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L'innovation frugale : comment faire mieux avec moins

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L'innovation frugale :  comment faire mieux avec moins
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Lors du congrès Walter France, Navi Radjou, auteur de plusieurs ouvrages dont récemment « Le guide de l'innovation frugale », a expliqué lors d'une conférence comment il était possible de faire mieux avec moins pour répondre aux urgences sociales et environnementales.

Navi Radjou est né et a grandi dans le sud de l'Inde. Avec un seau d'eau par jour pour se laver et cuisiner, il a vite appris à utiliser au mieux ses ressources. Aujourd'hui conseiller en innovation et leadership, conférencier international et élu l'une des 50 personnes les plus influentes qui pensent l'innovation en France, il a consacré dix ans de sa vie à analyser comment certains entrepreneurs arrivaient à innover mieux avec moins. Il répond aux questions de Walter France.

Walter France : Qu'est-ce que l'innovation frugale ?

Navi Radjou : Le mieux est de vous donner quelques exemples. En Inde, après un tremblement de terre, un potier a inventé un réfrigérateur en argile, fonctionnant sans électricité, et permettant de conserver le lait, les fruits et les légumes pendant cinq jours. Toujours en Inde, un docteur en oncologie se désespérait de voir certains patients atteints du cancer de la gorge dans l'impossibilité de s'acheter une prothèse à 1000 dollars. Pour lui, parler était un droit et non un privilège, et cette motivation l'a conduit à inventer une prothèse à 1 dollar : il a su « rabaisser » le produit pour répondre au besoin de ses patients. à un autre niveau, la Nasa a envoyé un homme sur la Lune pour 2 milliards de dollars, la production du film Avatar a coûté 261 millions de dollars, alors que les Indiens envoient une sonde dans l'orbite de Mars pour... 74 millions.

Ce que j'appelle l'innovation Jugaad consiste à contrecarrer en quelque sorte les ressources tangibles que nous n'avons pas ou pas assez - eau, énergie, argent, nouvelles technologies - en utilisant les ressources intangibles dont nous disposons tous en abondance - ingéniosité, empathie, résilience, capital social, technologies existantes -. Jugaad est un mot hindi populaire qui peut être traduit par « une solution innovante, improvisée, née de l'ingéniosité et de l'intelligence ». C'est un art de l'audace, celui de repérer les opportunités dans les circonstances les plus défavorables et de trouver des solutions ingénieuses et improvisées en utilisant des moyens simples. Jugaad, c'est faire plus avec moins.

W. F. : Pourquoi y a-t-il urgence à la mettre en pratique ?

N. R. : L'urgence est d'abord sociale, avec les inégalités grandissantes à travers le monde. Sans même parler de l'Inde ou de l'Afrique, savez-vous que 22 % de la population de l'Union européenne est en risque de pauvreté, et que 63 % des Américains n'ont pas 500 dollars en cas d'urgence médicale ? Elle est également écologique, puisqu'il nous reste dix ans pour éviter un effondrement. De plus, mettre en pratique l'innovation frugale permettra de répondre aux attentes et aux valeurs de la génération Z qui est portée par cette dimension d'inclusion sociale et de durabilité.

De nombreuses initiatives vont dans le bon sens, comme par exemple la loi Pacte qui encourage les entreprises à se doter d'une mission sociale, ou les Nations unies, qui ont défini 17 objectifs de développement durable pour co-construire un monde inclusif et durable.

W. F. : Pouvez-vous nous expliquer le principe essentiel de l'innovation frugale ?

N. R. : Le principe le plus important est de booster l'agilité, de flexibiliser et de fluidifier les ressources existantes, à l'instar de Be-bound, une société qui, ayant constaté que 95 % de la population mondiale n'a pas internet, mais que 95 % de la planète dispose de la 2G, a développé une technologie à base de la 2G qui crypte les données et les compresse jusqu'à 100 fois, donnant ainsi accès à Internet aux 5 milliards d'habitants du monde qui en sont dépourvus. Il est par ailleurs important que cette agilité se développe au niveau des territoires, comme l'a fait Jean-François Caron, le maire de Loos-en-Gohelle, une commune des Hauts-de-France, qui s'est retrouvé face à un territoire désindustrialisé, avec des nappes phréatiques polluées... Aujourd'hui, une pépinière d'éco-entreprises commence à attirer des entrepreneurs, et pas seulement des jeunes ! Deux retraités ont par exemple lancé une start-up qui recycle le marc de café pour en faire des cosmétiques et des engrais naturels.

En co-créant des solutions non seulement durables mais « régénératrices », on met la barre plus haut. C'est le principe de l'éco-conception et de l'économie circulaire, pour qu'en fin de vie d'un produit, on puisse en extraire les matériaux et fabriquer un nouveau produit. C'est ainsi que Levi Strauss récupère des bouteilles plastique dans les océans : avec huit bouteilles de plastique, un jean est fabriqué.

Mais tout ceci ne sera plus suffisant d'ici 2022. Il ne s'agit plus d'être moins malveillant, mais d'être bienveillant en élargissant notre impact positif. En Australie, une usine d'Interface génère 25 services écosystémiques à la communauté qui l'entoure, dont de l'électricité et de l'eau potable. Plus près de nous, le siège d'Unilever en France est la plus grande opération tertiaire à énergie positive.

Ce principe de régénération va devoir s'appliquer de plus en plus localement, en resserrant la boucle : pour continuer sur l'exemple des jeans, re-made in France est le pari qu'a fait Thomas Huriez, fondateur de 1083, qui fabrique ses pantalons en France pour éviter, comme c'est le cas actuellement, avec la délocalisation, qu'un jean fasse 2 à 3 fois le tour du monde durant son cycle de production avant d'être vendu. A ce jour, la seule chose qui n'est pas produite en France est le coton, mais son projet consiste, dès 2020, à se fournir en coton en France, non pas en le produisant mais en récupérant celui des jeans usagés, selon le principe de l'économie circulaire.

De plus en plus d'entreprises comme Bilum et Recygo intègrent également l'aspect social dans la durabilité, en faisant travailler des personnes en réinsertion professionnelle. D'autres intègrent la valeur esthétique en sublimant des produits usagés et en les rendant désirables, comme l'entreprise italienne FIAM, fabricant de meubles en verre, qui a offert, au lieu de les jeter, des débris de verre à de jeunes artistes qui les ont transformés en magnifiques meubles, grâce à leur talent et à leur imagination.

« Co-construisons une économie régénératrice, en nous investissant dans cette noble cause environnementale, et en intégrant le développement personnel et l'inclusion sociale. »

W. F. : Vous prônez également la co-création du produit avec le client et l'hyper-collaboration avec des partenaires atypiques ?

N. R. : Tout à fait. Les entreprises ont tout intérêt à s'inspirer des vrais besoins du marché pour co-créer les solutions avec leurs clients. Il ne s'agit pas de leur imposer de nouvelles technologies ni de rechercher l'excellence, mais de veiller à l'amélioration continue du service rendu et au changement perpétuel. Le consommateur devient consom'acteur. La preuve en est le succès grandissant de communautés telles que Ouiaremakers, où les bricoleurs experts partagent leurs savoirs avec des néophytes, accélérant ainsi l'apprentissage collectif.

Je suis par ailleurs persuadé que l'économie de partage inter-entreprises va se développer de manière exponentielle. Citons deux exemples : au Danemark, douze entreprises co-localisées recyclent leurs déchets ensemble ; Danone a créé un fonds d'investissement pour développer les besoins en alimentation dans les pays en développement et au Sénégal, ils ont permis à la Laiterie du berger de récolter et de distribuer le lait de manière hyper-locale.

Toutes les entreprises ont intérêt à construire des réseaux d'innovation mondiaux, sachant que toute entreprise et tout individu peut être inventeur, transformateur, financier ou « connecteur» (celui qui crée les liens entre les acteurs) mais que toutes ces fonctions sont indispensables pour identifier les solutions, les mettre en place et les amplifier.

W. F. : Vous accordez beaucoup d'importance à la sagesse humaine ? Quels conseils pouvez-vous nous prodiguer ?

N. R. : Changez votre perspective collectivement et individuellement. Donnez du sens à l'intelligence, car l'innovation pour l'innovation ne sert à rien. Ce qui importe, c'est la sagesse qu'incarne l'innovateur. Passez du
« tech for fun » (livrer une pizza avec un drone) au « tech for good » (livrer des médicaments dans des villages reculés en Afrique).

Innovez pour une noble cause, en utilisant la méthode Jugaad : exploitez vos capacités en étant ingénieux, simple et efficace, avec les moyens du bord !

Les experts-comptables quant à eux ont un rôle important à jouer, pour eux-mêmes en partageant leurs bonnes pratiques et en innovant ensemble, et en aidant leurs clients, surtout les entrepreneurs, à s'approprier les principes de l'innovation frugale.




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