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Journée des droits des femmes : « Là où tant d'hommes ont échoué, une femme peut réussir »

À l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, le colloque annuel du barreau de Paris aura de nouveau été la tribune de la condition féminine contemporaine. Constats, portraits, luttes et revendications ont été au cœur des deux tables rondes organisées par le barreau.
Journée des droits des femmes : « Là où tant d'hommes ont échoué, une femme peut réussir »

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Chaque année, le 8 mars permet de dresser un bilan de la situation des femmes, aussi bien en France que dans le reste du monde. Et comme chaque année, la même vérité s'impose : l'égalité femme-homme demeure une lutte continue, un enjeu social qui traverse les époques et les frontières. En cette journée internationale des droits des femmes, le colloque du barreau de Paris s'est organisé en deux tables rondes, abordant successivement enjeux économiques et combats sociaux intrinsèques à la condition féminine. Construites autour d'un intitulé commun, « elles agissent pour plus de… », la première table ronde s'est intéressée à l'impact des femmes dans la création de « performances responsables », tandis que la seconde s'est focalisée sur « le progrès des droits humains ».

En guise d'introduction, les interventions dynamiques de la vice-bâtonnière du barreau de Paris, Dominique Attias, et de la professeure de droit européen à l'Essec, Viviane de Beaufort, ont réveillé l'auditoire par un rapide rappel des faits. Bien que la France demeure au premier rang des pays européens ayant le plus de femmes dirigeantes, celles-ci ne représentent en réalité que 30 % des dirigeants français. Par ailleurs, elles restent quasiment absentes au sein des directions de services publics ou d'entreprises du CAC 40. Dans les secteurs d'innovations numériques, elles occupent encore une place mineure, avec près de 70 % d'hommes parmi les employés de la Silicon Valley, une majorité masculine qui s'explique par la faible proportion de femmes intégrant les écoles d'ingénieurs et d'informatique. Dans le secteur commercial, bien qu'elles restent majoritaires en école de commerce, peu d'entre elles fondent leur propre entreprise, alors que la dynamique des start-up ne cesse de s'amplifier en France. De ce constat, Vivianne de Beaufort en tire un enseignement véridique : la reproduction des stéréotypes de genre entrave, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, la progression des mentalités. D'où la nécessité « de changer l'image relative aux femmes et aux hommes dès le plus jeune âge », selon la professeure.

"Le problème est que la société n'apprend pas aux femmes à se défendre, à parler, à réagir !"

Des femmes toujours en marge

Bien que la situation semble s'améliorer d'année en année, notamment grâce à la prise de conscience d'un besoin de diversité et de parité à tous les stades, la place des femmes dans la société reste encore trop marginale. Le monde de l'entreprise connaît des situations variables en termes de parité, mais la tendance veut que les femmes restent minoritaires au sein des cercles de direction. Sur ce point, la prochaine bâtonnière du barreau de Paris, Marie-Aimée Peyron se veut intransigeante : « il faut mettre un terme à ces discriminations ». À titre d'exemple, au sein du barreau de Paris, une avocate en fin de carrière jouit d'un salaire inferieur de près de moitié à son homologue masculin, une différence induite par une ascension sociale plus limitée chez les femmes. Jean-Laurent Poitou, senior manager de la société Accenture, décrit ce phénomène de marginalisation dans les hautes sphères des directions par ce qu'il nomme « l'effet de club ». Selon son expérience, les femmes restent principalement pénalisées par leur réseau relationnel, souvent moins dense que celui des hommes. À une échelle de direction où les relations occupent une place aussi importante que la compétence, les femmes dirigeantes subissent toujours une forme de marginalisation auprès de leurs collègues masculins.

Pourtant, la diversité du personnel, à toutes les stades, demeure un réel vecteur de performance, comme le rappelle David Layani, fondateur du groupe numérique Onepoint. « Il y a aujourd'hui nécessité d'avoir un écosystème contrasté au sein de l'entreprise », affirme-t-il. De cette diversité naît une pluralité de visions et de projets indispensable aux entreprises en quête permanente d'innovations, qu'elles soient technologiques, commerciales ou managériales. Dès lors, « osons sortir d'une vision restrictive du principe de précaution ; les femmes ne sont pas un risque pour l'entreprise mais une nécessité », a conclu l'entrepreneur. La diversité, telle a été la notion phare du colloque, raisonnant comme le credo des générations à venir. Bien que focalisé sur les femmes, le cadre de la discussion s'est rapidement ouvert aux relations entre générations, entre milieux sociaux et évidemment entre genres. Les nouvelles organisations du travail (start-up, incubateurs, coworking…), plus horizontales que par le passé, offrent un cadre « décloisonné », selon la professeure de l'Essec, Viviane de Beaufort. Ce décloisonnement permet une meilleure interaction entre différentes compétences, différents parcours, différentes origines et donc différents genres aussi, par rapport à des entreprises plus verticales, ayant tendance à déterminer une organisation hiérarchique normalisée selon les profils. Au sein de nombreuses entreprises, il sera souvent préféré d'engager une femme pour tout domaine touchant au sociale ou aux ressources humaines, tandis que les secteurs financiers ou fiscaux restent l'apanage des hommes. C'est bel et bien ce genre de stéréotypes, qui, sans être nécessairement négatifs, entravent l'ascension sociale de beaucoup de femmes. À l'inverse, les modes d'organisations horizontaux vivent de la diversité d'une équipe, c'est d'ailleurs sa principale valeur ajoutée : plus une plateforme d'innovation ou une start-up regroupe une communauté de talents diversifiés, plus son activité ou son expertise sera recherchée.

Anne-Katrin Jégo, Laure Heinich, Cécile Coudriou et Viriginie Troit (©AP)

Un droit réducteur d'inégalités

Le colloque étant organisé à la maison du barreau, il était évident que le droit allait occuper une place fondamentale dans les discussions. La question de la discrimination positive a notamment été récurrente dans le débat, afin de déterminer l'efficacité de ces mesures (en particulier l'établissement de quotas en faveur des femmes). Bien que les convictions demeurent variables, la discrimination positive offre néanmoins un avantage partagé par tous, celui de déverrouiller certains milieux (hautes directions, monde politique) aux femmes. Il est évidemment compréhensible de penser que ces mesures biaisent le jugement par la compétence d'un profil, ou encore, qu'elles puissent paraître restrictives pour certains employeurs. Mais il demeure impératif de ne pas perdre de vue la substance de ces mesures, à savoir permettre aux femmes de se faire reconnaître dans de nouveaux domaines, où leur présence reste limité. En intégrant ces nouveaux milieux, et surtout en y réussissant, ces femmes constituent de réels exemples pour les nouvelles générations. Une fois le chemin ouvert, il sera beaucoup plus facile pour les suivantes de s'y faire une place. Par ailleurs, forcer à la cohabitation entre hommes et femmes dans des milieux exclusivement masculins, peut permettre à certains, au vu des performances concrètes, de revoir leurs jugements en matière de genres. Enfin, les obligations de parité permettent de constituer de nouveaux standards au sein des entreprises, et il devient aujourd'hui extrêmement dommageable pour l'image d'une entreprise de ne pas respecter cette parité, peu importe qu'elle résulte d'une obligation légale ou non. Comme l'affirme Jean-Laurent Poitou, la parité devient aussi « un enjeu d'image et de marque ». À une époque où l'entreprise se doit d'affirmer certaines valeurs, il est aisé de voir que l'obligation légale mute progressivement vers un standard déontologique, voire un avantage comparatif en termes de réputation. Bien que l'accumulation d'obligations légales fasse grincer des dents certains entrepreneurs (ou entrepreneuses), il arrive un moment où forcer le changement de mentalité devient une nécessité, en particulier dans les relations homme-femme, si sujettes à des préjugés quelquefois inconscients.

D'autres chantiers juridiques sont à la manœuvre, notamment celui du congé de maternité. Virginie Troit, déléguée du fonds Croix-Rouge française, a partagé durant son intervention une réalité peut être trop souvent oubliée, celle du partage entre vie familiale et vie professionnelle. Certes, si un meilleur accès à l'emploi est aujourd'hui privilégié pour les femmes, il est nécessaire de rappeler que l'élargissement de la famille induisent souvent une rupture de carrière. Ayant consacré sa vie à l'humanitaire, la représentante de la Croix-Rouge avoue avoir éprouvé des difficultés à concilier son engagement avec sa vie de famille. Contrairement à la plupart des hommes, ce dilemme force les femmes à des « négociations au quotidien », selon la formule de l'humanitaire. Dès lors, tout aménagement légal pouvant faciliter la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle sera effectivement utile à l'amélioration de la condition féminine, en particulier quand la prise en charge des enfants demeure encore une obligation pesant davantage sur les femmes que sur les hommes. Là-dessus, la future bâtonnière, Marie-Aimée Peyron, prône de multiples outils pour les avocates, comme la création de pôle de remplacement ou d'avance de trésorerie, afin de garantir le bon fonctionnement de l'entreprise tout en ne remettant pas en cause le bien-fondé du congé maternité.

"Osons sortir d'une vision restrictive du principe de précaution ; les femmes ne sont pas un risque pour l'entreprise mais une nécessité"

Une place à conquérir

« Nous n'avons pas le monopole de la victime ». À travers cette formule de la pénaliste Laure Heinich, se dessine un ultime enjeu soulevé au cours des débats, peut-être plus complexe à percevoir. S'il demeure évident que les femmes subissent une certaine marginalisation, la question de l'action, voire de la réaction, mérite de se poser. Toute la difficulté des stéréotypes réside dans le fait que ceux-ci demeurent aussi bien intégrés par des hommes que par des femmes. Dès lors, leur remise en cause doit être perçue de manière globale, chaque individu, peu importe son genre, devant se remettre en question. « Les femmes doivent s'afficher, il faut qu'elles osent se montrer et prendre leurs places », a martelé la pénaliste durant son intervention. Bien qu'il soit difficile d'en définir les sources, les témoignages en entreprises concordent sur le fait que les femmes ont relativement moins confiance en leurs capacités et potentialités que les hommes. Il serait erroné d'en faire une généralité, mais plusieurs intervenantes se sont accordées sur ce manque de confiance, notamment face à un poste à haute responsabilité ou face à une création d'entreprise. Sur ce point, les participantes au colloque ont parlé d'une même voix : « osez ! », « soyez maître de votre destin », « assumez vos différences », « ayez confiance dans votre potentiel », autant de soutiens et d'encouragements qui manquent sans doute cruellement à beaucoup de femmes incertaines de leur place dans la société. « On essaye de répondre par la loi et il reste encore du travail à faire là-dessus, mais le problème est que la société n'apprend pas aux femmes à se défendre, à parler, à réagir », affirme Laure Heinich. Si le droit peut effectivement aider à changer les mentalités, voire à les sanctionner, la perception de la femme dans la société évoluera d'abord et avant tout par le fait des femmes elles-mêmes. Et à l'inverse, sans le fait des femmes, sans leur engagement personnel, les protections juridiques s'affaiblissent progressivement, à l'instar de la remise en cause actuelle de l'IVG perceptible aux États-Unis ou en Pologne. « Il faut prendre conscience de la volatilité des protections juridiques », a pour sa part averti Virginie Troit. L'engagement, peu importe sa nature, constitue donc une dynamique indispensable à l'amélioration de la condition féminine, et se doit par conséquent d'être encouragé par tous. Qu'il soit d'ordre politique, humanitaire ou professionnel, ce n'est pas tant le contenu de l'engagement qui demeure vital mais la volonté de s'engager et de s'exprimer.

À l'issue de cinq heures de débat, il serait difficile d'aborder ici l'ensemble des enjeux débattus, tant la question des femmes ne relève pas d'une seule interrogation ou même d'une revendication mais bien d'une infinité. Le colloque aura néanmoins apporté un enseignement majeur : unies autour d'une cause commune, aucune des intervenantes ne partage pourtant la même expérience, le même caractère ou le même engagement. « Nous sommes incroyablement différentes, mais chacune milite à sa manière », a d'ailleurs conclu la vice-bâtonnière, Dominique Attias. Dirigeantes d'entreprise, avocates, humanitaires, conseillères municipales, startupeuses, autant de carrières, mais aussi d'expériences et de convictions différentes, illustrant la notion de diversité encore une fois centrale dans le débat. La prise en compte de cette diversité permet d'éviter d'enfermer les femmes dans des cases idéologiques trop restrictives, et ainsi, d'entrevoir l'incroyable potentiel qu'elles représentent dans la société. Si la volonté de certains tend à uniformiser les revendications féminines, ceux-ci s'exposent à simplement remplacer certains stéréotypes par de nouveaux, peut-être plus contemporains, mais tout aussi réducteurs. « Il faut lutter contre toutes les catégories », a d'ailleurs répondu la pénaliste Laure Heinich. Dépasser certaines vérités générales, voilà l'un des objectifs rempli par le colloque. La formule de la vice-bâtonnière, « vive la complexité », aurait pu aisément servir d'intitulé au colloque, tant les enjeux soulevés par la condition féminine sont variés. Une certitude mérite néanmoins d'être formulée, celle de l'intemporalité du débat. La recherche de l'égalité femme-homme ou de la liberté pour une femme de se réaliser selon ses aspirations propres demeurent aussi bien des luttes que des inspirations pour les générations à venir. Il suffira simplement de « s'embarquer ensemble » pour qu'elles deviennent réalité.

Dominique Attias et Corinne Lepage lors de la conclusion du colloque (©AP)

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