloquence, mais surtout la possibilité de plaider les cas de défense pénale les plus intéressants.

Les quatre secrétaires de la Conférence du stage des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, sont désignés à l'issue de quatre discours et de trois phases de sélection, le dernier tour se déroulant en Grand'Chambre de la Cour de cassation, en présence des secrétaires et de l'ensemble des membres du Conseil de l'Ordre des avocats aux Conseils. Ils sont alors en charge d'organiser le concours de la Conférence de l'année suivante, assurant la transmission de cette tradition de débat et la continuation d'un des plus anciens concours d'éloquence en France.

La particularité de ce concours est de reconstruire des procès ayant donné lieu à des décisions des Hautes juridictions françaises (Cour de cassation, Conseil d'Etat et Conseil constitutionnel) et européennes (Cour de justice de l'Union européenne et Cour européenne des droits de l'homme). La difficulté est que les arrêts choisis brassent l'ensemble des domaines du droit : pénal, social, administratif et civil au sens large. L’intérêt est qu’ils ont tous suscité un vif débat juridique et/ou sociétal.

Si ces deux concours d’éloquence séculaires permettent à leurs lauréats de travailler leur rhétorique, ils ont surtout pour visée de les faire connaître auprès de leurs pairs et de se poser comme les futurs ténors du barreau.

 




Anne MOREAUX
Journaliste

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