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Colloque à la maison du barreau : la laïcité dans le monde arabe

Le 4 novembre dernier, s'est tenu à la Maison du barreau un colloque d'actualité sur la laïcité face aux défis de la gouvernance démocratique dans le monde arabe, un colloque pour une laïcité orientale « contextualisée », préparé avec le concours de la Commission Paris Beyrouth de l'Ordre des avocats de Paris.
Colloque à la maison du barreau : la laïcité dans le monde arabe

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Il apparaît presque trivial d’écrire que le monde arabe traverse depuis l’avènement du Printemps arabe, l’une des crises majeures de son histoire, tant l’actualité politique nous le rappelle. L’Histoire du monde nous apprend que ces crises sont nécessaires à la transition politique et à la recomposition institutionnelle des pays qui l’accueillent. On ne peut néanmoins décemment nier que la crise qui opère au cœur du monde arabe est particulièrement marquée de violences que nourrissent les rapports conflictuels « Religion-Politique », malgré une certaine « laïcité d’affichage » à laquelle veulent bien faire croire une poignée de constitutions adoptées par quelques-uns des pays arabes.

Pierre-Olivier Sur, bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Paris, sous le haut patronage duquel se déroulait ce colloque, a souhaité en introduction délivrer « un message fort » au nom du barreau de Paris, celui que « seules la séparation de l’Eglise et de l’Etat ainsi que la laïcité peuvent permettre d’apporter la paix dans le monde, aujourd’hui et demain ».

Une première table ronde s’est attachée à relater l’existence, non pas d’une laïcité, mais des laïcités. Et pour justifier l’emploi de ce pluriel, rien de tel que la preuve par l’Histoire. Madame Valentine Zuber, historienne, a jeté les grandes lignes de la sécularisation européenne, donnant ainsi à voir la multiplicité des modèles de laïcisation (modèles orthodoxe, catholique, protestant, communiste). Ces différents idéaux-types de laïcisation auraient eux-mêmes entraîné trois profils de couple « Religion-Politique », en Europe : la religion d’Etat (Royaume-Uni, Danemark, etc.), la séparation stricte Eglise/Etat (France, par exemple), enfin l’Etat neutre (majorité des pays européens). Auxquels s’impose désormais la prise en compte des petites religions non traditionnelles, mais également de l’Islam qui, jusque dans les années 70, ne disposait d’aucune visibilité en Europe.

Voilà ce qu’il en est de l’expérience occidentale. Pour ce qui est du monde arabe, la laïcité y aurait mauvaise presse ; c’est en tout cas le tableau pessimiste qu’a peint AhmadBeydoun à l’occasion de ce colloque. Un peu partout en Orient, des laïcistes arabes minoritaires qui prônent un gouvernement civil « se mettent en veilleuse » selon les termes de l’écrivain et historien libanais. Mais la notion-même de gouvernement civil serait trop pâle et dangereuse car elle pourrait être comprise comme une notion en creux : serait civil tout gouvernement qui ne serait ni militaire ni confessionnel.

Pourtant un autre intervenant, MohammedSammak, secrétaire général du comité national du dialogue islamo-chrétien au Liban, a rappelé la juste lecture des fondements théologiques de l’Islam qui devrait être faite : le Coran affirme bel et bien la liberté de conscience et religieuse et dit que nul ne peut forcer quelqu’un à croire. Plus encore, aucune croyance ne vaut sous la contrainte et imposer la Charia est donc parfaitement contraire à ce que l’Islam préconise. Monseigneur PhilippeBrizard, ancien directeur de l’œuvre d’Orient, a aussi insisté sur le fait que l’Etat laïque n’est pas indifférent aux diversités culturelles et confessionnelles. La laïcité d’Etat serait au contraire la valorisation positive de tous les sujets grâce à un engagement de reconnaissance de l’autre qui, lui seul, peut mettre à l’abri de l’intégrisme. Et le modérateur de décrocher probablement les éclats de rire les plus unanimes du colloque, en parlant de MohammedSammak et de Monseigneur Brizard : « vous vous rejoignez si bien qu’on ne sait plus lequel est musulman et lequel est chrétien ! » .

Cette sorte de confessionnalisme politique dans le monde arabe, ce mastodonte qu’est le pouvoir religieux, si l’on en croit AhmadBeydoun, entraverait donc la mise en œuvre d’un réel Etat de droit. Mais après tout, comment faire imposer l’idée d’une laïcité pure et dure dans une région du monde qui respire autant la religiosité ? C’est là tout l’enjeu et la difficulté qu’avaient à l’esprit tous les participants de ce colloque : il s’agit bien de réfléchir à une laïcité « contextualisée » au vécu du monde arabe, une laïcité séparant le religieux de l’Etat sans le séparer pour autant de la société.

Heureusement, il est permis d’espérer puisqu’après tout, les discordes du couple « Religion-Politique » ont plongé dans l’affrontement et les douleurs une multitude d’autres pays, même là où la laïcité paraît aujourd’hui la plus assise. Au cours d’une autre table ronde sur les expériences emblématiques de laïcité dans le monde arabe, JacquesHutzinger, ancien ambassadeur de France, s’est d’ailleurs attaché à introduire « une lueur d’espoir dans cet océan démonté ».

Un océan démonté puisque l’expérience de laïcité parait bien vaine dans les pays d’Orient. Le tableau serait mensonger : en Turquie, l’ancien diplomate parle de « fausse laïcité » où l’Etat a crée le ministère des affaires religieuses justement pour contrôler le religieux ; en Irak et en Syrie, la laïcité serait « l’habit d’un clan minoritaire ethnico-religieux ». Une lueur d’espoir car selon lui, la crise du monde arabe est une réelle renaissance de l’Orient : l’islamisme politique laisse place aujourd’hui à une transition ouverte par le Printemps arabe, une nécessaire modernisation qui conditionne, avec l’émergence de la démocratie, la possibilité d’une laïcité dans ces pays. Ainsi, en 2011, les minorités laïques agissantes auraient permis de faire sauter le bouchon. Et pour preuve : la Tunisie est devenue récemment le premier pays arabe à proclamer constitutionnellement la liberté de conscience et à renoncer à la Charia.

Ce colloque dont le sujet pouvait apparaître sensible n’a pas eu vocation à déchaîner les passions. Pourtant, on a pu s’émouvoir du message pacifié et pacificateur tenu par les participants au sujet de l’Islam. Les questions posées aux intervenants témoignaient dès lors d’une certaine incompréhension : pourquoi ces « ambassadeurs du monde arabe » n’interviennent-ils pas davantage dans le débat public pour apaiser et corriger l’image véhiculée de l’Islam ?

Ce colloque avait en définitive pour ambition, et selon les propres mots de la Commission Paris-Beyrouth du Barreau de Paris, une réflexion prospective sur l’avenir de l’organisation juridique et institutionnelle du « vouloir vivre en commun » dans les sociétés plurielles du monde arabe, à la lumière des expériences de laïcité dans le monde occidental.

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