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Information par zone géographique pour les entreprises européennes : quel est l'impact de l'IFRS 8

Par Arnt Verriest, professeur à l'Edhec Business School, Centre de Recherche FAA (Financial Analysis and Accounting).
Information par zone géographique pour les entreprises européennes : quel est l'impact de l'IFRS 8

ActualitéEurope Publié le ,

Les données de nature géographique fournissent aux investisseurs et aux autres parties prenantes de l'entreprise, une information quant à la localisation (continents, pays, régions) de ses actifs opérationnels, profits et revenus. Alors que la globalisation continue de s'accroître, l'information financière sur la diversité géographique des entreprises est devenue d'une importance capitale pour les analystes et les investisseurs.

La plupart des grandes entreprises européennes, et en particulier les entreprises françaises, ont des opérations substantielles à l'étranger. Ainsi, Renault réalise 75 % de ses revenus à l'extérieur de la France, et ceux à l'étranger de Danone représentent 90 % du montant total de ses ventes. Plus de la moitié des investissements de Carrefour ont lieu à l'extérieur de la France, avec plus d'un tiers hors d'Europe.

Pouvoir accéder à de l'information pertinente sur les opérations internationales d'une entreprise est vital pour les investisseurs, car elle leur permet de mieux comprendre le business sous-jacent de l'entreprise et d'évaluer ses risques potentiels et ses perspectives de croissance.

Par exemple, LVMH réalise plus d'un quart de ses ventes aux États-Unis et 7 % au Japon. La Russie représente 9 % des revenus de Bonduelle dans le domaine alimentaire, et 25 % des revenus de Carlsberg dans le secteur de la bière. Ces quelques chiffres sont très intéressants pour les investisseurs souhaitant évaluer les opportunités business d'une entreprise, ainsi que ses risques (entre autres, les risques géopolitiques).

Nous avons mené une étude portant sur la qualité de l'information relative aux zones géographiques, telle qu'elle est déclarée par les entreprises européennes, à la lumière du changement de régulation, à savoir le passage de la norme IAS 14 à la norme IFRS 8.

Le standard de reporting pour ces déclarations est constitué par la norme IFRS 8, devenue effective en 2009. En tant qu'instrument de convergence entre le FASB et l'IASB, la norme IFRS 8 a pour objectif de réduire les différences entre les US GAAP et l'IFRS. Cet objectif a eu pour conséquence de rendre la norme IFRS 8 très similaire à son équivalent nord-américain, le SFAS 131, qui fut introduit aux États-Unis en 1997.

Une autre raison de l'introduction de l'IFRS 8 est la possibilité d'un opportunisme managérial quant à la segmentation des zones géographiques dans le cadre de l'IAS 14, qui permet aux managers de combiner diverses opérations en un segment industriel, défini de manière large. Une différence significative entre l'IAS 14 et l'IFRS 8 est l'exigence, dans le cadre de cette dernière norme, de communiquer l'information pour les segments tels qu'ils ont été définis dans les reportings internes.

L'objectif de cette « approche managériale » consistant à reporter “par segment”, est d'accroître l'utilité du reporting pour les investisseurs et les analystes, afin qu'ils puissent apprécier la situation par le prisme de la vision des managers (IASB 2012). En pratique, la norme diminue implicitement les exigences de publication pour les zones géographiques, en particulier si l'entreprise définit les segments où elle opère en fonction de ses produits et services.

Ainsi, l'IFRS 8 ne requiert pas une information sur les zones géographiques, mais uniquement au niveau du périmètre de l'entité. Les investisseurs craignent de ce fait que cela ne conduise à une perte significative d'information de nature géographique. Cet argument fut d'ailleurs utilisé pour éviter que la norme IFRS 8 ne soit adoptée au sein de l'Union européenne.

Dans l'étude que nous avons réalisée, nous avons tenté de déterminer si cette critique est valide ou non. Plus généralement, cette étude a pour objectif de mettre en évidence l'impact du changement de la régulation (de la norme IAS 14 à la norme IFRS 8) sur la qualité et la quantité d'information portant sur les segments.

Analyse et résultats

Notre étude s'appuie sur les données que nous avons collectées à partir d'un échantillon de 737 sociétés cotées (en dehors des firmes financières) dans 18 pays européens, qui révèlent les zones géographiques. Le Tableau 1 (lire ci-contre) montre la répartition par pays. Nous avons volontairement sélectionné un échantillon d'entreprises ayant plus de 50 % du total de leurs ventes réalisé à l'étranger. Dès lors, la demande d'information géographique de la part des investisseurs devrait être élevée.

Qui plus est, les entreprises modifiant leur reporting sur les zones géographiques sont probablement plus pertinentes d'un point de vue économique. Nous avons analysé les données un an avant l'adoption de la norme IFRS 8, sachant que les entreprises ont eu l'obligation de publier en pro forma ces données pour qu'elles soient en phase avec la nouvelle norme.

Nous avons pu ainsi directement comparer les données selon la norme IAS 14 avec celles corrigées selon la norme IFRS 8 sur la même année de référence. Par conséquent, toute éventuelle modification observée ne peut être que liée qu'au changement de la norme et non à des évolutions de l'environnement économique ou des activités de l'entreprise.

Notre analyse permet de mettre en évidence cinq enseignements qui n'avaient pas été jusqu'à présent révélés par des recherches antérieures.

Les entreprises publient un plus grand nombre de segments et de sous-segments selon la norme IFRS 8 qu'en fonction de l'IAS 14, générant ainsi plus d'informations détaillées sur la répartition géographique. Ainsi, la qualité de l'information augmente.

En dépit de cette amélioration qualitative, la quantité d'informations de nature géographique (le nombre de thèmes reportés et la fréquence du reporting portant sur les revenus et les bénéfices par zone géographique) diminue significativement.

La qualité de l'information géographique augmente en moyenne, mais pas pour toutes les entreprises. En particulier, il n'y a pas d'améliorations significatives pour les entreprises qui étaient faiblement performantes dans leur reporting selon la norme IAS 14.

La norme IFRS 8 a un impact sur le niveau de transparence des entreprises dans leur reporting. En effet, elle conduit à une plus grande amélioration de la qualité de reporting pour les entreprises transparentes que pour les autres.

Enfin, il n'y a pas d'évidence quant au fait que les entreprises ayant amélioré leur reporting sur les zones géographiques auraient une meilleure (ou moins bonne) précision dans leurs prévisions, les écarts entre les prix offerts et les prix demandés, et le coût des fonds propres. Ceci fait ainsi naître un doute quant à la capacité de l'IFRS 8 à atteindre son objectif initial d'être plus utile pour les destinataires de l'information relative aux segments. Les résultats de notre étude ne permettent pas de déterminer si l'adoption de cette norme a eu des conséquences informationnelles et économiques.

Quelles conséquences pour les professionnels ?

Les résultats de notre étude ont plusieurs importantes implications pour les auditeurs, les investisseurs, les régulateurs, et plus généralement les professionnels. D'une part, ils montrent que la norme IFRS 8 n'a pas amélioré uniformément pour toutes les entreprises la qualité du reporting sur les zones géographiques alors que c'était l'un des objectifs majeurs de l'IASB.

Ce dernier aurait donc intérêt à réfléchir très sérieusement à l'impact véritable d'une implémentation basée sur « l'approche managériale ». Bien qu'il y ait des arguments en faveur d'une plus grande latitude donnée au management en matière de reporting sur les activités de l'entreprise, cela a souvent un coût significatif. En l'espèce, ce coût se traduit par des divergences dans la structure de l'information sur les zones géographiques.

D'autre part, étant donné l'importance de l'information sur les zones géographiques pour les entreprises multinationales opérant à travers le monde, notre étude montre que cette information manque de qualité dans de nombreux cas. Nous recommandons donc fortement aux auditeurs d'exiger des entreprises, de leur management et de leur comité d'audit, d'améliorer la qualité de reporting.

En particulier, trop peu d'entreprises publient les bénéfices réalisés spécifiquement dans chaque zone géographique (le plus souvent, elles indiquent uniquement les revenus et les actifs opérationnels, ce qui est nettement insuffisant pour les investisseurs qui ont besoin d'évaluer avec précision les éléments économiques internationaux sous-jacents des entreprises). Les investisseurs externes en possession des données relatives aux bénéfices réalisés dans chaque zone géographique seront bien plus à même de mesurer avec précision la performance opérationnelle de l'entreprise, ainsi que les risques et opportunités de croissance sous-jacents.

De plus, nous pensons que les zones géographiques reportées sont trop agrégées. Par exemple, des entreprises reportent leurs revenus pour leurs opérations « en Amérique » ou dans la zone « Asie-Pacifique », plutôt que de mettre en évidence les résultats par pays (par exemple États-Unis, Brésil ou Chine). De notre point de vue, devraient être publiées des informations pour chaque pays qui représente au moins 5 % des revenus, des profits ou des actifs opérationnels, en tant que zone géographique spécifique. Or, la réglementation actuelle ne rend pas obligatoire une telle présentation.

Enfin, notre message à destination des investisseurs et des autres utilisateurs de l'information financière intéressés par le déploiement international des entreprises qu'ils ciblent, est d'être attentif aux notes de pages, qui en dépit des problèmes que nous avons relevés précédemment, recèlent beaucoup d'informations pertinentes. Par exemple, dans quelle mesure l'exposition d'une entreprise internationale au risque géopolitique constitue-t-elle un facteur très important pour déterminer le niveau global de risque des activités de l'entreprise ?

* Cet article est basé sur notre étude “The Impact of IFRS8 on Geographical Segment Information”, réalisée par Edith Leung (Erasmus University of Rotterdam) et Arnt Verriest (EDHEC Business School), et publiée en 2015 dans le Journal of Business, Finance and Accounting.

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