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Les notaires face aux bouleversements économiques de l'IA : des acteurs « absolument essentiels »

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Les notaires face aux bouleversements économiques de l'IA :  des acteurs « absolument essentiels »
@ AP - De gauche à droite : Alexandre Grux, Jacques Binard, Stéphane Adler, Christian Revelli et Emmanuelle Leneuf.

Pour la première table ronde de ce Forum TechNot 2019, l'IA était à l'honneur. L'occasion pour les experts présents, dont le célèbre transhumaniste Laurent Alexandre, d'échanger sur l'impact sur le notariat de cette technologie omniprésente dans nos sociétés.

Des notaires et des professionnels de l'intelligence artificielle (IA) étaient les invités d'honneurs de la table ronde intitulée “IA, quels changements pour la société ? quels usages concrets pour les notaires et leurs clients ?”.

Parmi eux, Bertrand Savouré et Stéphane Adler, respectivement président et vice-président de la Chambre des Notaires de Paris, Éric Borthorel, député LREM des Côtes-d'Armor, Jacques Binard, directeur des systèmes d'information de la Chambre des Notaires de Paris, Christian Rivelli, directeur numérique et des systèmes d'information du CSN ainsi qu'Alexandre Grux, président et cofondateur de la leglatech Hyperlex.

Fier de la proactivité des notaires dans la transition numérique, Bertrand Savouré a rappelé la maturité dont fait preuve la profession dans son adaptation à la pratique numérique. A titre d'illustration, le Fonds d'innovation, créé il y a deux ans.

Laurent Alexandre, chirurgien, fondateur du site Doctissimo.fr et essayiste spécialiste de l'IA, chantre du mouvement transhumaniste, a également été invité à s'exprimer sur les bouleversements économiques engendrés par cette technologie et l'impact sur les activités des notaires. Là où certains ont estimé que l'IA « tuerait » le notariat, l'expert expose, au contraire, une vision optimiste de l'avenir de la profession.

« Vous êtes fondamentalement les garants de la vérité »

Dès le début de son intervention, l'essayiste plante le décor : cette technologie est « un problème politique, pas technologique car ça modifie l'équilibre entre les individus, les équilibres géopolitiques, la localisation de la valeur et ça pose des problèmes majeurs de souveraineté ».

L'IA peut donc avoir de nombreux impacts sur l'activité des notaires. On peut citer les nanotechnologies, les biotechnologies, l'informatique et les sciences cognitives (NBIC) et leurs conséquences : la possibilité de faire des enfants à plusieurs parents entraîne des effets sur la définition de l'individu, sur son ascendance ou encore sur la filiation. Il en va de même avec le mariage homosexuel, la PMA, la GPA, l'apparition future de possibles utérus artificiels ou encore de chimères.

Si de nouvelles personnes morales voyaient le jour d'ici plusieurs dizaines d'années, le notariat serait l'une des professions directement concernées : de manière très pratique, il faudra donc prévoir de nouveaux champs d'inscription des parents dans les formulaires notariés et d'état civil.

Un autre bouleversement que peut induire l'IA est « la mort de la vérité, son dépérissement ». Dans l'exercice de leurs activités, les notaires se retrouveront, à l'avenir, confrontés à des problèmes liés à l'authentification, l'identification, l'utilisation de la blockchain, la cybersécurité, la localisation, la falsification ou encore au statut particulier des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). « Vous êtes fondamentalement le métier de la vérité, les garants du réel », s'exclame Laurent Alexandre.

Il ajoute que, demain, le réel sera « phygital » : physique et digital. En effet, une authentification numérique ne sera jamais satisfaisante à partir du moment où elle sera toujours falsifiable.

Comment donc garantir, en tant que notaire, sur un support électronique, de l'authenticité de la personne à l'origine d'une transaction ? La dématérialisation et la signature électronique de l'acte notarié se confrontent donc à des réelles contraintes de sécurité.

Prendre en compte les conséquences économiques de l'IA

Les professions libérales sont confrontées à la multiplication des intermédiaires que provoque l'IA. Pour une raison simple : cela coûte moins cher. Elles évoluent également dans une nouvelle aire économique, celle du capitalisme cognitif, de la production de connaissances basées sur l'IA et du Big data, la robotique etc.

La société actuelle est très conceptuelle et se complexifie de plus en plus. L'évolution de la technologie s'est faite très rapidement et reste une science obscure pour la société civile. La majorité, pour ne pas dire la presque totalité de la population, ne comprendrait pas un brevet et comprend encore difficilement la notion de blockchain.

L'IA a donc provoqué une révolution économique, des changements géopolitiques, médiatiques, et civilisationnels. L'économie autour de cette technologie a également engendré une concentration de pouvoirs et des richesses. Ces acteurs peuvent d'ailleurs recruter aisément les meilleurs informaticiens en entreprise.

Le problème qui touche le monde de la propriété, et donc celui du notariat, est que l'IA accrue les inégalités entre les classes sociales. Comme l'explique Laurent Alexandre, « cette économie de la connaissance favorise davantage les gens qui ont une bonne capacité conceptuelle que les gens moins bien formés », créant ainsi de fortes inégalités et augmentant les écarts.

« Le notaire est d'autant plus crucial que c'est le bazar »

Pour Laurent Alexandre, le métier de notaire ne va pas disparaître car son rôle est indispensable dans un monde qui se complexifie, notamment en ce qui concerne la défense de la propriété.

L'IA actuelle est une intelligence humaine augmentée plus qu'une intelligence artificielle. Elle n'a pas de conscience artificielle et ne dépasse donc pas l'homme.

Il existe en réalité une certaine « mystification » autour de cette notion. Selon une étude récente, une majorité des start-up françaises qui disent faire de l'IA n'en font pas et ne l'utilisent même pas. D'où l'importance de la labellisation des organismes professionnels et des partenaires que les notaires ont imposée : tous les acteurs du numérique souhaitant travailler avec eux sur des missions institutionnelles doivent être labélisés ou agréés.

Une profession qui a de beaux jours devant elle

Si l'IA est en plein essor, elle ne progresse pas en faveur d'une IA dite forte puisqu'elle n'a pas de conscience artificielle et aucun pas n'a été fait en ce sens jusqu'à aujourd'hui. Les notaires ne seront pas dépassés par l'IA puisqu'ils sont dotés de compétences que ne peut offrir cette technologie, que sont l'autonomie, la sensibilité et la conscience.

En 2019, les rôles entre le cerveau humain et la machine sont encore bien répartis, agissant dans deux mondes différents et c'est pour cette raison que l'IA ne peut pas prendre le pas sur l'homme, à court et moyen termes.

Par ailleurs, l'IA n'est compétitive que face à une grande volumétrie de données et en B2C. Elle ne peut être fabriquée que dans ces circonstances. Selon l'analyse de Laurent Alexandre, les notaires du Grand Paris ont une volumétrie de données encore trop faible pour faire de l'IA, s'ils peuvent utiliser cette technologie ils ne la créeront pas à partir de leurs propres datas. « Ils seront donc les utilisateurs intelligents d'une technologie qu'ils n'auront pas produite », affirme l'expert.

De ce fait, et à l'inverse de la médecine prise pour exemple par l'essayiste, le notariat ne verra pas ses activités remises en question par l'IA. Le notaire sera moins attaqué que le médecin car il s'agit d'un métier pluridisciplinaire et que « l'IA est mauvaise pour faire des analyses transversales ». « Je ne suis pas inquiet pour vous », conclut Laurent Alexandre qui rappelle l'existence d'une opposition entre les points forts de cette technologie et ceux du cerveau humain qui a la capacité exclusive de décider à partir de peu de données, avec des règles changeantes et dans des cas demandant de faire preuve d'empathie.

Si l'IA ne détruira pas le notariat, il est nécessaire que les notaires l'utilisent dans leurs offices, que leurs organisations professionnelles soient « Big data inside ». La stratégie est d'utiliser l'IA dans les secteurs nécessitant de traiter un grand volume de données mais, à titre individuel, de se diriger là où les données sont peu nombreuses et les tâches complexes et transversales, « les domaines où les données ne permettent pas de trancher ».

Anticiper les challenges économiques du numérique à venir

Le modèle économique actuel, basé sur des coûts fixes et des coûts marginaux nuls, créant ainsi des oligopoles, est redoutable pour les acteurs. Les coûts de l'IA ne peuvent être amortis sur un pays. Il est donc important de réfléchir aux conséquences sur la localisation de la valeur.

Par ailleurs, les technologies de l'information et de la communication vont « re-dispatcher la valeur très facilement », la production, « l'output », sera également impactée, obligeant à l'avenir les notaires à planifier leurs relations avec les géants du numérique chinois et américains.

Il est primordial que la profession se dote d'un écosystème de partenaires, ce qu'elle a entamé grâce à un processus de labélisation, qu'elle négocie avec des organisations fortes qui gèrent cette intermédiation entre les géants de l'IA et les offices. « Il va falloir fusionner les ressources humaines et ces technologies dans les offices », énonce le chirurgien.

Autre enjeu pour les notaires : puisqu'une part très importante de la valeur est concentrée dans ces technologies numériques, l'objectif est de trouver des solutions pour lever des capitaux, impliquant de penser à un changement dans l'organisation future de la profession. « La valeur de votre profession va dépendre très fortement de votre gestion de l'IA, même si vous n'en êtes pas producteurs », alerte Laurent Alexandre.

Il leur faudra également gérer « l'obésité informationnelle » à laquelle ils sont confrontés : le tri de données ne doit pas paralyser, noyer les notaires. Pour ce faire, il sera indispensable de réussir à attirer de bons développeurs, des employés ultra-qualifiés, des experts de cette technologie. Ou à faire appel à des start-up. C'est le travail opéré par la Chambre des notaires de Paris, conjointement avec la société Hyperlex. Ce logiciel en ligne de gestion et d'analyse de contrat spécialisée en IA a permis aux notaires d'effectuer une analyse et un tri de fichiers volumineux afin de n'exploiter que ceux recherchés. Cet outil a ensuite été mis à disposition de tous les collaborateurs de la Chambre.

Ce logiciel est l'illustration de l'apport de l'IA dans les activités notariales sans mise à mal du rôle de ces professionnels. Comme le rappelle Jacques Binard,
« l'humain est indispensable. L'IA ne permettra pas de remplacer le notaire mais de lui éviter des tâches extrêmement répétitives ».

Alexandre Grux, CEO d'Hyperlex, explique, lui aussi, que le notariat ne dispose pas de données assez nombreuses pour qu'une IA puisse les consommer et apprendre à les exploiter seule. L'action humaine est donc nécessaire pour créer une base de données qui s'appuie sur les documents exploités par les notaires, dans un format consommable par cette technologie qui lui permettra d'apprendre. Les notaires devront, à terme, être formés à cet exercice.

Malgré les défis à relever, il faut donc rester optimiste sur l'avenir de la profession. « Je ne crois pas du tout à la mort du notariat », conclut Laurent Alexandre, qui conseille néanmoins de rester vigilant : l'erreur serait de ne pas développer ses technologies assez rapidement.

L'union faisant la force, pour lutter contre les géants du numérique et les nouveaux acteurs du secteur, les notaires doivent « travailler en meute », ce qu'ils font déjà très bien.




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