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L'Etat et les entrepreneurs

La neuvième conférence du cycle « Où va l'Etat ? » s'est tenue récemment entre les murs de la belle salle d'Assemblée générale du Conseil d'Etat pour aborder le thème des relations entre l'Etat et les entrepreneurs, récurrent dans ce contexte de crise économique.
L'Etat et les entrepreneurs

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Les liens qu’entretiennent les entrepreneurs et la puissance étatique sont marqués par une ambivalence forte entre revendication de liberté et besoin d’un environnement sécurisé.
De fait, le conseiller d’État, ancien commissaire européen et ancien ministre, Michel Barnier souligne avec humour ce paradoxe dans ses propos introductifs : « Qu’attendent les entrepreneurs des Pouvoirs publics ? Qu’ils leur fichent la paix ! ». Toutefois, ils attendent aussi, selon lui, que l’État assure la stabilité d’un cadre juridique attractif. Constatant que « le chômage est la source du malaise français », l’ancien ministre rappelle que la croissance économique durable est le but de notre gouvernement. Dans un contexte de mondialisation dominé par la préservation de la libre concurrence, l’État conserve la mission fondamentale de veiller à l’attractivité de la France pour les entrepreneurs et à la compétitivité de son économie, conditions sine qua none de la croissance et de l’emploi.

L’État a-t-il toujours joué ce rôle ? Évidemment que non. Jusqu’à l’entre-deux-guerres, la République française était d’essence très libérale. Ainsi, la puissance publique, certes marquée par une tradition colbertiste, intervenait peu de manière directe dans la sphère de l’entreprise et du commerce en général. L’interventionnisme étatique qui croit à partir des années 1930, sous le Front populaire qui organise les premières nationalisations, connaît un reflux à partir des années 1980 avec la crise de l’État providence, la construction européenne et la montée en puissance de la mondialisation. L’État producteur se réduit, et son rôle direct dans la planification de l’économie passe au second plan.
Aujourd’hui, la prise de conscience de la gravité de la crise économique que l’on traverse conduit l’État à proposer aux entrepreneurs une approche plus partenariale que dirigiste, visant à encourager la création, l’innovation et l’investissement, et à lever les freins qui peuvent inhiber la prise de risque.
Tenant le rôle de modérateur des débats, Michel Barnier invite alors les trois intervenants à débattre des politiques actuelles de l’État envers les créateurs et chefs d’entreprise.
Dans une économie globalisée, quels leviers d’action reste-t-il à l’État pour favoriser la création de richesses par les entrepreneurs ? Dans quelle mesure l’environnement juridique et fiscal français est-il favorable à l’innovation, la création et la prise de risque ? Comment l’État peut-il être partenaire des entreprises tout en faisant respecter les droits des travailleurs ? Comment l’État peut-il soutenir l’entreprenariat tout en assurant ses missions d’intérêt général et la cohésion sociale ?

Des points de vue divergents mais complémentaires

Pour Pascal Faure (photo ci-contre), directeur général des entreprises, « l’État éclairé a aujourd’hui un rôle tout à fait majeur pour les entreprises. Il ne peut pas s’en désintéresser car les entreprises sont le terreau fertile de la France ». Le rôle de l’État a beaucoup évolué ces dernières années (régalien, régulateur puis stratège). L’État intervient, crée les conditions et fait évoluer les règles du jeu pour que nos entreprises puissent être créatrices d’emplois et de richesses, notamment à l’international. Ses deux objectifs consistent à développer la compétitivité de nos entreprises et l’attractivité de notre territoire.
Pour cela, l’État a plusieurs cordes à son arc. En retour d’expérience, Pascal Faure fait la démonstration des leviers qu’il actionne au quotidien pour développer la compétitivité.
Il essaye de jouer, d’une part, sur la compétitivité des coûts de production (maîtrise des facteurs du coût du travail : Crédit d’impôt recherche (CIR), pacte de compétitivité, allégement de 30 milliards ; de l’énergie ; du capital : faciliter l’accès au crédit et aux marchés, notamment pour les startups ; de la charge administrative : une baisse 25 % des charges de nos entreprises fait gagner 1 point de PIB).
D’autre part, sur la compétitivité hors coût (levier de l’innovation : oser prendre des risques, rassembler et favoriser l’émulsion des idées, création de la marque French tech soutenue par l’État, investissement dans des incubateurs de startups ; levier de l’usine du futur 4.0 : numérisation et robotisation).
Le directeur général des entreprises rappelle que « la compétitivité est essentielle, malheureusement ce n’est pas une politique publique, mais la résultante de toutes les politiques publiques ». Son action se trouve donc à la croisée des chemins entre plusieurs axes de politiques publiques. L’État doit trouver en permanence un juste équilibre entre ses politiques et l’effet contraignant acceptable que les entreprises peuvent tolérer pour ne pas être excessivement pénalisées à l’international. Il doit avoir une vision à long terme et décliner son action dans le temps à travers les filières économiques stratégiques.

Véronique Morali, quant à elle, représente les entreprises. En tant que présidente de Fimalac Développement et de Webedia (entreprise jeune et digitale), elle estime que « si les entreprises sont des laboratoires d’innovation sur lesquels l’État peut s’appuyer, elles sont parfois les otages des politiques publiques ». Décidément pour l’État éclairé qui manie la vision et les actions de soutien à la compétitivité et l’attractivité, elle soulève néanmoins, le grand écart entre la visée et son exécution. « La fluctuation des politiques publiques nuit à la continuité d’un Etat éclairé et est très dommageable pour la vie des entreprises. »
Elle est rejointe sur ce point par Pascal Faure, « ce qui pose problème aux investisseurs est l’instabilité juridique et politique. Il faut travailler dessus ». Idem pour Louis Schweitzer qui prend l’exemple du CIR « puissante mesure d’aide à la recherche pour les entreprises, une bonne mesure qui souffre d’un sentiment d’instabilité ». La stabilité existe. Pourtant, le sentiment de stabilité n’existe pas puisque la Cour des comptes et une partie de la majorité souhaitent le réformer.
Que voit-elle de positif dans le rôle de l’État ? Le cadre.
Le gouvernement français garanti une éthique des affaires ce qui est très important. Véronique Morali se montre critique tout en saluant la logique d’anticipation de L’État qui accompagne les évolutions et favorise les secteurs d’avenir. « Malgré toutes les protestations des entreprises, l’État reste une caisse de résonance particulière. L’État peut décupler des efforts, mettre en exergue, promouvoir, améliorer la visibilité d’une entreprise ».
Que voit-elle de négatif dans le rôle de l’État ? Le tempo.
« Nous ne sommes pas du tout dans la même temporalité entre les réalités du monde de l’entreprise et le rythme de l’État. » Au quotidien, selon elle, le droit du travail est inapplicable. L’inspection du travail ne comprend pas le monde de l’entreprise. Il y a de véritables différences de perceptions entre le code du travail et la réalité, des « antagonismes irréconciliables ! ». Elle cite les sempiternels problèmes de mesure du temps de travail (par pointeuses ou déclarations) qui nécessite une réforme claire et pratique, et du principe constitutionnel de précaution qui freine la croissance française.
L’État doit organiser la porosité, l’harmonie et la synergie, ce qui n’est pas fait en ce moment car les clivages sont légion selon cette dirigeante d’entreprise.

Louis Schweitzer, exprime, quant à lui, son accord avec Véronique Morali sur son souhait que l’État favorise la porosité et l’harmonie. Toutefois, le Commissaire général à l’investissement manifeste son désaccord sur le principe de précaution, qu’il soutient vivement. « Ce principe est devenu une sorte de symbole de la frilosité française, pourtant la loi n’est pas véritablement frileuse. » S’il n’arrive pas à associer à l’État la stratégie d’ensemble et le concept d’État stratège, il admet son rôle de soutien aux entreprises et à la croissance. « Il faut qu’il y ait de façon générale un dialogue constant entre l’État, les entreprises et les syndicats. Les 34 plans du Commissariat général au plan n’ont pas d’utilité propre mais ont été des occasions de dialogue entre le gouvernement et les entreprises. »
Admettant que l’exemple de l’inspection du travail est très parlant, « puisqu’on voit bien qu’il n’y a pas de dialogue préalable », il promeut la discussion « qui est la seule façon de lever les incompréhensions ».
Selon lui, il faut créer un cadre propice aux entreprises. Pour cela, l’État doit trouver des relais : la décentralisation des régions et les associations. La puissance publique soutient activement l’entreprenariat, si bien que la France est le pays d’Europe où l’on crée le plus d’entreprises. Il finance, notamment avec la BPI (banque publique d’investissement) qui prend plus de risques qu’un établissement bancaire traditionnel. « Cet investissement se porte sur des projets excellents et des structures de coopération » tels que des pôles technologiques et médicaux. Il intervient aussi en tant qu’actionnaire. Exemple de l’entreprise Renault, à la tête de laquelle Louis Schweitzer est resté plus de 13 ans, et dont l’État est resté actionnaire à 15 % pour la stabiliser.

Après avoir donné la parole à l’auditoire, Michel Barnier en conclut qu’il faut améliorer notre climat de confiance. Arrêter avec les complaintes, et parler plus des succès que des échecs, réconcilier l’opinion avec le sens de l’initiative, de l’entreprise, de l’innovation, de la réussite… « Les Américains n’ont pas toujours tort, leur confiance dans l’avenir et leur dynamisme économique sont intéressants et devraient être des modèles pour nous. »

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