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Christophe Jamin : Sciences Po Executive Education, une opportunité pour les juristes d'entreprise

Christophe Jamin, professeur des universités, directeur de l'école de droit de Sciences Po, vient d'annoncer, conjointement avec le Cercle Montesquieu, la création d'un nouveau programme diplômant. L'Executive Master General Counsel est destiné aux responsables, directeurs juridiques, avocats, magistrats désireux d'exercer les fonctions de directeur juridique d'entreprise à un niveau stratégique.
Christophe Jamin : Sciences Po Executive Education, une opportunité pour les juristes d'entreprise

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Affiches Parisiennes : Pouvez-vous nous présenter l’Executive Education de Sciences Po ?

Christophe Jamin : Depuis 40 ans, Sciences Po Executive Education est à l’écoute des acteurs publics et privés, français et internationaux, pour les accompagner dans leur dynamique de transformation : transformations de leurs équipes, de leur organisation, de leurs activités, de leur modèle de développement et de leur environnement. Les programmes de formation diplômants, certifiants et courts sont répartis autour de quatre thématiques clés : Affaires publiques et régulation, Stratégie, gouvernance et leadership, Communication, digital et médias et Efficacité personnelle et performance managériale.

Les programmes Executive Education sont construits en coopération avec les différentes écoles de Sciences Po. Ils ont pour ambition de former des esprits critiques et audacieux ouverts sur le monde mais également capables de développer des compétences qui maximisent le capital humain individuel et collectif.

Cette coopération se retrouve dans le dernier projet en date qui vient d’être adopté par le comité de direction de Sciences Po : un programme diplômant alliant droit et management, co-construit par Sciences Po Executive Education, l’école de droit de Sciences Po et le Cercle Montesquieu.

A.-P. : Vous parlez de la nouvelle formation l’Executive Master General Counsel ?

C. J. : Dans le cas de l’Executive Master General Counsel, c’est une opportunité qui se présentait à nous, suite à l’appel d’offres du Cercle Montesquieu. L’école de droit se consacre à la formation initiale principalement et il paraît normal de s’intéresser également à l’Executive Education. C’est le prolongement naturel de l’expérience que nous avons acquise en formation initiale. Nous formons chaque année plus de 500 étudiants, représentant 30 nationalités. Ces jeunes gens se destinent principalement au barreau. D’autres vont vers la magistrature, la fonction publique et même l’École nationale d’administration. Il y en a également un nombre croissant qui souhaite faire carrière en entreprise. De longue date, nous avons développé des liens avec des directions juridiques de grands groupes. Il nous paraissait donc évident de répondre à cet appel d’offres du Cercle Montesquieu.

A.-P. : Que souhaitait le Cercle Montesquieu ?

C. J. : L’une des conditions du Cercle Montesquieu était de faire les choses en étroite collaboration. C’était également notre souhait. C’est notre métier de faire de la pédagogie, et le Cercle Montesquieu connaît mieux les directions juridiques des entreprises que nous, et même que n’importe quelle institution universitaire. Il était intéressant de travailler ensemble, ce que nous avons d’ailleurs fait depuis le mois de janvier dernier, afin de construire ce projet
d’Executive Master General Counsel. Ce fut une coopération très intéressante où nous avons confronté des points de vue. Nous avons eu des débats sur le contenu (Que faut-il favoriser ? Quelles orientations donner ?), structure pédagogique (quel est, par exemple, l’intérêt d’un mémoire d’une trentaine de pages pour un professionnel ?). Ce qui ne relevait pas de l’évidence pour un certain nombre de juristes qui sont dans la vie professionnelle. Nous avons vraiment discuté des contenus et des orientations dans le détail, et de la structure pédagogique. Finalement, nous avons travaillé sur un projet d’une plus grande envergure, avec la réalisation d’un mémoire de fin de cycle, en lien avec l’activité de ces professionnels. Il est bon d’approfondir un peu le sujet pour des professionnels qui ont coutume de travailler sur des notes courtes. Avoir une dimension réflexive nous semblait important.

Notre plus, par rapport aux écoles de commerce, est que la formation ne se limite pas aux aspects strictement managériaux. Il y a à Sciences Po une forte tradition de grande pluridisciplinarité et nous entendons mobiliser l’ensemble des savoirs et du savoir-faire de notre institution. C’est cet aspect qui a dû plaire au Cercle Montesquieu. De surcroît, cette formation est diplômante et donne lieu à un Executive Master de Sciences Po. La direction scientifique et pédagogique est assurée par moi-même, avec Édith Chabre, directrice exécutive de l’école de droit, et Éric-Jean Garcia, professeur affilié à Sciences Po. Nous travaillerons ensemble avec un comité de pilotage composé de sept représentants du Cercle Montesquieu.

A. P. : Le projet est aujourd’hui accepté ?

C. J. : Oui, il vient d’être voté à l’unanimité par le conseil de direction de Sciences Po. La formation se déroulera en plusieurs périodes qui se succéderont sur une année. Elle ne porte pas sur la technicité du droit. C’est plutôt un programme de management stratégique des affaires juridiques. L’idée est de voir le participant renforcer son rôle de leader d’équipe, agir en tant que partenaire stratégique de l’entreprise et développer, le cas échéant, sa capacité à être membre des instances dirigeantes de l’entreprise. Voilà les enjeux du programme.

Nous voyons assez bien évoluer la fonction de directeur juridique d’entreprise qui se rapproche progressivement du Comex, devenant le partenaire stratégique de l’entreprise et non plus la personne qui dit ‘‘oui, c’est possible’’ ou ‘‘non, ce n’est pas possible’’. Nous allons nous attacher à développer l’aptitude des participants à mobiliser les talents et les potentiels des équipes et renforcer leur capacité à négocier et à convaincre, en étudiant le savoir-faire et les clés de langage essentielles des grandes fonctions de l’entreprise – stratégie, finance, marketing, communication… – et en leur faisant prendre davantage en compte les grands défis juridiques des mutations du monde contemporain. Ils pourront également enrichir leurs réseaux. L’effet réseau est très important à Sciences Po. Forts d’un diplôme de Sciences Po, ils feront donc partie de ses anciens élèves, ce qui n’est pas négligeable.

A.-P. : Quel sera le tarif de cette formation ?

C. J. : Le prix de la formation est de 25 000 euros, pour 38 jours de formation, dispensés par période de deux à quatre jours, répartis sur 12 mois. Les modalités de financement peuvent prendre la forme d’un congé individuel de formation, via Opca ou Fongecif, etc.

Sans entrer dans le détail, les 38 cours se partagent en trois grandes sections : l’approche stratégique des organisations sous forme de séminaires (12 jours) – les clés de langage essentiels et les grandes fonctions de l’entreprise –, leadership et pratiques managériales sous forme d’ateliers (13,5 jours) – développer son aptitude à mobiliser les talents et les potentiels des équipes et renforcer sa capacité à négocier et convaincre – et grands enjeux du monde juridique sous forme de master class (7,5 jours) – appréhender les défis juridiques des grandes mutations contemporaines à travers une approche géographique (Proche-Orient, Asie, Afrique subsaharienne, Amérique du Sud…) et une série de thématiques qui évolueront d’année en année (corruption, impact du digital…). La formation intègre également une « learning expedition » de trois jours, une journée d’intégration du programme et enfin une journée de méthodologie pour la rédaction du mémoire. Les participants livreront ce projet professionnel utile, un livrable sans vocation scientifique, mais qui leur permettra d’explorer à fond un sujet ou un projet qui pourra avoir de l’intérêt pour eux et pour leur organisation, le tout encadré par un tuteur. La soutenance de ce mémoire professionnel se déroulera au cours du premier semestre suivant la formation.

A.-P. : Quand commencerait la première session et comment va se dérouler le recrutement des candidats ?

C. J. : A priori en janvier 2016. La sélection vient de commencer, nous avons déjà des candidats. C’est une candidature sur dossier – fiche individuelle de renseignements, CV, lettre de motivation, justification des diplômes et deux lettres de recommandation – qui est analysée avant un entretien avec une commission d’admission, composée de trois personnes – l’un des trois directeurs du programme, un membre de la direction de Sciences Po Executive Education et un membre du Cercle Montesquieu –, qui permet d’apprécier le potentiel de motivation et l’expérience professionnelle.

A.-P. : Cette formation s’adresse-t-elle aux directeurs juridiques et juristes d’entreprise déjà en place ?

C. J. : Si des directeurs juridiques déjà en place souhaitent suivre cette formation, ils sont évidemment les bienvenus. Mais l’Executive Master General Counsel s’adresse également aux potentiels des directions juridiques, autrement dit aux juristes d’entreprise ayant 10 ou 12 ans d’expérience et qui veulent franchir une étape. Il peut également intéresser des avocats, des magistrats ou des membres de la fonction publique qui souhaitent rejoindre la direction juridique d’une entreprise.

A.-P. : Cette formation est-elle réservée aux directeurs juridiques français ?

C. J. : Non, pas du tout. Au contraire, l’ancrage est résolument international avec des participants dont le français n’est pas forcément la langue natale. Cette question a suscité un débat. La formation doit-elle être totalement dispensée en anglais où faut-il monter progressivement ? Nous avons décidé au départ un mix français (70 %) – anglais (30 %). Nous devrions rapidement atteindre le 50-50 et, pourquoi pas, à moyen terme, basculer totalement en anglais.

A.-P. : In fine, qu’est-ce que cette formation va apporter aux entreprises ?

C. J. : La capacité d’avoir des interlocuteurs juristes qui soient tout à fait capables d’échanger avec les dirigeants de l’entreprise, qui ne sont pas nécessairement des juristes, et à exercer une influence sur la prise de décision. Je crois que c’est l’essentiel de la fonction de General Counsel. Ce n’est pas quelqu’un que l’on va voir pour lui demander si le projet qui a été créé par d’autres est réalisable, mais quelqu’un, qui en amont, participe à la stratégie de l’entreprise. Ce qu’on voit d’ailleurs assez couramment aux États-Unis où l’on négocie et où l’on fixe une stratégie à l’ombre du droit. Le droit doit être un instrument capable d’exercer une influence sur la décision des dirigeants de l’entreprise. Je suis persuadé que dans un certain nombre de domaines, les présidents de sociétés devraient être des juristes, notamment quand le rôle de la réglementation est très fort. Dans ce type de structures, le droit en tant que dimension fondamentale de la stratégie est encore trop largement négligé. On insiste sur les aspects financiers, sur les aspects managériaux, mais on n’insiste pas assez sur les aspects juridiques. En France, nous sommes dans une culture de la haute fonction publique et de l’ingénieur où les juristes sont un peu mis à l’écart.

A.-P. : En tant que professeur de droit et ancien avocat, que pensez-vous du statut d’avocat en entreprise ?

C. J. : Je crois que c’est un statut qui pourrait être bénéfique pour les avocats comme pour les juristes d’entreprise. Ce statut permettrait de créer une communauté juridique avec une réelle intégration des différents acteurs, sans pour autant que les avocats aient à craindre une concurrence qui n’a pas lieu d’être ; les avocats qui s’y opposent ont sans doute une vision trop contentieuse. Au contraire, ce statut peut accroître le marché du droit en France dès l’instant où existera une plus grande fluidité entre les pratiques du droit hors et dans l’entreprise. Reste que ce n’est pas une mince affaire que d’intégrer dans une profession – avec ses traditions tout à fait honorables – un certain nombre de milliers de personnes – de 3 000 à 15 000 selon les options. Nous avons eu un exemple en 1990 quand les conseils juridiques ont intégré les barreaux… Il a fallu une décennie pour normaliser les choses. Il ne faut donc pas sous-estimer l’opposition des avocats. Le temps semble néanmoins venu de relancer le débat et je pense que le président du CNB Pascal Eydoux y est favorable. Sinon, les juristes d’entreprise vont probablement s’éloigner de la profession d’avocat et demander un statut qui leur soit propre, en se créant comme profession réglementée spécifique. Les avocats auraient alors tout à y perdre… L’idée d’une grande profession du droit qui était pourtant l’idée de la profession d’avocat dans le Livre bleu de 1967 – Au service de la justice – a donné lieu à l’intégration des avoués – qui a aussi pris du temps… – Il serait dommage que les juristes d’entreprise, qui n’existent pas comme profession, ne soient pas partie intégrante de la profession d’avocat. Cela nécessite une évolution de la profession d’avocat ; évolution qui, d’ailleurs, a déjà eu lieu. L’avocat d’aujourd’hui ne ressemble plus à celui des années cinquante, voire des années quatre-vingt. Il faut donc accompagner le mouvement, sans négliger les modalités techniques. On pourrait imaginer le titre d’avocat, en le distinguant de la fonction, plus que nous le faisons aujourd’hui. Serait attaché à ce titre le bénéfice du secret professionnel, mais pas l’ensemble des autres prérogatives attachées à la fonction d’avocat en tant que profession libérale. C’est tout à fait imaginable. C’est une question politique. Cela pourrait constituer un premier pas qui permettrait aux acteurs de travailler ensemble. Un jour viendra peut-être la création d’une grande profession du droit. C’est ce que l’on peut souhaiter.

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