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FRANCIS SZPINER : « L'état d'urgence sanitaire ne devrait pas être un chèque en blanc »

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FRANCIS SZPINER : « L'état d'urgence sanitaire ne devrait pas être un chèque en blanc »
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Francis Szpiner est l'un des ténors du barreau français. L'éloquence de ce pénaliste n'a d'égal que sa carrière, jalonnée d'affaires d'importance, en France et à l'étranger. Il est, par ailleurs, maire du 16e arrondissement de Paris. A ce double titre, il nous livre sa vision d'avocat et d'homme politique de la marche du temps, de la conduite de la vaccination à l'état d'urgence sanitaire.

Affiches Parisiennes : Vous êtes un homme politique, mais aussi et surtout un grand avocat...

Francis Szpiner : Je suis un avocat qui exerce un mandat électif. J'ai toujours dit, pendant la campagne des Municipales, même si mes adversaires me le reprochaient, que je voulais continuer à travailler. En politique, ce qui est important, c'est de garder son indépendance et donc je ne dépends pas des revenus de mon mandat.

A.-P. : Vous êtes l'un des ténors du barreau, un pénaliste de renommée internationale. Vous avez traité des affaires très impressionnantes. Quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

F. S. : Évidemment, pour un avocat, l'affaire la plus marquante est celle où vous défendez un homme qui risque la peine de mort. J'ai eu le triste privilège d'avoir un client condamné à mort, après l'abolition de la peine de mort en France, puisque j'ai défendu devant la cour d'assises de Bangui, avec mon ami François Gibault, l'ex-empereur Bokassa, qui a été condamné à mort puis heureusement gracié. Mais c'est vrai qu'entendre prononcer un verdict de peine de mort et attendre dans l'angoisse la décision de la Cour suprême, puis ensuite la décision de grâce, est évidemment un poids que l'avocat porte parce que c'est le moment où il est confronté à son inutilité. Nous plaidons, l'inéluctable survient et on espère, évidemment. Heureusement pour nous, cela s'est bien passé puisque notre client a été gracié.
Après, il y a les affaires criminelles qui vous marquent, que ce soit l'enlèvement du baron Empain, la mort d'Ilan Halimi, l'affaire de Broglie, Valérie Subra et le “trio diabolique” ou le meurtre de la collégienne Agnès Marin. Il est donc vrai que l'avocat pénaliste a l'occasion d'être confronté à des situations exceptionnelles qui sont très révélatrices de ce qu'est une société, notamment sur le terrorisme, sur le racisme, l'antisémitisme ou sur les affaires de grand banditisme. Il y a aussi des affaires pénales politiques et les affaires, tout simplement, qui concernent des chefs d'entreprise, avec la stupéfaction de gens qui rencontrent un monde qu'ils ne pensaient pas rencontrer. L'avocat a alors le devoir de les accompagner et de leur expliquer le fonctionnement d'une machine qui leur est totalement étrangère.

A.-P. : Vous vous êtes battu farouchement contre la peine de mort. Pourtant, elle existe encore dans d'autres pays…Défendez-vous des gens à l'étranger ?

F. S. : Elle existe, malheureusement, sur la majorité de la planète, puisque la Chine, les États-Unis, l'Inde… sont des grands pays qui pratiquent encore la peine de mort.

J'ai plaidé en Centrafrique, au Sénégal, au Congo, à Djibouti…J'ai plaidé dans beaucoup de pays francophones. Le barreau de Paris est le premier barreau francophone du monde qui défend les droits de l'Homme. Il a une aura, parce que c'est un barreau qui s'est toujours investi dans la défense des personnalités étrangères avec des avocats de grande renommée. Je pense à celui qui a été mon bâtonnier de Conférence, Louis-Edmond Pettiti, juge à la Cour européenne qui était un homme extraordinaire.

A.-P. : Quels sont les autres sujets qui vous préoccupent actuellement ? Les mineurs ? Ceux liés au harcèlement sexuel ?

F. S. : J'ai été l'avocat de Sandra Muller qui a lancé en France le mouvement #MeToo avec #BalanceTonPorc, et l'avocat de la maman du petit Yuriy agressé récemment. Ce sont des sujets qui nécessiteraient de plus longues explications. Oui, nous avons un monde qui change. Nous avons un monde en pleine mutation, avec ses avantages, ses côtés positifs. Et puis, avec aussi cette difficulté d'une justice qui se rend, non plus dans les prétoires mais dans la presse. La libération de la parole doit prendre parfois des chemins détournés. Il faut aussi comprendre que parfois, c'est la seule manière pour certains de s'expliquer : regardez Vanessa Springora ou Camille Kouchner. Nous sommes dans une société où l'équilibre, la nuance, sont des notions qui se perdent. Il faudra donc légiférer sur les réseaux sociaux, comme la grande loi de 1881 sur la presse, parce qu'on ne peut pas rester dans cette situation d'une haine qui se véhicule. Le corollaire de la liberté, c'est la responsabilité. Or, aujourd'hui, il y a une très grande liberté par les réseaux sociaux et il faut que nous organisions la responsabilité.

A.-P. : Vous êtes un ancien membre du Conseil de l'Ordre du barreau de Paris et du Conseil national des barreaux. La profession parvient à une nouvelle étape de son Histoire, avec notamment l'émergence des legaltechs et une arrivée massive de jeunes avocats dans les barreaux. Elle est aussi malmenée par la crise sanitaire. Des transformations sont en cours. Il y a aujourd'hui un avant-projet de loi en préparation par la Chancellerie et en cours de concertation. Qu'en pensez-vous de l'avocat en entreprise ?

F. S. : D'abord, je pense que l'évolution de la profession est beaucoup plus ancienne. Il y a eu la fusion entre les professions d'avoué et d'avocat en 1972. J'ai ensuite connu ce qu'on a appelé la grande fusion avocats – conseils juridiques. En réalité, quand j'ai prêté serment il y a 45 ans, être avocat était un parcours individuel. Aujourd'hui, à côté de ce qui reste des parcours individuels, vous avez des firmes avec un marché du droit, qui représente dans l'économie une part non négligeable. Si j'avais dit au bâtonnier Albert Brunois qui, à l'époque, était président du Centre de formation professionnelle, quand j'étais avocat stagiaire, qu'un jour je pourrais être avocat, et agent de joueurs, ou agent immobilier... Il m'aurait dit Vade retro satanas ! Vous allez tuer la profession. Donc, notre profession a évolué depuis longtemps, tant sur les champs de compétences que sur la manière de l'exercer.

Concernant la question du juriste d'entreprise, il ne s'agit pas d'être pour ou contre. Il s'agit de dire quelles sont les problématiques. Rien n'empêche, aujourd'hui, des avocats d'aller dans l'entreprise. Aurélien Hamelle, ancien avocat est devenu directeur juridique de Total. Il y a des entreprises qui pensent qu'engager des avocats dans leur direction juridique est un plus. Pourquoi devoir donner le titre ? Là, ça touche à l'essentiel de notre profession ; son caractère d'indépendance et son secret professionnel. J'ai été membre du conseil de surveillance et administrateur d'une société cotée en Bourse, pendant 14 ans. Je sais bien que les directeurs juridiques nous expliquent qu'ils sont totalement indépendants, quoique salariés. À part d'un avocat, l'avocat ne peut pas être le salarié d'un tiers étranger à la profession. Or, l'image de marque de l'avocat risque d'en pâtir. Si demain se posent quelques problèmes, on verra que l'indépendance a été une fiction. Quant au secret professionnel, il est déjà malmené pour les avocats. On voit bien que la jurisprudence de la Cour de cassation a tendance à dire que l'avocat, doit être le défenseur connu dans une procédure en cours, ce qui est une absurdité. Les affaires d'écoutes ont démontré combien certains magistrats avaient une vision très limitée du secret professionnel. Mais si demain j'écris à un PDG, que je sois d'ailleurs avocat ou avocat en entreprise, nécessairement il va demander leur avis à ses collaborateurs et il va diffuser cet avis. Vous ne pourrez jamais faire admettre aux magistrats que la consultation qui a été remise aux membres du conseil d'administration de l'entreprise, ou un certain nombre de salariés, puisse être protégée.

Donc, ce secret professionnel est illusoire. Avec l'avocat en entreprise, il sera davantage battu en brèche. Je n'ai toujours pas compris ce que la profession aurait à y gagner, puisque ce ne sont pas des débouchés supplémentaires pour les avocats. Les avocats peuvent effectivement être engagés par les entreprises et c'est un plus pour eux.

A.-P. : Serait-ce un plus pour l'entreprise ?

F. S. : Je pense que ça n'arrêtera pas les juges en cas de soupçon de malversation. Je pense que cela met à mal deux principes fondamentaux, l'indépendance et le secret professionnel, pour un résultat qui m'apparaît faible. Par contre, le modèle belge m'apparaît plus intéressant.

A.-P. : Qu'est-ce qui vous paraît intéressant dans le modèle belge ?

F. S. : En Belgique, l'avocat peut être détaché en entreprise, ce qui est très différent parce que là, il reste avocat, il n'est pas salarié de l'entreprise, car il est toujours dans son cabinet. Il est toujours pleinement avocat, donc indépendant et avec son secret professionnel. Cela me paraît possible. Et je pense que si on devait aller vers l'avocat en entreprise, je verrais plutôt une réforme allant dans le sens de ce que font les Belges, déjà à titre transitoire, pour voir comment cela se passe. C'est une piste possible.

A.-P : L'avocat détaché en entreprise se pratique déjà en France…

F. S. : Cela se pratique, mais non officiellement.

A.-P. : Il y a un an, le Conseil de l'Ordre du barreau de Paris a établi un projet de contrat de travail où l'avocat serait salarié de l'entreprise, mais soumis au bâtonnier, pour tout ce qui concerne la déontologie. Ce type d'exercice pourrait-il vous convenir ?

F. S. : Je ne vois pas ce que la profession aurait à y gagner. Je vois ce qu'elle peut perdre. Maintenant, je sais que les juristes d'entreprise, l'AFJE, le cercle Montesquieu, un certain nombre de gens sont très favorables à cela. Je suis parti d'un cabinet individuel et aujourd'hui, nous sommes vingt-deux, donc une grande entreprise en matière de contentieux, mais je vois tous les problèmes qui pourraient apparaître. Je pense donc que les inconvénients l'emportent sur les avantages. Dans les entreprises, on ne va pas embaucher du jour au lendemain des juristes d'entreprise parce qu'ils auront le titre d'avocat. Je pense que cela ne peut éventuellement intéresser qu'une dizaine d'entreprises, compte tenu de leur taille et des standards internationaux.

A.-P. : Nous vivons dans une société de plus en plus complexe, avec notamment une crise sanitaire sans précédent. Comment vivez-vous cette période ?

F. S. : En tant qu'avocat, le vois les efforts de la justice pour continuer à fonctionner, mais avec des retards qui s'accumulent, alors que nous avons déjà des difficultés à gérer les délais, souvent d'ailleurs dans le domaine civil. Je vois les conséquences, plaider avec un masque, ce n'est pas évident. Les remises de dossiers ont tendance à limiter l'impact de la plaidoirie. Je crois à la force des plaidoiries. Il y a évidemment le découragement, parce que le télétravail n'est pas la même chose que le travail, parce que les échanges entre associés et collaborateurs se passent mieux en face à face qu'en visioconférence. Je vois surtout que, indépendamment des effets économiques de la crise, il y a aussi des effets psychologiques. Je pense notamment aux étudiants en droit. Après, il y a le problème sanitaire. Là, en tant que maire, je vois ce qui se passe et je suis consterné parce qu'en réalité, c'est la Bérézina des vaccins, sans faire de polémique, parce que le sujet ne s'y prête pas. Mais nous avons un Gouvernement qui a confié au ministère de la Santé le soin de mener cette lutte. Et c'est une erreur majeure parce que c'était au ministère de l'Intérieur qu'il fallait confier cette mission. Il aurait pu s'appuyer sur les préfets, qui auraient pu mobiliser toutes les ressources de l'État, que ce soient les agences régionales de santé, l'outil militaire et les élus qui connaissent bien le terrain. Aujourd'hui à Paris, dans le 16e arrondissement, qui regroupe 167 000 habitants, avec une population plutôt âgée, éligible aux vaccins, l'État nous demande d'ouvrir un centre de vaccination. Ce n'est pas le métier d'un maire. Néanmoins, j'ai fait un choix. Ce centre de vaccination est installé à l'hôpital de la Croix-Rouge, l'hôpital Dunant. Ces personnels qualifiés ont l'habitude d'accueillir des patients. De plus, s'il y a une réaction au vaccin, au moins, les patients peuvent immédiatement être pris en charge. J'ai constitué une équipe administrative. Je me suis également débrouillé pour apporter un défibrillateur. Je m'occupe, par ailleurs, de l'accueil d'une partie de la sécurité. En contrepartie, dans un premier temps, on nous a fourni 800 doses. Et là, on va nous en fournir 300 en plus, parce qu'il y en a 10 000 pour tout Paris ! C'est ça la réalité. Aujourd'hui, on nous demande de gérer la pénurie et de l'organiser, alors que c'est une prérogative de l'État. Même si demain, je trouvais des doses à acheter, ce que mon budget ne permet pas, l'État pourrait immédiatement les réquisitionner. Il y a là une démonstration dont il faudra tirer les leçons, quels que soient les gouvernants à venir, sur le fonctionnement de l'État et son incapacité à faire preuve d'agilité et d'initiative. J'aurais aimé voir des logisticiens intervenir au conseil scientifique.

A.-P. : Certains ont décrit ce conseil scientifique comme une aberration. Le Gouvernement essaie de se démener au milieu de cette crise, mais, en fait, les vaccins manquent ?

F. S. : Les vaccins manquent, mais il y a quand même un problème de libertés publiques. On ne peut pas faire des états d'urgence sanitaire qui restreignent un certain nombre de libertés publiques sans qu'au moins il y a un contrôle du Parlement. Lors, on vient de dissoudre à l'Assemblée nationale la mission d'information sur la Covid et je pense que dans une République il devrait avoir un minimum de transparence et d'information, le Gouvernement devrait rendre compte tous les mois au Parlement. L'état d'urgence sanitaire ne devrait pas être un chèque en blanc, c'est une régression des libertés. La deuxième question qui se pose, c'est que ce conseil scientifique et le spectacle des médecins sur les chaînes d'information continue a montré qu'en la matière, on met en scène des querelles de « grands prêtres ». Donc, je m'interroge sur la manière dont on a sélectionné les membres du conseil scientifique. Je pense, par ailleurs, que la politique ne peut pas abdiquer devant l'expertise. Cette dernière est utile à la prise de décision, mais elle ne peut pas se substituer aux décideurs. Je considère que le conseil scientifique a pris une place trop importante, qu'il entend se substituer à l'exécutif et ce n'est pas acceptable. Churchill disait en substance « les experts, sont des gens qui se trompent souvent et qui viennent vous expliquer scientifiquement pourquoi ils se sont trompés ». À un moment donné, je pense qu'il faut assumer ses choix politiques et ne pas se réfugier derrière l'expert.

A.-P. : Attendez-vous davantage de soutien de la mairie de Paris ?

F. S. : La Mairie de Paris a les mêmes problèmes que moi. Encore une fois, la vaccination est une prérogative de l'État. Cette crise, personne ne pouvait la prévoir. Donc, il ne s'agit pas de faire une polémique politicienne sur la question « Vous auriez dû… » « On aurait mieux fait... » La question, c'est le rapport avec le citoyen. Or, ce qui me frappe dans cette crise, c'est qu'on considère le citoyen comme un mineur. On lui parle comme si c'était un enfant. Je rappelle les mensonges sur les masques, « Ça ne sert à rien… « Il ne faut pas les porter… » Tout cela, pour masquer la pénurie. Ensuite, on a eu les mensonges sur les tests. Nous avons manqué complètement cette séquence des tests. Aujourd'hui, nous sommes en train de manquer la séquence des vaccins et on le fait avec une arrogance, de la part notamment du ministre de la Santé, qui est insupportable.

On a le droit, quand on est au pouvoir, de penser que les gens sont adultes, qu'ils peuvent comprendre les difficultés qu'il y a à gouverner et leur dire le langage de la vérité.

A.-P. : Vous êtes également écrivain. Vous vous écrivez des livres à succès. Certains ont même été portés à l'écran. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre dernier titre, “Une affaire si facile” ?

F. S. : C'est une histoire où un avocat se trouve confronté à une affaire d'apparence très facile, puisqu'il y a le mobile, l'aveu et des preuves. L'affaire est banale en apparence, dans laquelle l'avocat peut plaider les circonstances atténuantes. La réalité va démontrer que c'est plus compliqué.




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