AccueilInterviewJean Bouquot : « La profession de commissaire aux comptes est encore mal connue »

Jean Bouquot : « La profession de commissaire aux comptes est encore mal connue »

Associé EY et président de la CRCC de Versailles, Jean Bouquot a entamé une intense campagne d'information auprès des grands intervenants, publics et privés, pour mieux leur faire apprécier ce qu'apportent les commissaires aux comptes dans l'exercice de leurs missions au sein de la chaîne de confiance.
Jean Bouquot : « La profession de commissaire aux comptes est encore mal connue »
© DR

ActualitéInterview Publié le ,

Affiches Parisiennes : Pouvez-vous nous présenter la Compagnie des commissaires aux comptes de Versailles ?

Jean Bouquot : La Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Versailles a la particularité d'avoir, sur le ressort de sa cour d'appel, tous les grands cabinets, ceux que l'on appelle communément les “big”, qui ont leur siège à Neuilly ou à La Défense. La compagnie de Versailles intègre également les Yvelines – un territoire à la fois industriel et agricole –, l'Eure-et-Loir et le département du Val-d'Oise, axé sur l'industrie et les services, avec notamment la zone d'activité de Cergy-Pontoise.

Sur les 1 700 à 1 800 consœurs et confrères inscrits, la moitié travaille dans de grandes structures et l'autre moitié exerce à titre libéral dans des structures de petite ou de moyenne taille, voire individuelles. Nous avons donc dans ce ressort de Versailles une représentativité assez marquante des différents modes d'exercice de notre profession de commissaire aux comptes. Depuis plusieurs années, pour que la gouvernance soit harmonieuse, nous avons mis en place un accord institutionnel entre les représentants des cabinets Ifec et les représentants du syndicat de libéraux UCCL (Union des commissaires aux comptes libéraux), organisant la représentativité au sein du conseil, au bureau et à la présidence, permettant à chacune des composantes de participer pleinement à la vie de la compagnie.

A.-P. : Dans votre compagnie, la plupart des membres exercent les deux métiers ?

J. B. : Oui, une large majorité des consœurs et des confrères assure à la fois les fonctions d'experts-comptables et de commissaires aux comptes. Quelques professionnels, dont je fais partie, font exclusivement de l'audit ou du commissariat aux comptes.

À la Compagnie de Versailles, selon la taille des structures, nous avons un rôle assez différent en termes d'accompagnement. Notre mission est d'offrir à nos membres toute la palette des services. Nous y prêtons une attention toute particulière. Depuis 18 mois, nous avons notamment entrepris des travaux au sein de notre siège, afin de réinternaliser notre formation, avec la volonté de soutenir davantage nos confrères et nos consœurs, notamment ceux qui exercent en cabinet indépendant qui ont besoin d'être aiguillés dans un certain nombre d'arcanes. Nous avons pour cela des permanentes et des permanents qui ont vocation à apporter ce soutien, aux côtés des élus du Conseil.

A.-P. : D'où l'importance de ces universités d'été ?

J. B. : Absolument. C'est un rendez-vous de formation très important et très apprécié. L'affluence croissante en est la preuve. Historiquement, nous organisions cet événement
alternativement à Paris et à Versailles. Progressivement, l'intérêt a grandi, la qualité de ces universités d'été n'a fait que croître et quand nous nous sommes retrouvés à l'université Descartes il y a trois ans, nous avons constaté que l'affluence progressait rapidement d'une édition à l'autre, avec plus de 4 000 participants. Il y a deux ans, nous avons donc jeté les bases de ce projet de transfert des universités d'été à la porte Maillot, ce qui est un signe d'attractivité, d'engouement, mais aussi un défi logistique, avec un espace beaucoup plus important.

A.-P. : Quelles ont été vos principales actions depuis janvier 2015, début de votre mandat ?

J. B. : J'ai été vice-président délégué pendant deux ans, avant d'assumer la présidence pour deux nouvelles années. Mon mandat prend donc fin en décembre prochain et, dans le cadre des accords que j'évoquais précédemment – alternance entre représentants de grands cabinets et de plus petites structures à la tête de l'institution –, je ne solliciterai pas un second mandat. En revanche, je me représenterai en tant qu'élu au Conseil.

Depuis 18 mois, nous nous sommes inscrits dans une réelle continuité avec nos prédécesseurs, faisant en sorte, avec le vice-président délégué – qui devrait devenir le prochain président –, d'avoir une compagnie en soutien permanent, efficace et effectif, de la profession.

Nous avons, par ailleurs, la volonté de continuer à travailler sur des outils d'aide à l'audit pour les mandats confiés à des structures de petite taille. C'est d'ailleurs la Compagnie de Versailles qui est à l'origine du “Pack PE”, le pack d'audit pour les petites entreprises. Nous poursuivons ce travail, notamment pris en charge par notre secrétaire générale, qui assume une part importante de réponses aux questions techniques de nos confrères.

La Compagnie de Versailles est également partenaire, avec l'Ordre des experts-comptables et la Compagnie de Paris, de deux autres manifestations importantes, Job fair et Transfair. Au-delà de ce volet, nous voulons accroître notre visibilité au sein du tissu économique et politique, puisque notre profession n'est pas très bien connue. Nous avons en permanence besoin d'aller à la rencontre de sachants et de décideurs pour mieux leur faire apprécier ce que nous apportons dans l'exercice de nos missions au sein de la chaîne de confiance, au service de l'économie et des entreprises, mais aussi des associations et de toutes les structures qui se sont ajoutées au champ d'intervention des commissaires aux comptes.

A.-P. : La profession de commissaire aux comptes se sent-elle aujourd'hui menacée par les récentes décisions du législateur concernant l'audit ?

J. B. : Comme toutes les professions qu'on va qualifier de réglementées, celle de commissaire aux comptes sera à un moment ou à un autre sujet à questionnement, notamment sur les modalités d'exercice. Il y a quatre ans, lors de la première année de mandature du président national, Yves Nicolas, il y a eu une grosse alerte sur-le-champ d'intervention des commissaires aux comptes avec une remontée des seuils.

Ce questionnement, ces interrogations sont inhérentes aux conditions économiques compliquées et aux difficultés qu'affronte un certain nombre d'entreprises. Il y a toujours la tentation de l'allégement de la contrainte. D'une façon un peu simpliste, le commissariat aux comptes peut être perçu comme une charge un peu lourde, alors que c'est au contraire une réelle opportunité.

« L'uberisation ne peut pas réellement toucher notre profession qui dispose d'un cadre d'exercice rigoureux. »

A.-P. : Cette perception est-elle pour vous un enjeu de lobbying ?

J. B. : C'est tout l'enjeu d'un travail d'explication, de communication, de rencontre avec des sachants, dans le public comme dans le privé, qui peuvent ensuite participer à la réflexion sur l'utilité et l'importance du commissariat aux comptes.

Dans le ressort de la Compagnie de Versailles, nos interlocuteurs privilégiés sont les magistrats, notamment le Premier président de la cour d'appel, les procureurs, les présidents de TGI, de tribunaux de commerce… sans oublier le monde politique, députés et sénateurs, eu égard au poids économique du territoire. Eux-mêmes n'ont pas nécessairement connaissance de ce que nous faisons. Notre profession reste mal connue.

A.-P. : Quels sont aujourd'hui les défis de votre profession et ses priorités ?

J. B. : La priorité est de bien mettre en exergue ce que nous apportons à l'économie. Le deuxième défi est d'avoir une profession unie et solidaire, malgré des modes d'exercice très différents. Il y a aujourd'hui un certain nombre de craintes de régression ou de concentration. Ces phénomènes ne sont pas spécifiques à notre profession. On les observe également dans un certain nombre d'industries et de services.

Nous affrontons parallèlement un enjeu d'attractivité, certes pas nouveau, mais récurrent. Il y a une dimension humaine derrière ce métier qu'il convient d'affirmer parce que les jeunes générations sont sans doute moins sensibles et plus réticentes vis-à-vis des contraintes de travail et des lourdeurs administratives inhérentes à notre métier de commissaire aux comptes. Nous sommes de gros travailleurs avec des pointes d'activité qui contraignent périodiquement la vie professionnelle à prendre le pas sur la vie personnelle. Ces équilibres sont très importants pour les jeunes générations. À l'inverse, nous savons qu'elles sont en quête de sens et d'une implication sociale, voire sociétale. Le commissariat aux comptes prend là toute son importance.

A.-P. : Vous sentez-vous menacés par une forme d'uberisation ?

J. B. : La digitalisation et la numérisation constituent une évolution qu'il ne faut pas occulter. En revanche, l'uberisation ne peut pas réellement toucher notre profession qui dispose d'un cadre d'exercice rigoureux, avec des processus d'inscription auprès de la cour d'appel, un scrupuleux contrôle du nombre d'heures de formation et de la qualité des dossiers.

En termes de modernisation, le Big data, les fichiers d'écriture comptable et tout un ensemble de nouveaux paramètres, vont remettre en cause nos approches fondées sur les sondages et sur un certain nombre de tests plus ou moins aléatoires. C'est une démarche qui doit donc nécessairement être revisitée en profondeur. Les attentes des entreprises sont également différentes. Elles peuvent considérer que nous devrions tout voir, les risques et les dysfonctionnements potentiels.

Il y a par ailleurs un questionnement sur les coûts, puisque nous remplaçons progressivement une part de main-d'œuvre par de nouveaux outils numériques, avec des implications sur la facturation. L'équation économique peut donc, elle aussi, être impactée sur la durée, sans oublier que nous affrontons déjà une très forte concurrence sur les prix.

A.-P. : Qui est le plus exposé ? Les petites structures ou les grands cabinets ?

J. B. : Je pense que les deux types de structures sont exposés de la même façon au phénomène de digitalisation et de tarifs, malgré des approches et des environnements différents.

A.-P. : La prise de conscience vis-à-vis de ces défis d'avenir est-elle récente ?

J. B. : Ces problèmes sont identifiés depuis assez longtemps, mais d'une façon moins prégnante qu'aujourd'hui, notamment en ce qui concerne la numérisation. Nous n'en parlions pas dans les mêmes termes il y a quelques années. Nous constatons une accélération des interrogations depuis un an et demi.

A.-P. : Comment évolue le rôle du commissaire aux comptes vis-à-vis de l'entreprise ?

J. B. : Nous avons un regard indépendant sur les comptes de l'entreprise. Nous ne pouvons entrer dans une logique de conseil, mais nous pouvons malgré tout mettre en évidence un certain nombre de facteurs de faiblesse ou de risque. Il y a là une attente qui fait partie des difficultés et des paradoxes de notre mission. Depuis de nombreuses années, les commissaires aux comptes mettent surtout l'accent sur une approche qualitative et documentée de leur exercice, pour qu'un tiers, qui peut être régulateur ou juge, puisse retrouver la logique qui a prévalu pour se forger une opinion, qu'elle soit positive ou non.

Si le conseil est interdit, nous pouvons, en revanche, partager avec un dirigeant qui se sent seul, isolé. Au moins le regard indépendant du commissaire aux comptes peut permettre d'engager un dialogue sur un certain nombre de sujets. Nous pouvons faire le constat et attirer l'attention.

A.-P. : Et les dangers du lanceur d'alerte issu du cabinet d'audit ?

J. B. : C'est un dossier préoccupant pour les cabinets, quelle que soit leur taille. Il est actuellement en débat au Parlement avec la loi Sapin II. Le lancement d'alerte vient en contradiction avec le secret professionnel, le secret des affaires, auquel nous sommes soumis et qui est un élément extrêmement important de notre rôle. Si nous pouvons accéder à la totalité des informations dont nous avons besoin, c'est que la confiance s'instaure. Nous n'avons pas vocation à pointer les défaillances vers l'extérieur. Notre rôle est d'informer les organes de gouvernance et les dirigeants des entreprises. Ceci est très clair. Nous savons parfaitement dans quel cadre nous exerçons. En revanche, nous n'avons pas la possibilité de divulguer des informations à l'extérieur, via les réseaux sociaux, par exemple, ou les médias de manière générale. Le problème avec les lanceurs d'alerte c'est qu'ils peuvent concevoir leur mission comme un impératif citoyen qui dépasse le cadre de l'exercice professionnel.

Nous sommes donc face à un défi qui va beaucoup nous occuper dans les mois, voire les années, qui viennent. Nous ne savons pas le gérer par rapport à cette problématique du secret professionnel qui est vraiment fondamentale. Si nous passons outre, je ne sais pas comment nous pourrons continuer à exercer notre mission.

Partage
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?