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Les avocats sont-ils capables d'innover ?

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Les avocats sont-ils capables d'innover ?
© AP

En ouverture du Grand atelier 2020 des avocats, le Conseil national des barreaux a proposé une semaine de webinaires dédiés aux sujets internationaux et notamment à l'avenir de la profession d'avocats.

« Il ne s'agit pas de transformer les avocats en ingénieurs, ou de savoir s'ils sont capables d'utiliser les nouvelles technologies, mais de se demander quelle est leur capacité à se service de ces outils pour améliorer et moderniser les services qu'ils rendent aux justiciables ». En ouverture de ce webinaire international, c'est Thierry Wickers, ancien bâtonnier et ancien président du Conseil national des Barreaux, qui a été chargé de dresser le panorama des incitations et des barrières à l'innovation pour les avocats.

Le spécialiste notamment évoqué les résultats d'une étude Altman Weil parue en 2020. Cette dernière « confirme le fait que les avocats sont parfaitement sensibles à aux changements de l'environnement technologique ». Ils sont plus de 80 % à répondre “oui, cet environnement va changer”, et confirment dans les mêmes proportions qu'ils doivent eux-mêmes changer pour rester compétitifs. Mais à la question “qu'avez-vous réalisé en ce sens”, ils ne sont plus que 23 % à répondre “oui”. « Ce chiffre n'a pas beaucoup évolué entre 2013 et 2020, en dépit de l'accélération du changement. Les avocats sont toujours aussi peu actifs dans le domaine de l'innovation », a commenté Thierry Wickers.

Cette étude ciblait plusieurs raisons : les avocats, et surtout les partners, sont les plus résistants à tout changement. « Nous ne souffrons pas assez sur le plan économique pour avoir envie de changer », a estimé l'ancien bâtonnier. Dans cette étude, 58 % des répondants indiquent qu'ils ne savent pas changer et plus de 65 % d'entre eux précisent qu'ils ne changent pas car les clients ne le demandent pas.

Les réponses données en fonction des pays considérés ont également prêté à s'interroger. Si, aux Pays-Bas, 74 % répondent “oui, l'innovation est cruciale et nous agissons”, ils ne sont en France que 23 % à donner la même réponse. « Nous sommes pratiquement le pays d'Europe dans lequel le taux de personnes décidées à agir est le plus faible. Ce taux est plus faible qu'en Espagne et qu'en Belgique notamment », a souligné Thierry Wickers. Les avocats français se justifient en évoquant des raisons financières, des raisons d'organisation. L'absence de mise en place d'une stratégie globale est également évoquée. Il existe, par ailleurs, une culture qui fait craindre tout changement. On notera aussi l'absence de process interne de management, l'incapacité à gérer le changement dans le cabinet et le fait que les avocats associés, qui devraient mener le changement, y résistent le plus.

« Il existe au niveau mondial, dans la profession, des barrières à l'innovation. D'abord une éducation strictement juridique : nous ne sommes formés qu'à faire du droit, en apprenant notre profession par imitation. Nous sommes déformés par le droit que nous apprenons, nous sommes allergiques à la prise de risque : notre rôle, c'est de sécuriser les processus. Or, ce n'est pas ce qu'on attend en général d'innovateurs », a souligné Thierry Wickers.

Si ce retard à l'innovation est donc justifié d'un certain point de vue, des règles professionnelles (que l'on ne remet pas en cause par ailleurs) conduisent à briser l'innovation. L'ancien bâtonnier a notamment cité l'absence de capitalisation des sociétés d'avocats, le pourcentage (36 %), « considérable » en France, d'avocats individuels. « Nous sommes certainement le pays du monde dans lequel la profession est la plus éclatée », a-t-il ajouté, précisant que l'existence d'activité monopolistiques réduisaient la concurrence et l'innovation. « Tout cela conduit à faire des avocats peu innovants et qui probablement en savent peu sur ce que souhaite leur client ».

Selon une autre étude, les clients demandent à 79 % une réponse du cabinet dans les 24 heures. Ces travaux ont montré que pour l'essentiel, la principale cause de contrariété venait de l'incapacité des cabinets à répondre de manière rapide et claire aux demandes des clients. « La France a probablement conservé une vision très paternaliste, dominatrice de la relation entre l'avocat et le client », a estimé Thierry Wickers, ajoutant qu'un certain ombre de tendances pouvaient laisser penser que des obstacles allaient se réduire ou se dissoudre. L'ancien bâtonnier de citer l'arrivée des millenials sur le marché et de leurs exigences totalement différentes de leurs aînés. « Ils ne comprennent pas pourquoi il serait plus difficile d'avoir une relation plus complexe avec un avocat qu'avec Uber. Ils sont habitués à des services faciles d'accès, qui sont dédiés au consommateur et lui répondent rapidement ». Le parcours clients est donc en train de changer profondément, d'autant que le bouche à oreille recule de partout et que la première façon de s'adresser à un avocat reste l'internet.

Un autre élément perturbateur est apparu récemment : les legaltechs, qui se sont développées le plus rapidement en France et ont démontré qu'il existait d'autres manières de produire et de distribuer des services juridiques. « La crise sanitaire aura incidence profonde sur le mouvement de digitalisation des cabinets d'avocats. Nous avons tous réalisé à quel point il était indispensable d'avoir un cabinet entièrement numérisé et qui présente la panoplie totale des services que le numérique rend aujourd'hui possible », a rappelé Thierry Wickers. Sans oublier la data analyse, qui permet à un certain nombre d'acteur d'exploiter des données. Le Canada a notamment mis en place un outil qui agrège l'ensemble des données économiques des cabinets, afin de permettre aux avocats de disposer d'indicateurs plus pertinents pour la conduite de leur société.

Enfin, concernant les points positifs, on soulignera la mise en place par les avocats français d'un réseau complet d'une dizaine de barreaux pour favoriser l'innovation.

La résilience au Québec

Patrick Goudreau, président du Comité international du Barreau de Montréal, est ensuite revenu sur la façon dont les juridictions canadiennes ont fait face au virus. « Notre système judicaire s'est adapté comme notre système sanitaire s'est adapté. Nous avons dû fermer les valves pour maintenir l'accès à un certain nombre de procédure, pour maintenir le système judiciaire en activité, du mois d'avril jusqu'à août inclus », a témoigné l'avocat québécois, ajoutant que les tribunaux étaient déjà engorgés avant la crise sanitaire.

L'accès a été réservé aux procédures qualifiées d'urgentes (droit civil et “criminel”, garde d'enfant...). Les auditions étaient logiquement réalisées par visioconférence ou par téléphone. Comme en France, l'installation de plexiglas a posé problème, certains étant opaques et empêchant, parfois, de voir le juge. Toutefois, selon Patrick Goudreau, les auditions en lignes n'étaient pas une nouveauté au Canada. « Ce système existait mais n'était pas réellement diffusé et appliqué. Il y avait une résistance chez les collègues qui craignait que les mandats de représentation locale leur échappent », a-t-il expliqué.

La réouverture des tribunaux a fait appel aux deux modes d'intervention (présentiel et distanciel). « Mais des questions vont se poser, notamment sur le témoignage. Peut-il rester libre, éclairé si l'avocat n'est pas présent physiquement ? Quid du procès équitable si les défenseurs ne sont pas tous présent ? Nous allons apprendre à surmonter ces défis », a assuré l'avocat montréalais, estimant que la profession devait accepter tous ces changements. « Le train est lancé, c'est une chance extraordinaire de pouvoir vivre ces évolutions qui auraient pris 10 ou 20 ans à arriver en temps normal ».

Le besoin du face à face

Olivier Cousi, bâtonnier de l'Ordre des avocats au barreau de Paris, a également rappelé les quelques enseignements tirés du confinement. Pour lui, il est important, quelle que soit la situation, de comprendre qui parle. « Juges et avocats s'accordent pour dire que nous pouvons échanger, mais il est difficile pour les non-initiés de comprendre. Le présentiel doit être privilégiés dans ces cas ». Le face à face est parfois nécessaire, les juges ou les avocats ayant besoin de communiquer directement. « Les parties qui ne sont pas en présentiel sont en situation de faiblesse et ont des difficultés pour faire comprendre leurs arguments », a également illustré Olivier Cousi. « Nous devons faire attention à ce que les libertés ne soient pas compromises, nous devons en être les gardiens », a-t-il ajouté.

« La transformation de notre profession est une réalité que nous ne pouvons ignorer et la crise sanitaire est un bon indicateur de notre capacité à nous adapter rapidement. Continuons sur cette lancée, défendons nos valeurs au bénéfice des personnes que nous défendons », a confirmé en conclusion Ranko Pelicarić, président du Conseil des barreaux européens.




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