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Jean-Georges Betto : « Cabinets de croissance » : une nouvelle vision du droit des affaires

Le think tank « Cabinets de croissance » rassemble une vingtaine de représentants de cabinets spécialisés en droit des affaires qui parviennent à concurrencer les majors anglo-saxonnes. Jean-Georges Betto, son président, détaille les grands sujets de réflexion qui animent cette association d'experts dont la vocation première est de promouvoir une certaine idée de l'entrepreneuriat.
Jean-Georges Betto : « Cabinets de croissance » : une nouvelle vision du droit des affaires

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Affiches Parisiennes : Pouvez-vous nous tracer votre parcours professionnel et présenter le cabinet Betto Seraglini dans lequel vous êtes aujourd'hui associé ?

Jean-Georges Betto : J'ai prêté serment en 1995, après huit années de classe chez Gide Loyrette Nouel et un passage chez Derains et Associés, j'ai fondé la pratique arbitrage de Hogan Lovells en 2008, en tant qu'associé, avant de cofonder le cabinet Betto Seraglini qui a un positionnement dit de “boutique”, c'est-à-dire qui veut concurrencer les meilleurs sur le marché du droit des affaires, actuellement dominé par les Anglo-Saxons. Il s'agit de répondre au problème majeur que pose aux clients français, la gestion par les cabinets anglo-saxons des conflits d'intérêts depuis qu'est né le phénomène de concentration et de fusions des grands cabinets internationaux. La taille considérable atteinte par ses grands réseaux les conduisent mécaniquement à distinguer leurs clients les plus importants au niveau international des clients moins stratégiques à l'ensemble. Si vous figurez dans ce top 10 des clients, les cabinets n'entreprendront rien qui soit contraire à vos intérêts et éviteront même de travailler pour un de vos concurrents. En revanche, si vous n'y figurez pas, vous ne serez jamais prioritaires en cas d'un éventuel conflit d'intérêts.

C'est la situation inconfortable que connaissent nos clients français institutionnels comme Accor, Alstom, Areva, DCNS, Safran ou Veolia.

Nous avons donc créé Betto Seraglini pour répondre à ces clients français que nous considérions insuffisamment bien traités, en absorbant du même coup les conflits d'intérêts du marché.

Comme notre structure est à taille humaine, composée de 20 personnes, nous aurions pu craindre d'avoir à traiter de petits dossiers. En fait, c'est tout le contraire, nous avons été acteurs des affaires parmi les plus emblématiques de l'arbitrage : frégates de Taïwan, affaire Tapie, aujourd'hui Pougatchev contre la Russie. Nous gérons actuellement 35 milliards de dollars d'intérêts, somme de toutes les demandes et de toutes les demandes reconventionnelles des dossiers dont nous avons la charge.

A.-P. : Quel est ce think tank « Cabinets de croissance » que vous présidez actuellement ?

J.-G. B. : Notre cabinet est à l'origine de deux initiatives qui concourent à élargir l'esprit et le champ de vision. La première est une initiative pro bono. Il s'agit du fonds de dotation Betto Seraglini for International Justice (voir encadré en page 8), dont la logique est de soutenir financièrement des professionnels de l'action humanitaire – avocats sans frontières, le Haut comité aux réfugiés des Nations unies, l'École des droits de l'Homme, tout récemment avec la Fondation de la femme…

Nous avons également créé « Cabinets de croissance » qui a vocation à promouvoir l'entrepreneuriat comme modèle de développement de la profession. Ce think tank d'avocats réunit des cabinets d'entrepreneurs qui ont ce positionnement “boutique”, c'est-à-dire de petites structures qui ont la même ambition que les grands.

En droit des affaires, réussir à concurrencer les majors est un fait nouveau. Dans le passé, il existait des cabinets d'affaires qui sont toujours au top, les Darrois Villey Maillot Brochier, les Bredin Prat… Aujourd'hui se créent de nouveaux cabinets et viennent challenger les plus grandes structures anglo-saxonnes mais en se concentrant sur un ou de deux domaines d'excellence. Ces jeunes cabinets sont moins pyramidaux, avec un effet de levier entre l'associé et le nombre de collaborateurs beaucoup plus faible – chez nous, ce ratio est d'un pour un.

Dans cette forme de cabinet, le client vient rechercher essentiellement, des conseils d'associés, et non pas un volume considérable d'heures de jeunes collaborateurs. C'est un modèle économique différent. Quand vous regardez la typologie des heures facturées dans nos cabinets par rapport à des cabinets internationaux, vous constatez un grand nombre d'heures de seniors, à grande valeur ajoutée, et peu d'heures de juniors. Ce phénomène est lié à une hiérarchie quasi inexistante dans nos petits cabinets où tous les collaborateurs et même tous les stagiaires travaillent avec les associés.

Ce que vient chercher le client, c'est une réponse rapide sur une décision stratégique dans un dossier critique, plutôt que trois semaines d'analyses par un junior. Les petits cabinets n'ont pas vocation à assurer un travail qui demande une armée d'intervenants, mais à se focaliser sur les dossiers qui impliquent non seulement la direction juridique mais souvent la direction générale ou l'ADN de l'entreprise.

Au sein de notre think tank, nous trouvons ainsi des cabinets comme le nôtre qui font beaucoup d'arbitrage international et des cabinets très pointus, en M&A domestique, par exemple.

A.-P. : Quelle est la forme juridique de ce think tank ?

J.-G. B. : C'est une association loi 1901, uniquement constituée d'avocats ; une vingtaine au total. Elle a pour fondateurs de très grands acteurs du contentieux, du M&A et du droit de la concurrence : Arthur Dethomas – cabinet Dethomas Peltier Juvigny & Associés, Daniel Villey – cabinet VGG Associés, Olivier Laude – cabinet Laude Esquier Champey, Antoine Beauquier – cabinet Boken – et Olivier Loizon – cabinet SLV&F Avocats. Nous avons, par ailleurs, parmi nos adhérents, Philippe Goossens, du cabinet Altana, Louise-Marie Guillet, fondatrice de Carmin Avocats, Charlotte Tasso de Panafieu, fondatrice de Fréget - Tasso de Panafieu, Noémie de Galembert, associée de Scotto & Associés, Renaud Thominette du cabinet Renault Thominette Vignaud & Reeve, Dominique Bordes, du cabinet Rossi Bordes, Benjamin Chouai du cabinet Saul Associés, Alexandre Limbour, du cabinet Chemarin & Limbour, Éric Deprez du cabinet Deprez & Associés, Nathalie Meyer Fabre du cabinet Meyer Fabre Avocats… Des cabinets assez pointus…

A.-P. : Que faites-vous concrètement au sein de ce think tank d'avocats ?

J.-G. B. : Notre volonté est d'être des « influenceurs », c'est-à-dire faire bouger des idées, traiter des sujets d'entrepreneuriat, faire de ce think tank un centre de débats, électoraux notamment. Cette année, nous avons soutenu officiellement le binôme Antoine Chatain – Camille Potier qui est arrivé en deuxième position à l'élection au Conseil de l'Ordre du barreau de Paris. Nous avons également reçu les candidats au bâtonnat pour leur premier débat… En 2015, nous avons organisé une master class en invitant Jean-Pierre Martel et en lui demandant de nous définir l'esprit d'entreprise.

Voilà notre credo : c'est en faisant le retour d'expérience de nos succès et nos échecs que nous inspirerons d'autres énergies d'entreprendre parmi les avocats. Je suis, par exemple, intervenu récemment avec le bâtonnier Le Borgne sur le sujet “audace et réussite”, à la demande de Marie-Aimée Peyron. C'est notre manière de produire de l'intelligence, de la discussion autour des thèmes qui nous animent.

Outre les enjeux spécifiques au développement de l'offre en droit des affaires, nous avons vocation à démontrer que créer un cabinet est aujourd'hui producteur de richesse et non pas facteur de risques, comme tant de jeunes le croient dans la profession.

Le développement de l'entreprenariat des avocats concourt également à la création de postes de collaborateurs et permet l'accès des plus jeunes à la profession. L'organisation en cabinet est, en outre, essentielle à nos yeux pour élever le niveau de qualité des services offerts par les confrères, seule vraie garantie contre l'uberisation du droit. Cette association fonctionne, par ailleurs, comme un club de services entre ses membres.

« Les avocats doivent se définir comme des experts du droit et de la gestion de crise, auprès des entreprises et des Pouvoirs publics. »

A.-P. : Vous tentez de percer l'avenir de l'avocat ?

J.-G. B. : Nous pensons que l'avenir de l'avocat est axé sur les tâches à haute valeur ajoutée. Tout ce qui est mécanisable sera progressivement intégré aux legaltechs. De son côté, l'avocat continuera à conseiller et à analyser. Il doit également devenir un gestionnaire de crises – médiatique, interne, mise en cause de la réputation… Voilà des champs où les avocats ont aujourd'hui leur mot à dire au sein des entreprises. Nous devons le faire savoir.

Les membres du think tank pensent que les confrères n'ont pas suffisamment conscience de l'étendue du champ d'intervention d'un avocat dans les évolutions et les crises que traversent les entreprises tout au long de leur vie. L'atout que les avocats auront toujours par rapport aux legaltechs, c'est la confiance. Cette confiance se traduit par des confidences que les legaltechs ne sauraient recevoir, c'est pourquoi la revalorisation du secret professionnel est à notre avis essentielle à l'avenir de la profession.

A.-P. : Au-delà des échanges internes, votre think tank est-il ouvert sur l'extérieur ?

J.-G. B. : Nous ne faisons aucun prosélytisme, mais nous essayons de répondre à toutes les invitations. Par exemple, nous pouvons aller parler de l'évolution du métier d'avocat devant des étudiants d'Assas. Nous sommes également interrogés par certains candidats aux élections ordinales. Cette année et pour la première fois nous avons apporté notre soutien à des candidats que cela n'a pas handicapé.

Nous essayons de promouvoir les confrères qui ont notre vision d'avenir et qui amplifieront le mouvement pour l'entreprenariat comme modèle de développement de la profession d'avocats. C'est d'ailleurs un thème porté de longue date par l'ACE et mis au cœur de l'action du nouveau président de l'UJA dans vos colonnes. Sans oublier le travail formidable du barreau entrepreneurial. Nous n'avons certainement pas le monopole de cette démarche !

A.-P. : Ce think tank est-il une façon de fédérer les petits cabinets face aux grosses structures anglo-saxonnes ?

J.-G. B. : Pas du tout. Au contraire, nous entretenons d'excellentes relations avec les cabinets internationaux. Beaucoup des associés de ces cabinets sont des amis qui voudront peut-être un jour nous rejoindre ou nous débaucher…

A.-P. : Pensez-vous associer vos réflexions avec celles d'autres structures comme, par exemple, l'AFJE ou le Cercle Montesquieu ?

J.-G. B. : Aujourd'hui, nous avons un dialogue avec toutes ces structures, l'AFJE notamment. Lors d'un récent débat du think tank, nous avons eu le plaisir de recevoir le président de l'UJA de Paris, Thomas Charat, la présidente de l'ACE de Paris, Clarisse Berrebi, mais aussi le président d'honneur de l'AFJE, Hervé Delannoy. La pomme de discorde entre les deux professions concerne évidemment le statut du juriste d'entreprise et/ou la confidentialité des avis. Ma pratique de l'international me conduit à côtoyer au quotidien des clients qui ont le legal privilege, je ne comprends donc pas pourquoi certains ne l'ont pas… Pour sortir de cette situation inadaptée à la globalisation dans laquelle évoluent aujourd'hui les équipes juridiques françaises, il faut d'abord prendre en compte la désespérance d'une partie de la profession d'avocat. Certains sont dans une terrible précarité. Tant que nous n'aurons pas trouvé le moyen de redonner espoir à tous ces confrères, nous aurons du mal à les convaincre qu'une évolution aussi importante est nécessaire et qu'elle ne risque pas d'aggraver leur situation. Je suis totalement en phase avec la position de l'ACE sur ce dossier.

A.-P. : Au sein du think tank, réfléchissez-vous à des solutions pour pallier cette précarité d'une partie de la profession d'avocat ?

J.-G. B. : Nous pensons que face à un avocat en panne de chiffre d'affaires, suite à un accident de la vie, à des charges professionnelles trop importantes, à une offre qui n'est plus adaptée, l'omission financière ne doit pas être la seule solution. Il faut accompagner ces confrères, notamment les jeunes, en leur donnant les outils du management et de marketing, en partageant de l'expérience et des réseaux. C'est ça le sens du mot confraternité aujourd'hui. Nous sommes à la disposition de nos confrères en difficulté s'ils souhaitent trouver cet appui en dehors de l'Ordre dont c'est la responsabilité première.

Le fonds de dotation “Betto Seraglini for International Justice”, premier partenaire de la Force juridique de la Fondation des femmes

​Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, a récemment signé avec Jean-Georges Betto, président du fonds de dotation Betto Seraglini for International Justice, la première convention de partenariat de la Force juridique.

La Force juridique de la Fondation des Femmes est le premier organisme indépendant qui réunit des avocats, des professionnels du droit et des experts au service des droits des femmes. Plus largement, la Fondation des Femmes est la première structure nationale de collecte dédiée au financement des actions en faveur des droits des femmes, de la lutte contre les violences et de la sensibilisation à l'égalité. La Fondation a pour objectif

de se donner les moyens de lutter efficacement contre les violences et pour l'égalité femmes-hommes.

À travers ce partenariat, Betto Seraglini for International Justice – Prix spécial du jury au Trophées pro bono 2016 – pourra mettre à disposition les compétences de ses avocats en traitant des dossiers pro bono afin d'assister la Force juridique dans ses actions au service des droits des femmes et de l'égalité femmes/hommes.

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