AccueilInterviewÉlections du Conseil de l'Ordre des avocats de Paris : Rencontre avec Xavier Chassin de Kergommeaux

Élections du Conseil de l'Ordre des avocats de Paris : Rencontre avec Xavier Chassin de Kergommeaux

Associé chez Gide depuis 25 ans, Xavier Chassin de Kergommeaux se présente aux élections du Conseil de l'Ordre des avocats de Paris. Pour lui, les évolutions actuelles des métiers du droit sont inévitables mais doivent être traitées sur la base des principes essentiels de la profession. Au cœur de ses convictions : l'équité homme-femme, enjeu majeur de la responsabilité sociale de l'entreprise.
Élections du Conseil de l'Ordre des avocats de Paris : Rencontre avec Xavier Chassin de Kergommeaux

ActualitéInterview Publié le ,

Affiches Parisiennes : Vous êtes candidat aux élections du Conseil de l’Ordre, pouvez-vous vous présenter ?

Xavier Chassin de Kergommeaux : Je suis associé chez Gide, cabinet dans lequel j’exerce depuis 25 ans. J’y ai donc fait la quasi-totalité de ma carrière. Auparavant, j’avais fait HEC et mon droit à Assas en bénéficiant de l’équivalence en deuxième année de droit. En sortant du service militaire, j’ai commencé ma carrière par deux ans à la banque Louis Dreyfus comme banquier chargé de clientèle d’entreprises. Je me suis rapidement rendu compte que les aspects juridiques m’intéressaient davantage que les aspects bancaires. J’ai donc passé l’examen d’entrée à l’école du barreau et je suis entré chez Gide comme juriste pré-Capa, au sein de l’équipe « banque finances ». On m’a alors confié l’un des premiers dossiers de titrisation de la place et je me suis spécialisé très vite en titrisation et financements structurés.

En parallèle, j’ai été secrétaire de la Conférence en 1993, dans la promotion d’Arnaud Montebourg. Je suis devenu associé de Gide en janvier 1998, membre du comité exécutif en 2002 puis Managing Partner de 2004 à 2009. Cela a été pour moi une expérience formidable. J’avais à traiter à la fois des aspects de gestion financière et stratégique, notamment en termes de développement et de politique internationale du cabinet, et de gestion humaine. Gide est aujourd’hui un cabinet de quelque 1 000 personnes – 600 avocats dans le monde dont un peu plus de 300 à Paris –, dirigé par deux associés ; un associé senior, l’équivalent du président, et l’associé gérant, ou Managing Partner, l’équivalent du directeur général.

A.-P. : Pourquoi avez-vous décidé de vous porter candidat ?

X. C. de K. : C’est l’expérience accumulée au cours de ces 25 dernières années qui a guidé ma décision. Je pense qu’elle peut représenter une valeur ajoutée pour l’Ordre, notamment sur la gestion de ses finances à laquelle j’aimerais participer, compte tenu de mon profil. Je m’intéresse également à la vision stratégique de l’Ordre pour les années à venir. Dans le contexte de l’ubérisation de l’économie et du droit, il me semble qu’il nous faut investir massivement dans la formation, d’une part, et dans le numérique et les bases de données, d’autre part, pour aider la profession à passer un cap, par rapport aux nouveaux concurrents et à ces usages du passé qui ne sont plus acceptés par les clients et le marché.

« Les avocats commettraient une grave erreur en pensant, compte tenu de leur spécialisation, de leur positionnement, de la taille, de leur structure… qu’ils ne sont pas concernés par ce qui est en train de se passer. »

A.-P. : Croyez-vous à la modernisation de la profession ?

X. C. de K. : Ce que je constate, c’est que les nouveaux concurrents sont soit des professions voisines, comme les experts-comptables, qui essaient en permanence d’obtenir des dérogations légales pour venir exercer sur le territoire des avocats, soit de nouveaux entrants, comme les fameuses legal start-up, occupant actuellement un terrain largement déserté par les avocats – celui des petits litiges. Tous les clients, quelle que soit leur taille, sont aujourd’hui intéressés par ces offres alternatives en matière juridique.

Les avocats commettraient une grave erreur en pensant, compte tenu de leur spécialisation, de leur positionnement, de la taille, de leur structure… qu’ils ne sont pas concernés par ce qui est en train de se passer. Tout le monde est concerné. De grandes banques participent aujourd’hui activement à des initiatives de place en vue de constituer des bases de données permettant en fait de différer, ou même d’éviter, le recours aux avocats, pour le tout-venant, mais aussi pour des acquisitions de tailles modestes et des opérations récurrentes, y compris internationales. C’est un saut en avant que nous devons faire, nous aussi, pour pouvoir anticiper et répondre aux nouveaux besoins des clients. Il me semble que les investissements doivent être concentrés sur tout ce qui peut faire gagner du temps à la profession sur les tâches à faible valeur ajoutée – ou qui le deviendront – que les clients n’accepteront bientôt plus de payer.

Nous voyons surtout arriver la concurrence de services à faible valeur ajoutée, où la dimension conseil et assistance est soit nulle, soit très faible.

Face à ce défi, chacun peut faire ses propres investissements numériques. Ces derniers sont pourtant hors de portée de presque tous les cabinets, petits et moyens, et difficiles à rentabiliser pour les plus grands. Il est évident que les principaux efforts en ce sens doivent être mutualisés, au niveau de l’Ordre, voire du barreau national. Cette globalisation devrait être utile à l’ensemble de la profession pour l’aider à passer ce cap.

A.-P. : Un Ordre ou le barreau national peut-il lutter à armes égales avec des start-up souvent très réactives ?

X. C. de K. : Pourquoi ne pas s’inspirer de leurs méthodes ? Concrètement, à partir du moment où les actions sont mutualisées, pourquoi ne pas mettre en place des structures de type start-up ? Il me semble assez simple d’obtenir des statistiques sur les litiges les plus récurrents, sur les demandes juridiques les plus courantes et sur ce que les clients n’acceptent plus de valoriser. En ayant cette vue globale et en se concentrant sur ce que les clients acceptent de valoriser, avec des professionnels performants, susceptibles de s’impliquer, à titres gratuit ou onéreux, il y a des possibilités de mettre en place des bases de données et des algorithmes de haute qualité correspondant exactement aux besoins des clients. La plateforme que l’Ordre a constituée pour les actions collectives est un exemple de cette mutualisation possible des efforts d’une profession.

Je suis un fervent défenseur des principes essentiels de la profession et l’Ordre doit en rester le garant. En revanche, la manière dont ces principes essentiels sont déclinés doit à présent évoluer en fonction des exigences du marché, sur la manière de communiquer, de fixer les honoraires, de créer éventuellement des filiales…

A.-P. : Quelle est votre position sur les autres grands sujets d’actualité de la profession : l’avocat en entreprise, la loi Renseignement, l’interprofessionnalité…

X. C. de K. : Concernant l’avocat en entreprise, j’y suis favorable. Tout dépend naturellement des conditions d’exécution et le cadre légal qui entourerait ce nouveau statut. Deux autres sujets attirent ma vigilance. Le premier est la loi Renseignement ; le second de plus long terme, concerne les grandes évolutions pour lesquelles doit agir la profession, notamment en matière de parité, en tout cas d’équité homme-femme, mais aussi en matière de diversité. Sur la loi Renseignement et a fortiori après les événements dramatiques que nous venons de vivre, il y a une quasi-unanimité pour abandonner l’angélisme et donner à l’État et à la justice les moyens de lutter efficacement contre le terrorisme. Je ne conteste évidemment pas cet objectif.

Ce qui attire ma vigilance, c’est que nous avons déjà du recul avec l’exemple des États-Unis et de leur PatriotAct, à travers l’usage qui en a été fait. En fait, plus de 95 % des poursuites engagées sur la base de données collectées grâce à ce Patriot Act, n’ont strictement rien à voir avec la lutte contre le terrorisme et la sûreté de l’État. Nous assistons à une perversion de la loi, comme nous en avons connue dans le passé avec la loi sur les signes extérieurs de richesse permettant à l’administration fiscale de multiplier les redressements, alors qu’elle avait été officiellement votée pour lutter contre le crime organisé et les trafiquants de drogue qui menaient grand train sans revenus officiels.

En d’autres termes, la loi poursuit un objectif noble et personne n’en voit les effets pervers qui sont très rapides, voire même exclusifs. Je suis donc convaincu que des administrations et des juges vont vouloir utiliser ce texte à des fins qui ne sont pas celles poursuivies par le législateur. Les intérêts supérieurs de l’État peuvent vite inclure les aspects fiscaux… Parallèlement, si tout le pays est sur écoute, en collectant des données sur chacun de nous, nul ne pourra échapper à l’opprobre public, peu importe que plusieurs années plus tard il soit lavé de tout soupçon… C’est un peu le règne de Big Brother qui s’instaure.

L’atteinte à la liberté est là. On va pouvoir vous poursuivre sur la base de données collectées dans le cadre de ces écoutes, même si vous n’avez aucun lien avec une entreprise terroriste. La charge de la preuve va en pratique se trouver renversée.

A.-P. : Quelques mots sur l’interprofessionnalité ?

X. C. de K. : Là aussi, j’y suis favorable sur le principe, avec une fois encore beaucoup de vigilance sur les conditions d’exécution et le respect de notre déontologie. Par exemple, l’interprofessionnalité entre les avocats et les experts-comptables, sans doute souhaitable, peut très rapidement poser des problèmes de conflits d’intérêts, surtout si l’expert-comptable est commissaire aux comptes. Il y a d’ailleurs déjà, de mon point de vue, pour les commissaires aux comptes, un conflit d’intérêts à conseiller un client pour des opérations qui vont avoir un impact comptable et à juger ensuite du traitement comptable de ces opérations.

L’interprofessionnalité ne sera donc pas nécessairement la panacée. Il faudra surtout surveiller de très près toutes ces questions de conflits d’intérêts.

« Les jeunes avocats doivent impérativement s’ouvrir à l’ensemble des activités que peut proposer la profession. Sur les 1 800 jeunes qui sortent chaque année de l’EFB, 400 veulent faire du pénal. »

A.-P. : Comment allez-vous répondre aux préoccupations des jeunes avocats ?

X. C. de K. : Le fait qu’ils arrivent de plus en plus nombreux peut poser un problème d’absorption. Ces jeunes doivent impérativement s’ouvrir à l’ensemble des activités que peut proposer la profession. Je crois que sur les 1 800 jeunes qui sortent chaque année de l’EFB, 400 veulent faire du pénal. C’est louable, mais très au-delà de la capacité d’absorption des cabinets pénalistes ou des départements pénalistes des cabinets structurés. Inévitablement, au moins 250 d’entre eux ne vont pas trouver de collaboration ou vont devoir changer de vocation au dernier moment. Il y a là une vraie erreur d’aiguillage. Beaucoup de jeunes veulent également s’orienter vers les grandes acquisitions, avec le même constat. J’invite les jeunes à inventorier tout ce que la profession peut aujourd’hui leur offrir. J’aimerais ajouter un mot sur l’adaptation de la profession aux grands enjeux de responsabilité sociale d’entreprise. Ces sujets pour lesquels j’ai agi au sein du cabinet Gide, en introduisant les conditions de la parité, de l’équité homme-femme et de la diversité, sont au cœur de mes convictions.

A.-P. : Face à une certaine ubérisation des tâches à faible valeur ajoutée, la profession peut-elle continuer à absorber annuellement ces promotions de quelque 1 800 élèves avocats ?

X. C. de K. : C’est très difficile à prévoir. En fait, pour chaque grande phase d’innovation, il est assez simple et très rapide de constater la partie ‘‘destruction de valeur’’. Il est plus délicat d’appréhender la partie ‘‘création de valeur’’ de cette mutation professionnelle. Dans le passé, la plupart des innovations ont créé plus de valeur qu’elles n’en ont détruite. Il est certain que nous allons voir émerger de nouvelles formes d’exercice au sein même de la profession, probablement plus internationales, probablement délocalisables ou délocalisées, totalement en phase avec les nouveaux besoins d’une partie au moins des justiciables. Ces nouvelles formes d’exercice restent d’ailleurs respectueuses des principes essentiels de la profession.

A.-P. : Êtes-vous pour ou contre une forme de numerus clausus ?

X. C. de K. : Ne minimisons pas la capacité de la profession à absorber des promotions importantes, voire très importantes. Le numerus clausus serait a priori notre pire ennemi. Je ne connais pas de profession réglementée bénéficiant d’un numerus clausus qui n’ait pas des tarifs réglementés. Ces derniers seraient évidemment un moyen de faire financer l’aide juridictionnelle par la profession, d’une manière non avouée. Les dossiers les plus courants verraient en effet leurs tarifs fixés de plus en plus bas pour aider les justiciables modestes. Nous irions vers un appauvrissement certain de la profession. Même si ce n’était pas le cas, les tarifs réglementés constituent des rentes de situation qui bloquent totalement l’innovation et laissent une profession à la merci d’une concurrence émergente. Il faut donc plutôt partir du principe que le monopole du droit est menacé – cela va dans le sens de notre histoire actuelle –, et que la profession doit réagir en conséquence.

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