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« Nous ne pouvons pas faire l'économie d'une remise en question totale de notre exercice »

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« Nous ne pouvons pas faire l'économie d'une remise en question totale de notre exercice »
@ AP - Les Universités d'été de 2017 étaient, elles aussi, organisées à l'Université Paris Descartes.

Laurent Benoudiz est le président de l'Ordre des experts-comptables Paris Ile-de-France. Il profite des Universités d'été pour mettre en relief la rupture technologique sans précédent impactant largement la profession. Selon lui, les experts-comptables devraient rapidement prendre le bon virage pour se construire un avenir florissant.

Affiches Parisiennes : Quelles sont les grandes évolutions, notamment dans la loi Pacte, qui, selon vous, impactent le plus la profession ?

Laurent Benoudiz : Concernant les conséquences de la loi Pacte pour les experts-comptables, nous avons enregistré quelques avancées, déjà envisagées depuis un moment, avec un niveau de satisfaction modéré. Nous n'avons toujours pas la possibilité de manier les fonds ni la possibilité d'avoir un compte séquestre pour pouvoir encaisser pour le compte de nos clients, notamment pour les missions de recouvrement de créances. Nous conservons, en revanche, la possibilité de les accompagner pour la facturation. En termes d'extension de missions, les choses ne sont pas encore très claires. Nous parlons là du numérique, du financier et du RSE, ce qui ne concerne pas beaucoup de cabinets.

Les honoraires de succès étaient de facto, considérés par l'institution comme possibles. Les experts-comptables pouvaient déjà les mettre en place. La pratique a simplement été sécurisée. Sur toute cette partie de la loi Pacte, nous restons donc sur notre faim.

Nous sommes en revanche très inquiets sur l'article 21 de cette loi, votée à la demande des commissaires aux comptes, avec le soutien du Conseil supérieur. Cet article permet à ces derniers de réaliser toutes les missions de conseil qu'ils souhaitent. Il n'y a donc plus d'incompatibilité. Le législateur prévoit simplement de respecter l'indépendance, l'absence de révision et, dans l'hypothèse où l'on se trouve dans l'une de ces deux situations, la mise en place des mesures de sauvegarde par le commissaire aux comptes. On peut imaginer ces mesures plus faciles à mettre en œuvre dans un grand cabinet que dans une petite structure, en confiant la mission de conseil à un autre associé, au sein d'une entité de conseil différente de celle qui certifie les comptes. Dans un cabinet indépendant où le commissaire aux comptes est seul, cette mise en œuvre est naturellement plus compliquée.

Cette mesure laisse entendre – c'est d'ailleurs déjà le cas – que les commissaires aux comptes vont à présent être en concurrence sur le marché du conseil, même si les entreprises contrôlées ont déjà un expert-comptable. Nous éprouvions déjà des difficultés à faire comprendre la séparation entre les missions du commissaire aux comptes, garant de la sécurité financière, et celles de l'expert-comptable, l'accompagnateur, le conseil privilégié de l'entrepreneur. Nous affrontons à présent un réel mélange des genres. En fait, au lieu de fonder la croissance sur des marchés tiers, nous faisons croître la concurrence sur nos marchés propres, sachant que la plupart d'entre nous sommes à la fois experts-comptables et commissaires aux comptes. C'est une histoire de fou ! Voilà le bilan de la loi Pacte. Nous enregistrons globalement de mauvaises nouvelles pour les experts-comptables et de mauvaises nouvelles pour les commissaires aux comptes.

A.-P. : Et concernant les spécialisations ?

L. B. : L'idée sous-jacente de ces spécialisations est d'aller sur des marchés sur lesquels nous ne sommes pas encore positionnés. La conséquence néfaste que l'on peut craindre, c'est que ces spécialisations aggravent encore la concurrence entre confrères. Sur ce dossier, nous avons d'ailleurs un problème de communication. Un expert-comptable n'a pas, aujourd'hui, la possibilité de déclarer une spécialité. Notre code de déontologie nous interdit d'utiliser ce terme de “spécialiste”. N'importe quelle société, qui se crée sous la forme qui lui fait plaisir, peut communiquer en se disant “grande spécialiste” du RSE, du numérique... Inutile d'avoir un diplôme ou le moindre label pour se dire “spécialiste”, en dehors de notre profession réglementée. A mon avis, la solution pour régler ce problème consistait tout simplement à supprimer cette interdiction de notre code de déontologie, ce qui nous aurait évité toutes les complications que nous affrontons aujourd'hui.

Le système aurait dû être souple. Chaque expert-comptable aurait pu se déclarer auprès de son Ordre régional, avec validation après vérification par le contrôle qualité. La procédure est devenue extrêmement complexe. Les négociations qui ont suivi le vote de la loi, entre le Conseil supérieur et la DGFIP ont débouché sur le fait que l'Ordre des experts-comptables régional apprécie sur dossier les compétences spécialisées indiquées par le confrère, soit par la production d'un diplôme, soit par la production d'un dossier qui permettrait à l'expert-comptable de démontrer qu'il a bien un domaine d'activité privilégié. Ce sont donc les Conseils régionaux qui vont gérer ces spécialisations, avec de nouvelles contraintes, notamment en termes de personnel. Autre problème, même s'il est prévu la constitution d'une commission nationale consultative, les décisions des Conseils régionaux pourraient être différentes d'une région à l'autre. Chaque région reste ainsi autonome dans la prise de décision. En cas de recours, c'est le tribunal administratif qui devra trancher et pas le Conseil supérieur qui n'a qu'un avis consultatif, notamment à travers un guide que nous sommes en train de rédiger.

Par ailleurs, nous n'avons pas de liste définitive de ces spécialités. C'est à la fois positif, en laissant la possibilité de déclarer de nouvelles spécialisations au fur et à mesure de l'évolution technologique, et négatif, car c'est une porte ouverte à toutes les demandes qu'on peut imaginer.

Ce concept de spécialités évolue progressivement.
En l'état des textes, le Conseil supérieur ne peut établir de liste exhaustive.

A.-P. : N'est-il pas envisageable de voir le Conseil supérieur arrêter une liste de spécialités ?

L. B. : Rien n'est encore définitif. Ce concept de spécialités évolue progressivement. En l'état des textes, le Conseil supérieur ne peut établir cette liste exhaustive. Le projet de règlement intérieur, qui a été négocié avec l'Administration fiscale, ne prévoit pas de liste arrêtée. Nous avons reçu du Conseil supérieur un projet qui indique un certain nombre de spécialités assez évidentes, mais qui se termine par “et cetera”. Cette liste porte à la fois sur les spécialisations “métiers” et les spécialisations sectorielles.

Un confrère qui déposerait une demande de spécialisation figurant dans la pré-liste validée par le Conseil supérieur n'affronterait donc pas de difficulté particulière. En revanche, si cette spécialisation n'est pas indiquée dans cette liste, il lui faudrait demander l'avis consultatif du Conseil supérieur, en laissant les Conseils régionaux prendre leur décision, avec d'éventuelles divergences de traitement d'une région à une autre.

Par exemple, dans la liste publiée, le premier item est “création, accompagnement start-up”. Je considère que l'accompagnement à la création d'entreprise, au sens de l'article 2 de l'Ordonnance de 1945, fait partie du cœur de métier de l'expert-comptable. On ne devrait donc pas pouvoir se spécialiser en création d'entreprise. Tous les confrères sont des spécialistes dans ce domaine.

A.-P. : Combien un cabinet d'expertise-comptable peut-il revendiquer de spécialités ?

L. B. : Trois spécialités au maximum, par personne physique. Un cabinet d'une dizaine d'associés pourrait ainsi prétendre jusqu'à 30 spécialisations. Nous sommes actuellement à la troisième version de la liste de spécialisations arrêtée par le Conseil national et nous devons nous revoir à la fin du mois d'août.

A.-P. : Le siège du Conseil régional de Paris Île-de-France a récemment été rénové. Vous êtes ainsi prêts à accueillir les formations ?

L. B. : Dans l'analyse de ce que nous devons mettre en œuvre pour développer le business des confrères et les accompagner face aux défis, notamment numériques, qui se profilent, l'Ordre de Paris constate que la plus grande difficulté réside dans la formation des experts-comptables, afin de passer d'une situation où l'on répond essentiellement à des obligations légales de comptabilité à celle d'accompagnement de nos clients dans la gestion quotidienne de leur entreprise, du recouvrement de leurs créances, au suivi de leurs marges, en passant par leur stratégie de développement... Je pense même que nous allons dans le mur ! L'automatisation de la comptabilité et des traitements sociaux et fiscaux va, a minima, avoir une forte incidence baissière sur les prix. La rentabilité des cabinets va donc se détériorer. Dans le même temps, nos clients ont l'envie et le besoin d'être accompagnés au quotidien dans leur gestion. C'est d'ailleurs la mission première de l'expert-comptable que nous avons un peu oublié aujourd'hui.

Pour nous, le problème essentiel concerne donc la formation des experts-comptables et des collaborateurs. Nous ne pensons pas relever ce défi avec des campagnes de communication ou la reconnaissance de spécialisations. Nous devons faire un effort massif en matière de formation. Nous avons construit des formations de 10 jours adaptées aux collaborateurs, fondées sur l'e-learning, s'appuyant sur des techniques de pointe en matière de pédagogie. Certes, c'est un investissement pour le cabinet, mais les niveaux de satisfaction sont absolument incroyables, débouchant sur un changement de comportement des collaborateurs. Par ailleurs, nous avons presque investi 400 000 euros en développement sur ce dossier et nous avons totalement reconstruit la Performance Académie, notre parcours de formation pour les experts-comptables structuré en 12 ateliers d'une demi-journée. Là encore, les retours sont formidables. Tous les experts-comptables nous disent que ce coaching a totalement changé leur manière de travailler et d'appréhender la profession.

Nous avons une nouvelle philosophie et une autre façon de travailler à mettre en place, pour faire évoluer les mentalités, en collant au plus près des besoins de nos clients. Beaucoup de cabinets l'ont déjà compris. Plus le temps passe, plus nous constatons que certains cabinets sont sur d'excellents niveaux de croissance et de rentabilité, quand d'autres stagnes et éprouvent des difficultés à s'en sortir.

L'Observatoire de l'emploi des entrepreneurs – publié par GSC – Altares, NDLR –, vient de faire un focus sur les métiers en difficulté actuellement. En première position, on trouve les taxis et VTC, avec une progression de 66,8 % des défaillances (472 pertes d'emplois en 2018, NDLR) ; suivis par la profession comptable avec 40,7 % d'augmentation (38 pertes d'emploi en 2018, NDLR). Certes, nous ne sommes pas sur les mêmes volumes, mais cette évolution est très inquiétante. Derrière nous arrivent les activités judiciaires qui enregistrent 28 % de plus de défaillances (151 pertes d'emploi en 2018, NDLR), avec nos amis avocats, qui sont en difficulté face au développement des legaltechs. Les auto-écoles arrivent en quatrième position.

Nous retrouver ainsi avec les avocats, coincés entre les taxis et les auto-écoles devrait nous faire réfléchir...

A.-P. : Votre grand rendez-vous de la formation se prépare avec les Universités d'été des experts-comptables et des commissaires aux comptes de Paris Île-de-France. L'un des grands moments de cet événement concernera l'intelligence artificielle à travers la conférence “Redonner du sens à l'innovation”. Malgré les difficultés, l'expert-comptable se veut donc innovant et optimiste ?

L. B. : Pendant ces Universités d'été, nous avons prévu trois temps forts complémentaires. Le premier est effectivement consacré à l'IA. Nous allons traiter de l'humain et de sa réorganisation face à la data et à l'intelligence artificielle. Le deuxième temps fort, dans le prolongement de l'assemblée générale de l'Ordre de Paris, sera un grand débat qui abordera trois thématiques, de manière très interactive avec la salle : les spécialisations, la loi Pacte et la réforme du contrôle qualité, comme moyen d'améliorer la performance des cabinets. Le dernier temps fort, notre grande conférence, porte sur la thématique “Et si c'était mieux (qu') avant”. Nous voulons aller à contre-courant de ce que nous entendons depuis des lustres : la destruction de la planète, la fin de l'économie de marché... Le discours ambiant est de plus en plus anxiogène. Pourtant, quand on examine objectivement la situation, avec une approche un peu scientifique, nous nous apercevons que nous n'avons jamais vécu aussi bien, aussi vieux, en aussi bonne santé, dans un monde aussi peu dangereux. Des intervenants de grande qualité porteront leur regard un peu décoiffant sur tous ces sujets.

A.-P. : Vous êtes donc très optimiste quant à l'avenir de l'expert-comptable ?

L. B. : J'ai la plus grande certitude sur le fait que les experts-comptables vont rapidement prendre le bon virage pour se construire un avenir radieux. L'expertise-comptable est, à mes yeux, un métier d'avenir. L'esprit d'entreprise est fort en France. La création d'entreprise, notamment de TPE, est dynamique et les entrepreneurs ont plus que jamais le besoin d'être accompagnés dans la gestion au quotidien de leur entreprise. Certes, la concurrence sera plus intense, les tâches de comptabilité et les obligations légales seront dématérialisées... Mais le besoin des chefs d'entreprise d'avoir un interlocuteur comme l'expert-comptable qui peut l'accompagner au quotidien dans ses projets, ne disparaîtra jamais. L'avenir de la profession dans son ensemble est donc pour moi plutôt florissant, même si certains vont affronter de graves difficultés.




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