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La folle semaine de rentrée du Barreau de Paris

Il y en a qui attendent le mois de décembre pour faire leur rentrée. Mais quelle rentrée pour le Barreau de Paris ! Du 10 au 12 décembre, les avocats parisiens ont vécu de folles journées, intenses, formatrices, excitantes. Retour sur ces trois jours.
La folle semaine de rentrée du Barreau de Paris

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JOUR 1 : Paris Place de Droit 2014

Une folle semaine qui s’est d’abord ouverte sur l’événement Paris Place de droit 2014, dont l’ambition est de promouvoir Paris comme place internationale du droit. Organisée par le Tribunal de commerce de Paris et l’Ordre des avocats du barreau de Paris, en association avec le Cercle Montesquieu et l’AFJE, la deuxième édition de Paris Place de droit s’est penchée sur le thème de « La justice commerciale et la manifestation de la vérité ». Le colloque était organisé autour de deux tables rondes : « Les outils de la preuve » et « Les exceptions légitimes à la manifestation de la vérité ». La matinée d’échanges a été introduite par une allocution de GuyCanivet, ancien président de la Cour de cassation, et actuel membre du Conseil constitutionnel. Puis elle a laissé la parole à dix intervenants reconnus de la Place de Paris, et notamment FrankGentin, président du Tribunal de commerce et NoëlleLenoir, ancienne ministre des Affaires européennes et ancien membre du Conseil constitutionnel, aujourd’hui avocat.

JOUR 2 : Ouverture de l’Université d’hiver du barreau de Paris

Mais cette année, l’événement le plus attendu de la rentrée était indiscutablement l’Université d’hiver du barreau de Paris, organisée pour la toute première fois. Deux jours exceptionnels où se sont succédé à la tribune un florilège de hautes personnalités, issues d’horizons variés : politiques, journalistes, écrivains, philosophes, entrepreneurs, grands patrons, artistes, chercheurs… « Il nous a semblé important, en cette période que l’on dit de ‘‘crise’’, de faire un état des lieux avec des femmes et des hommes venus de tous horizons, de confronter nos savoirs, nos expériences », justifiaient Pierre-Olivier Sur et Laurent Martinet, bâtonnier et vice-bâtonnier de Paris, dans leur discours d’accueil. Ils ont expliqué avoir souhaité placer leur bâtonnat sous le signe de l’intégration des avocats au cœur de la cité. Cette place centrale des avocats dans la société leur impose de dialoguer « avec ceux qui savent, cherchent, pensent, qui vivent le monde de demain. S’enrichir de la parole de l’autre pour la métisser avec la nôtre. Montrer que notre barreau est en phase et sait être un contributeur sincère et authentique auprès de la société civile, économique et politique ».

Un grand lieu pour des grands hommes. Les Universités d’hiver se déroulaient cette année à la Maison de la Mutualité, « ce haut lieu des meetings fiévreux » comme l’a décrit le bâtonnier dans son discours d’audience solennelle. Les différents intervenants n’ont d’ailleurs pas manqué de relever et de commenter ce choix, de RobertBadinter à la garde des Sceaux. La Mutualité est bien l’espace de la sédition, où l’on vient le poing levé.

Enfin aux grands hommes, les grandes ambitions. Le thème choisi pour cette Université d’hiver 2014 ? Conquérir. Rien que ça. « Un thème apparemment provocateur peut-être, mais qui pourrait bien devenir le slogan de tous ceux qui refusent de baisser les bras devant l’obstacle. » Les plénières et les conférences-débats ont successivement flirté avec trois ambitions : « Conquérir l’opinion », « Conquérir le futur », « Conquérir le bonheur ». Trois ambitions directrices pour trois demi-journées exceptionnelles.

Les séances plénières et conférences-débats

Cette université d’hiver a débuté avec une plénière d’ouverture intitulée « Séduire pour convaincre », animée par Jean-Pierre Elkabbach. Il faut avoir à l’esprit les fondamentaux de l’éloquence pour apprécier tout l’intérêt de l’intitulé. Pour espérer convaincre, le grand rhétoricienCicéron ne voyait qu’une manière : instruire, plaire, émouvoir. D’où la part belle faite à la séduction. Pour en parler, voire en faire la démonstration, quel meilleur invité que RaphaëlEnthoven, reconnu pour user et abuser de cette ficelle pour faire fléchir l’auditoire ? L’écrivain, philosophe, et animateur de radio et de télévision a rapidement fait oublier l’absence très regrettée du comédien FabriceLuchini, pourtant impatiemment attendu à la tribune. À ses côtés, Mercedes Erra, fondatrice de l’agence de communication BETC, et GeorgesKiejman, avocat au barreau de Paris et ancien ministre. Le talent oratoire de ce dernier a stupéfait. La plénière a tenu toutes ses promesses, et au-delà : succession de tours de force oratoires, allocution et répartie épatantes, salle absolument conquise.

Les participants avaient ensuite le choix d’assister à l’une des trois conférences-débats qui se tenaient simultanément : « Vérité-mensonge, transparence et secret… la quadrature du cercle ? »,
« Opinion, mode d’emploi », ou « Cultiver la confiance » ? On le sait : choisir, c’est renoncer. Ainsi, si vous décidiez d’écouter le célèbre pédopsychiatre Marcel Rufo, la directrice de l’ENA Nathalie Loiseau, et Frédéric Oudéa, PDG de la Société générale, vous renonciez péniblement à Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart, Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique à Paris, Pierre Lévy-Soussan, psychiatre et psychanalyste réputé, et bien d’autres. Même embarras du choix pour les trois conférences-débats simultanées de l’après-midi : « Printemps et automnes des révolutions géopolitiques », « En route vers l’immortalité », ou « Les instruments de l’avenir » ? Jean-François Cirelli, Laurent Alexandre, ou les frères Bogdanoff ?

Moins ludique, mais tout aussi enrichissante, la séance plénière de l’après-midi a décrypté l’évolution de la profession d’avocat. Il ne faut pas s’y méprendre : ce n’était ni le lieu de thèses hypothétiques ni celui des revendications de la profession. L’Ordre des avocats de Paris a préféré confier à l’institut de sondage Ifop le soin de réaliser une enquête spécialement commandée pour l’occasion. Cette étude, dont les résultats ont été présentés par Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop, est une première. Quelle perception les avocats ont-ils de leur métier, de ses conditions d’exercice et de son avenir ? Le verdict est une surprise, et pour une fois une bonne surprise : 91 % des avocats répondants se disent fiers d’exercer la profession d’avocats. Ils sont par ailleurs 63 % à être satisfaits de leur situation professionnelle. Et à l’origine de leur satisfaction, ils répondent avant tout « l’autonomie dans le travail », « l’intérêt des dossiers traités », et « les relations avec les clients ». Les avocats auraient également davantage confiance en la justice (69 %, contre 50 % chez l’ensemble des Français). Un tableau presque inespéré que viennent quelque peu gâcher les chiffres concernant la perception et le pronostic quant à l’évolution de la justice : 70 % des avocats estiment qu’elle a plutôt mal évolué au cours des dernières années, 67 % qu’elle continuera d’évoluer en mal dans les prochaines années…

D’autres conférences ont suivi. Une troisième plénière s’est tenue sur « La conquête des droits, conquête de la paix », qui a fait intervenir notamment Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, Cédric Villani, le célèbre mathématicien récompensé par la médaille Fields en 2010, et Denis Olivennes, président du directoire de Lagardère Active et P.-d.g. d’Europe 1. Mais il faut avouer que l’intervention la plus remarquée – en tout cas la plus applaudie – a été celle de Jeannette Bougrab, docteur en droit public, membre du Conseil d’État, et ex-secrétaire d’État sous la présidence Sarkozy. « Je ne devrais pas être là devant vous parce que je n’étais pas programmée pour être un jour membre du Conseil d’État et docteur en droit puisque je suis fille de harkis. Et en plus je suis une femme. J’ai toujours l’impression qu’il y a une sorte de schizophrénie dans cette République française et qu’il y a, entre les principes énoncés et la réalité, non pas un fossé mais un océan, peut-être une galaxie, peut-être plusieurs galaxies. » Lorsqu’elle évoque le droit bafoué des enfants à l’éducation, les femmes qui meurent sous les coups, les 27 % d’écarts de salaires entre les hommes et les femmes, les menaces de mort qui pèsent sur le directeur de rédaction de Charlie Hebdo protégé par des équipes de sécurité depuis deux ans pour avoir publié des dessins (…), elle ne peut que conclure qu’il n’y a pas d’indécence à la conquête sans limite des droits subjectifs. Pour la bonne raison que cette conquête n’existe pas, faute de voir appliquer les droits les plus évidents. Alors où est ce prétendu « trop-plein de droits » ?

Et puis, une quatrième plénière sur la conquête la plus répandue, celle qui met tout le monde d’accord, « la conquête du bonheur ». Et pour preuve : la conférence a réuni autour d’une même table écrivains, avocat, commandant de légion étrangère, chorégraphe, nutritionniste et curé ! Une conférence immédiatement suivie de la plénière de clôture sobrement intitulée « I have a dream ». Deux intervenants ont particulièrement marqué le coup. Le premier est Nicolas Rossignol, un ancien journaliste chez TF1 et France Inter qui, un jour, a changé de vie pour devenir président bénévole de Tout le monde chante contre le cancer, après avoir suivi au cours d’un reportage un petit garçon rattrapé par la maladie. Le deuxième intervenant est une femme : Laurence Parisot, présidente d’honneur du Medef, qui, elle, rêve à voix haute d’une Europe rayonnante, compétitive, humaniste. « C’est à mes yeux un rêve que nous ne devons surtout pas abandonner », a-t-elle confié. Et de conclure en rappelant la mise en garde de Paul Valéry : « Attention à ce que l’Europe ne devienne pas juste un cap au bout de la péninsule asiatique. »

Laurence Parisot a aussi déploré le fait que plus personne n’ait encore aujourd’hui la force de porter un grand projet. Elle semblait alors vouloir rendre hommage à Robert Badinter, installé au premier rang, qui, trente ans plus tôt, avait eu le courage de partir à la conquête de l’abolition de la peine de mort. L’ancien garde des Sceaux s’est d’ailleurs livré à une magnifique allocution de clôture dans laquelle il a souhaité permettre aux avocats de « mesurer l’effet de l’éloquence », notamment sur l’opinion publique, en revenant sur le discours qu’il proclamait en 1981 devant l’Assemblée nationale. Il a ainsi plaisanté : « les partisans de la peine de mort ont augmenté de 3 % à la suite de ce discours ». Plus sérieusement, il a donné à comprendre l’importance du discours, de la plaidoirie, et de l’audience : « Si je ne trouvais pas les mots pour défendre cet homme, c’est lui que j’escortais jusqu’à la mort. » L’abolition de la peine, c’eût pu être sa plus grande conquête, et pourtant. « J’ai accompli un projet qui vient immédiatement au-dessus de l’abolition de la peine de mort, c’est l’ouverture au justiciable français du droit de recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme ».

Un échange de qualité, d’ailleurs animé par la journaliste Audrey Pulvar.

Conférence Berryer exceptionnelle, en présence d’Arnaud Montebourg

Sans transition, la présence d’ArnaudMontebourg à la maison de la Mutualité. L’ancien ministre de l’Économie et du Redressement productif, mais aussi avocat, était l’invité d’honneur de la Conférence Berryer qui achevait la première journée de ces universités. Les habitués de la Berryer en connaissent parfaitement le principe : deux valeureux candidats (avocats ou non) déclament chacun un discours soigneusement préparé, au milieu d’une foule sans pitié, sur un sujet imposé. Prennent ensuite la parole les douze secrétaires de la Conférence des avocats du barreau de Paris qui viennent tour à tour critiquer férocement les candidats. Un contre-critique se charge toutefois de prendre la défense des deux courageux. Les habitués de la conférence Berryer savent aussi combien l’ambiance sulfureuse de ces soirées attire en nombre les amateurs d’éloquence.

Mais cette fois, la Berryer a battu tous ses records. La Mutualité est archi comble ; on compte deux mille personnes qui veilleront jusqu’à une heure du matin. Et pour cause : à Berryer exceptionnelle, contre-critique exceptionnel. C’est en effet le brillantissime – le mot est faible – Marc Bonnant, ancien bâtonnier du barreau de Genève, qui est venu endosser la charge de la contre-critique. Considéré par les plus sensés comme l’un des meilleurs orateurs de son temps, la rédaction se garde bien de se lancer dans l’exercice trop périlleux de relater un seul de ses propos. Il fallait le voir pour le vivre, cet orgasme auditif et intellectuel pour tous les amoureux de l’éloquence. Probablement le plus bel enseignement que des avocats parisiens pouvaient espérer recevoir sur les bancs de leur université d’hiver. Il y a des maîtres que les élèves auront du mal à dépasser, même armés du plus grand esprit de conquête…

« Faut-il dire Bercy pour ce moment ? » et « Peut-on régner sur la gauche caviar avec le charisme d’un esturgeon ? », tels étaient les sujets sensibles et provocants auxquels se sont essayés les deux valeureux candidats, dont l’un était l’ancien huitième secrétaire de la promotion 2013 de la Conférence, GuillaumeVitrich.

JOUR 3 : Poursuite de l'Université d'hiver du barreau de Paris

La visite surprise d’Emmanuel Macron

LUniversité d’hiver 2014 du barreau de Paris, ce n’est pas seulement le ludisme des plénières, débats, et autre conférence Berryer. « Faire un état des lieux en cette période de crise » : crise économique systémique, crise politique française, et crise des professions du droit. La Maison de la Mutualité a accueilli un invité de dernière minute, mais pas des moindres. Le ministre de l’Économie, EmmanuelMacron, a choisi ces universités pour expliquer devant les avocats parisiens la réforme qu’il a portée sur les professions réglementées, celle-là même qui, deux jours plus tôt, provoquait une grande manifestation nationale de toutes les professions juridiques qui décidaient de faire front commun pour la première fois de leur histoire. Avocats, notaires, huissiers de justice, commissaires-priseurs, greffiers, administrateurs et mandataires judiciaires. Toutes. Seul le barreau de Paris n’avait pas appelé ses avocats à rejoindre le cortège.

Ambiance mi-figue, mi-raisin, EmmanuelMacron fait donc son entrée dans la salle, ovationné par une partie de l’assistance, hué par l’autre. Cet accueil le fait sourire, il apparaît d’ailleurs détendu, sans cravate ni papier. Le bâtonnier et le vice-bâtonnier lui ont adressé cinq questions :
1 - À propos du statut d’avocats en entreprise : la volonté de l’ordre des avocats de Paris est que l’avocat en entreprise ne puisse pas plaider, ni dans le monopole ni en dehors du monopole.
2 - À propos de l’ouverture des cabinets à des capitaux extérieurs : le barreau de Paris n’est favorable à celle-ci que si elle se limite aux capitaux issus des professionnels du droit.
3 - À propos du défenseur syndical (une question vite balayée parce qu’elle ne présentait déjà plus de caractère obligatoire dans le texte présenté en Conseil des ministres).
4 - À propos de l’action de groupe : les avocats déplorent en être les grands perdants, éconduits au bénéfice des associations de consommateurs.
5 - À propos de l’exercice à titre principal ou accessoire par les experts-comptables de l’activité juridique : l’Ordre des avocats de Paris souhaite qu’il reste cantonné à un exercice accessoire.

« Je suis très heureux d’être ici, et pas seulement parce que vous avez eu l’indulgence à mon égard de soutenir un projet qui, jusque-là, n’a pas reçu une seule inscription sur sa liste de soutien de la part des professions concernées ! Il a dû vous falloir beaucoup de courage ! », a plaisanté EmmanuelMacron, qui a également affirmé que le thème de ces universités avait fini de le convaincre de s’y rendre. « Conquérir, c’est un risque qu’on prend parce qu’on croit que quelque chose de mieux peut advenir. C’est l’esprit du projet de loi que je porte. C’est un projet de loi d’émancipation », a poursuivi le ministre qui a fustigé le conservatisme, la langueur, l’immobilisme de la société française. « La réforme est une idée formidable à laquelle tout le monde adhère, à la condition expresse qu’elle ne nous touche pas ». EmmanuelMacron veut libérer de la croissance partout où il le peut et ne veut pas céder aux intérêts des corporatistes. Et de rappeler : « Il y avait parmi vous des gens encore plus ambitieux que moi qui auraient souhaité que nous revenions sur l’exclusivité de certains actes, l’acte authentique pour ne citer que lui ».

Le ministre de l’Économie a ensuite pris le temps de répondre aux questions formulées. Concernant les avocats en entreprise, il réaffirme sa volonté de voir les avocats intégrer l’entreprise tout en entendant l’argument du principe d’indépendance qui doit être absolument préservé, argument clamé par le barreau de Paris qui ne souhaite pas voir les avocats soumis à un quelconque employeur. « Je tiens ici à être parfaitement clair : l’avocat en entreprise n’aura pas de clientèle propre et n’aura pas le droit de plaider. Il devra présenter des critères de qualification, soit le CAPA, soit une valorisation d’expérience de huit ans ». Sur l’ouverture du capital, EmmanuelMacron a d’abord démenti les rumeurs : jamais l’ouverture du capital à des tiers financiers n’a été envisagée, sinon l’ouverture du capital aux professionnels du droit et du chiffre. « Je crois comprendre que cette réticence vient de l’expérience des grands cabinets anglo-saxons que la culture du mariage des deux métiers avait finalement dévorés » a-t-il deviné. Il reste pourtant persuadé que, bien régulée, cette réforme reste une opportunité belle et innovante. Il a rassuré du même coup les avocats sur leurs interrogations relatives à l’exercice de l’activité juridique par les experts-comptables : « il ne s’agit pas qu’une profession vienne en dévorer une autre ». Pas de démarchage possible des experts-comptables sur le terrain des avocats, donc. S’agissant des actions de groupe, le ministre a assuré que le texte ne contenait aucune disposition sur ce sujet et qu’il restait ouvert aux propositions de la profession. Eu égard enfin au défenseur syndical, EmmanuelMacron campe sur sa position : le défenseur syndical est absolument nécessaire dans les phases de conciliation. Non pas que le ministre veuille exclure les avocats de la conciliation, mais bien qu’il prône une culture non contentieuse. Toutefois, il ajoute : « Il faut rester pragmatique : si nous revenions sur la présence et le monopole de l’avocat en appel, nous ferions moins bien qu’aujourd’hui. Oui, au défenseur syndical au moment de la conciliation et en première instance, pas pour l’appel ». Tonnerre d’applaudissements unanimes dans la salle, qui dure et qui dure… Bon sang, qui l’eût cru ?

La rentrée solennelle du barreau de Paris et de la Conférence

Haute en couleur, l’Université d’hiver 2014 n’avait cependant pas vocation à occulter l’événement essentiel de ces trois jours : la séance solennelle de rentrée du barreau de Paris et de la Conférence, venue clôturer cette folle semaine. Cette cérémonie est, comme chaque année, l’occasion pour le bâtonnier et le vice-bâtonnier de s’adresser solennellement à l’ensemble des avocats et à la garde des Sceaux afin de leur faire part des aspirations de la profession, de ses avancées et de ses inquiétudes éventuelles.

Pierre-Olivier Sur n’a pas rompu la tradition : il a longuement pris la parole pour exposer à la ministre de la Justice l’identité de son barreau, son environnement, ses rêves et ses peurs. Le bâtonnier a ainsi rappelé que le barreau de Paris est l’un des plus jeunes de France, parfaitement égalitaire dans ses instances représentatives et qu’à l’instar de la garde des Sceaux, il s’inscrit dans la perspective d’une « Justice du XXIe siècle ». Il en tient pour preuve la prochaine création de la plate-forme internet pour les actions collectives, et l’installation à l’EFB d’une école internationale des modes alternatifs de règlements des litiges. Pierre-Olivier Sur a également évoqué le futur déménagement du palais de justice, de l’île de la Cité pour les Batignolles, projet auquel il s’est opposé mais auquel « il convient d’adhérer pleinement, maintenant que toutes les voies de recours sont épuisées ». Du côté des rêves, le bâtonnier a effleuré celui d’exporter l’influence de ses confrères et des élèves de l’EFB dans les espaces du globe en quête de droit. Il s’est félicité de « la présence désormais permanente de [son] barreau devant les cours pénales internationales ». Ainsi que de la première place qu’occupe Paris dans les rangs des hauts lieux du droit et de l’arbitrage dans le monde.

Et il a fallu en arriver à l’évocation des peurs. La crainte de l’avocat en entreprise semblait rafler la première place. Le bâtonnier a consenti à la création de ce statut : « Nous avons un devoir d’audace ». Avant de poursuivre : « Mais les avocats salariés en entreprises ne plaideront pas. En effet, comment le pourraient-ils puisqu’ils sont soumis à l’autorité d’une hiérarchie et qu’à défaut d’indépendance et de distance, la plaidoirie est déontologiquement impossible ? Nous serons inflexibles sur cette exigence ». Sauvé. Sur ce point, EmmanuelMacron avait estompé les angoisses le matin-même. Point de tourment, donc ? C’était sans compter sur la menace qui semble peser sur le secret professionnel, le cheval de bataille de Pierre-Olivier Sur qui n’a pas manqué de rappeler qu’il en avait fait les frais. « Pour certains magistrats, la nouvelle exigence de transparence est une fin qui justifie les moyens. Alors ils ont bonne conscience car ils savent qu’ils finiront bien par trouver quelque chose… » À ce sujet, Jean-MichelHayat, président du Tribunal de grande instance de Paris, était intervenu la veille, au cours de la conférence plénière « Conquête des droits, conquête de la paix » : « À étendre inconsidérablement la transparence à tous les champs d’action et d’élaboration de la décision, on basculerait vite dans une forme de totalitarisme de la vie en société. »

Ne nous y trompons pas, ce sont bien du respect et de la considération qu’éprouve le barreau de Paris à l’égard de l’actuelle garde des Sceaux dont il estime les grands textes portés. Le bâtonnier a d’ailleurs précisé : « Nous reconnaissons votre talent ; et, oserais-je le dire, vous nous avez séduits, Laurent Martinet et moi. » Ah, séduction quand tu nous tiens, décidément…

Droit de réponse pour la ministre de la Justice ; un devoir même. Bien évidemment, la garde des Sceaux, ChristianeTaubira, a apporté son soutien au projet de loi d’EmmanuelMacron et a salué l’enthousiasme dont a fait preuve le barreau parisien concernant ce texte. Elle a toutefois sérieusement déploré les divergences « désolantes » de point de vue entre le barreau de Paris et les barreaux de provinces, entre Conseil de l’ordre des avocats de Paris et Conseil national des barreaux.

Pas de langue de bois pour la garde des Sceaux qui n’a pas tout à fait rassuré sur les craintes exprimées par le bâtonnier. Ou plutôt qui en a exprimé d’autres. Concernant l’avocat en entreprise, elle a en effet estimé que demeuraient « des sujets d’inquiétude » : elle voit dans le statut d’avocat d’entreprise, une voie d’accès parallèle et détournée à la profession. Elle rejoint, en revanche, le bâtonnier sur la difficile conciliation entre subordination hiérarchique en entreprise et protection du principe d’indépendance. Elle a enfin émis des réserves sur l’interdiction de plaider, confirmée par son homologue de l’Économie, craignant de « créer une autre catégorie d'avocats qui ne plaideraient pas ». « Veillons à ne pas fragiliser un système », a-t-elle ajouté. S’agissant de l’épée de Damoclès qui plane sur le secret professionnel, la ministre de la Justice a réaffirmé sa volonté de voir émerger la loi sur le secret qu’elle avait promise, tout en incriminant à nouveau un agenda parlementaire excessivement chargé. Par ces propos, elle répondait à Pierre-Olivier Sur qui mettait en doute la seule excuse du calendrier : « Si ces derniers temps, les avocats ont été beaucoup écoutés… il s’agirait maintenant qu’ils soient entendus ! »

La garde des Sceaux s’est également exprimée sur d’autres sujets. Elle a notamment annoncé l’installation d’un groupe de travail dédié à l’aide juridictionnelle, prévue pour le 18 janvier. En parallèle, elle entend poursuivre sa réflexion sur l'intervention du juge des libertés et de la détention ainsi qu’ouvrir les débats sur la limitation du champ infractionnel souhaitée par le bâtonnier de Paris qui plaide également pour l'interdiction de toute retranscription quand la ministre, elle, défend plutôt un encadrement de la procédure. Concernant enfin la postulation, ChristianeTaubira a insisté sur le fait qu'elle restait soucieuse de la présence de l'avocat sur tout le territoire, afin de garantir l'accès au droit. Ainsi la libre installation de bureaux secondaires « ne doit pas conduire à des déserts judiciaires ».

Comme le veut la tradition, la parole a ensuite été donnée au premier secrétaire de la Conférence des avocats du barreau de Paris dont le discours doit relater la vie d’un avocat disparu. Maître Paul Fortin est donc monté à la tribune de la Mutualité, et devant les 1 600 invités, c’est sans trop de surprise qu’il a peint le portrait du célèbre avocat pénaliste, Olivier Metzner, qui avait notamment plaidé dans les affaires Bettencourt, Clearstream, Elf, Cantat, et Kerviel. Aux yeux de ses confrères, Olivier Metzner était surtout cet homme brillant mais discret, énigmatique, et passionné de voile, qui s’est suicidé en mars 2013, au large son île privée du Golfe du Morbihan. La surprise du discours était ailleurs. La surprise, c’est la beauté de l’hommage sensible rendu par le premier secrétaire à son défunt confrère. Lorsque Paul Fortin rend la parole, l’émotion dans la salle est palpable. Puis l’auditoire applaudit longuement, et finalement se lève pour une ovation. Une ovation pour qui, pour quoi ? Pour l’orateur, pour Olivier Metzner, pour l’éloquence.

La cérémonie ne s’arrête pas là. Il faut encore pour le deuxième secrétaire de la Conférence monter à son tour à la tribune pour faire revivre par le discours une grande affaire judiciaire. Emmanuel Pire s’est attelé avec brio, lui aussi, au procès de NelsonMandela, jugé à cinq reprises par les tribunaux de l’apartheid. Il revenait enfin au huitième secrétaire la charge de remettre une distinction à l’institution de son choix. Et Romain Giraud a fait le choix du barreau d’Istanbul. La Turquie est malheureusement un pays où il ne fait pas bon exercer la profession d’avocat, et à en croire l’actualité, encore moins les fonctions de bâtonnier. Alors que les avocats de la défense dans un certain « procès Bayloz » n’avaient pas pu plaider librement, ÜmitKocasakal, bâtonnier du barreau d’Istanbul, était poursuivi pour avoir dénoncé les entraves à l’exercice de la profession d’avocat et demandé au tribunal de se conformer au principe d’un procès équitable. Relaxé en février dernier, et présent lors de cette audience solennelle de rentrée, il a lui-même accueilli le trophée avant de se défendre de toute « tentative d’influence du juge » qui lui a été reprochée en Turquie.

Voilà. Ce n’est qu’au terme d’une folle semaine que le passage de flambeau peut vraiment se faire. Nouvelle promotion d’avocats au barreau de Paris, nouveaux secrétaires à la Conférence. Bientôt, sûrement, de nouveaux combats et de nouvelles conquêtes..

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