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Charles-René Tandé : « L'expert-comptable, clé de la performance de l'entreprise »

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Charles-René Tandé : « L'expert-comptable, clé de la performance de l'entreprise »
© Ifec - Charles-René Tandé, président de l'institut français des experts-comptables.

Président de l'Institut français des experts-comptables (Ifec), Charles-René Tandé se dit confiant sur l'avenir de la profession, malgré de sérieuses mutations annoncées. Si le virage du numérique est pris rapidement, les cabinets auront toute leur place dans les années à venir. Officiellement candidat à la présidence du Conseil supérieur de l'Ordre, la croissance sera un de ses grands axes de campagne.

Affiches Parisiennes : Quel bilan tirez-vous de votre action après trois années passées à la présidence de l'Ifec ?

Charles-René Tandé : Tout d'abord, précisons que mon mandat de président de l'Ifec a été reconduit en novembre dernier. En revanche, ce renouvellement ne sera pas de trois ans puisque je suis par ailleurs officiellement candidat à la présidence du Conseil supérieur de l'Ordre des experts-comptables. Début février 2017, je céderai la présidence de l'Ifec à mon dauphin, Denis Barbarossa.

Pour le bilan de mes années de présidence, je retiens un important travail de lobbying, entrepris sur des sujets importants à mes yeux. Concernant la loi Macron, je regrette que nous n'ayons pas obtenu l'exercice du commissariat aux comptes dans la SPE, la société pluriprofessionnelle d'exercice. Je regrette surtout la manière dont cela s'est déroulé. Pour une bien modeste modification du périmètre d'exercice pour les experts-comptables, nous nous sommes à nouveau opposés à des avocats qui sont intervenus au Parlement à tirs nourris contre toutes les dispositions qui concernaient notre profession. Finalement, nous n'avons même pas obtenu la rémunération au succès. Concernant les experts-comptables, cette loi Macron est donc, à mes yeux, assez négative et je regrette que l'Ifec ait été un peu seul à défendre cette position.

A.-P. : Et en matière de simplification ?

C.-R. T. : Quand Thierry Mandon a été nommé au secrétariat d'État à la Réforme de l'État et à la Simplification, nous avons travaillé sur le Titre emploi service entreprise, les bulletins de paie établis par l'Urssaf. Pour nous, ce TESE ne répond pas aux obligations juridiques ou conventionnelles. Avec l'amendement que nous avons proposé, le Parlement a modifié le texte, obligeant l'Urssaf à respecter les règles conventionnelles et donc, toutes les contraintes liées au contrat de travail. Or, nous constatons que ces garanties ne sont toujours pas effectives à ce jour. La vraie simplification n'est d'ailleurs pas là. Ce n'est pas l'affichage du bulletin de paie qui est important, mais ce qui est derrière. Il faudrait limiter le nombre de branches, regrouper les caisses et réduire le système de tranches d'exonération.

Le dernier combat que nous avons mené, là aussi un peu seuls, et que nous avons perdu – ce que je regrette vivement –, est celui des OGA (Organismes de gestion agréé) avec le contrôle des pièces justificatives par les organismes de gestion agréés. Ces derniers vont périodiquement demander aux entreprises, donc aux experts-comptables, un certain nombre de pièces justificatives, ce qui constitue à mon avis une marque de défiance vis-à-vis de notre profession puisque, par essence, nous passons une écriture au vu d'une pièce justificative. Je regrette que nous n'ayons pas été entendus. La profession dans son ensemble aurait dû être beaucoup plus combative sur ce sujet.

Ces trois années à la présidence de l'Ifec m'ont également donné des idées de méthodes qui devraient veiller à l'évolution de nos textes, en totale concertation entre l'Ordre des experts-comptables, la Compagnie des commissaires aux comptes, Bercy et la Chancellerie.

Dans notre profession, nous avons cette particularité d'avoir deux tutelles qui ne sont pas toujours en phase. Pour faire évoluer les textes, il faut absolument que nous ayons un accord général. Prenons l'exemple de la commercialité. En 2010, un texte donnait la possibilité aux experts-comptables de mener à titre accessoire des activités commerciales. Pour exercer ce droit au sein d'un cabinet d'expertise-comptable, il faut qu'une norme professionnelle soit publiée. Cette dernière ne l'est toujours pas. Pour les cabinets mixtes – experts-comptables et commissaires aux comptes –, il faut que la Chancellerie la valide, ce qu'elle n'a toujours pas fait. Cette mesure avait été prise sans concertation avec le ministère de la Justice.

« Nous faisons un travail de fond pour accompagner nos adhérents sur les évolutions actuelles de la profession. »

A.-P. : Concernant vos confrères, quelles ont été vos principales actions ?

C.-R. T. : En marge du lobbying, nous menons les actions syndicales traditionnelles. Nous avons notamment mené le combat du forfait jour, remis en cause par la chambre sociale de la Cour de cassation. Nous avons dû entamer la renégociation avec toutes les questions qui se posent. Par exemple, faut-il à présent raisonner en forfait heures ? Nous avons aujourd'hui un suivi complexe pour respecter la législation en forfait jour.

Nous menons parallèlement toutes les actions qui sont au cœur de notre mission, en apportant à nos confrères, notamment à travers nos salons, des informations en social, en ressources humaines, en technologie numérique, en transmission de cabinets… Nous faisons là un travail de fond pour accompagner nos adhérents sur les évolutions actuelles de la profession.

Le thème du congrès que nous organisons à Biarritz les 7 et 8 juillet prochains est d'ailleurs « Mon cabinet, une entreprise performante ». Je suis très attaché à cette notion de performance qui marque la réussite de l'économie. Chacun, à sa place, doit contribuer à améliorer la performance de ses clients et de lui-même. Depuis trois ans, nous menons donc un gros travail en matière de salons, de documentation, de guides pratiques… C'est ce dynamisme qui a fait que mes confrères de l'Ifec ont très largement approuvé ma candidature au Conseil supérieur.

A.-P. : Comment voyez-vous l'évolution de vos relations avec les professions juridiques ?

C. R. T. : Il y a une grande différence entre le terrain et les institutions. Avec les avocats, par exemple, les relations au quotidien sont excellentes, comme le sont, par ailleurs, celles avec les notaires, les huissiers de justice et les administrateurs judiciaires. Nous sommes complémentaires.

Sur le plan institutionnel où chacun défend sa chapelle, je pense que nous avons progressé. Si je deviens président du Conseil supérieur, les relations avec les professions amies devraient aller dans un sens tout à fait positif. Je n'ai pas trop d'inquiétudes là-dessus. Les contacts que j'ai sont bons et si personne ne cherche à prendre le marché de l'autre, je ne vois pas pourquoi on ne s'entendrait pas. Notre profession a toujours défendu l'interprofessionnalité. Nous en faisons d'ailleurs à l'intérieur de nos cabinets, même si les avocats le regrettent. Chez nous, le juridique n'est pas pris en charge par un expert-comptable, mais par un juriste, souvent un ancien avocat qui renonce à plaider.

A.-P. : Que pensez-vous de la loi El Khomri ? Quelle est la position de l'Ifec ?

C.-R. T. : Sur la première mouture, il y avait des éléments positifs. Sur le texte qui a été présenté à l'Assemblée nationale dernièrement, je ne vois pas très bien ce qui reste de positif. Quand je vois qu'il y a encore des manifestations et un 49.3 sur pas grand-chose, c'est un peu curieux… J'avais défendu auprès du ministère le plafonnement des indemnités de licenciement, parce que, pour la petite entreprise, cette mesure fait peur. Savoir qu'il y a un maximum est rassurant. Cette mesure n'aurait peut-être pas eu un grand impact financier – il est rare que les prud'hommes octroient 24 mois d'indemnité – mais en termes psychologiques, c'était important. Par ailleurs, nous sommes assez favorables aux accords de branches et aux accords d'entreprise. Sur un plan plus général, nous sommes pour un allègement du code du travail, en limitant les contraintes pour renvoyer davantage à la négociation de branche ou d'entreprise. Nous n'y sommes pas… La France est un pays très coincé sur ce sujet. Des dirigeants de petites entreprises préfèrent aujourd'hui limiter leur chiffre d'affaires plutôt qu'embaucher, avec toutes les contraintes et les risques liés aujourd'hui au contrat de travail. Ils ont également des difficultés à trouver de la main-d'œuvre qualifiée. Les fluctuations de leur carnet de commandes ne les incitent pas non plus à embaucher.

A.-P. : Aujourd'hui, l'expert-comptable est devenu le bras droit du chef d'entreprise, des PME et des TPE…

C.-R. T. : Sur plusieurs sujets, c'est vrai. Pour l'expert-comptable, la comptabilité reste importante, mais le conseil prend l'ascendant, notamment en matière sociale et en ressources humaines. Sur ces sujets, nous sommes interrogés presque quotidiennement par nos clients. Le social prend aujourd'hui davantage de place que le fiscal. Le conseil en droit des sociétés reste plus ponctuel, sauf au moment de la constitution de l'entreprise.

A.-P. : D'où l'importance d'être associés aux réformes du droit du travail ?

C.-R. T. : Oui, bien sûr. Certains disent que l'expert-comptable vit de la complexité. Ce n'est évidemment pas le cas. Tout d'abord, nous n'arrivons pas à facturer le temps passé, entraînant une baisse de nos marges. Par ailleurs, il y a tant d'instabilité, surtout en matière fiscale, que les conseils deviennent difficiles à moyen terme. Un bon conseil à un instant T peut s'avérer moins intéressant deux ans plus tard… Tout le monde se plaint de cette instabilité.

A.-P. : L'expert-comptable moderne est-il le directeur financier et le directeur des ressources humaines externes des PME et des TPE ?

C.-R. T. : Aujourd'hui, quand je rencontre un client, nous parlons effectivement de ses résultats, de son positionnement par rapport à son secteur. Nous comparons les performances de son entreprise par rapport à ses concurrents. Nous parlons marché et perspectives, trésorerie, mais aussi gestion de patrimoine. Ce volet personnel est aussi important pour le dirigeant d'entreprise, à travers le choix de la forme juridique de sa structure, ses investissements, sa gestion des plus-values, ses statuts social et fiscal, une éventuelle transmission, les donations… alors oui, nous pouvons peut-être nous comparer à un directeur financier, ou un directeur des ressources humaines des PME et des TPE notamment, mais avec l'indépendance en plus.

« Les cabinets vont devenir des hubs centralisant toutes les informations comptables de l'entreprise et délivrant au dirigeant la bonne information lui permettant d'optimiser sa gestion. »

A.-P. : Comment voyez-vous aujourd'hui l'évolution de votre profession ?

C.-R. T. : Je suis d'un naturel optimiste. Je vais donc vous dire que je suis confiant pour l'avenir de notre profession. En revanche, nous allons assister à de sérieuses mutations. La comptabilité semble être l'un des secteurs les plus facilement « robotisables ». Le mouvement est en marche. Les cabinets doivent donc impérativement prendre le virage numérique.

Nous passons déjà moins de temps sur les tâches matérielles, notamment avec la récupération des données bancaires systématisée. Sur la numérisation des pièces comptables, il reste des problèmes de reconnaissance qui vont disparaître avec la normalisation des factures.

Les cabinets vont ainsi devenir des hubs centralisant toutes les informations comptables de l'entreprise et délivrant au dirigeant la bonne information lui permettant d'optimiser sa gestion. Notre mission est aujourd'hui de mettre en place le système d'information qui permettra au chef d'entreprise de suivre, presque en temps réel, l'évolution de sa structure. Cette habitude existe déjà avec les consultations des comptes bancaires en ligne. Pour l'évolution de notre métier, nous avons-là un vrai chantier avec des perspectives intéressantes. Les grands cabinets vont développer leur propre plateforme ; les plus petits faisant appel à des prestataires spécialisés. En tout cas, nous devons parallèlement développer nos compétences en matière de numérique. Si nous ne sommes pas au cœur du système d'information chez nos clients, notre profession sera en grande difficulté.

A.-P. : Êtes-vous menacés par l'uberisation ?

C.-R. T. : Parallèlement à la robotisation apparaît aujourd'hui l'uberisation. Des prestataires informatiques d'envergure, notamment américains, arrivent actuellement sur le marché, développant des liaisons directes avec les entreprises et, au final, un sous-produit, notamment au niveau de la liasse fiscale annuelle – obligatoire dans notre pays –, où l'intervention de l'expert-comptable reste nécessaire. Dans ce schéma, le tout est de savoir si nous allons devenir les sous-traitants de ces prestataires informatiques ? Pour moi, cela n'est pas acceptable. C'est l'expert-comptable qui doit continuer à maîtriser le système et les flux d'informations. Dans le cas contraire, nous allons assister à un appauvrissement conjoint de notre profession et des entreprises. En effet, ce qui est proposé actuellement en termes de prestations n'est pas forcément d'une grande fiabilité. Au-delà de ce problème de qualité, les experts-comptables ont tout de même à faire valoir une solide formation, une déontologie…

A.-P. : Est-il possible de lutter contre ce phénomène d'uberisation ?

C.-R. T. : C'est la volonté individuelle de l'expert-comptable qui doit s'exprimer à travers ses choix informatiques. Notre mission syndicale est d'éclairer nos confrères, en les mettant en garde contre ce genre de solution. Au départ, ce marché de conquête paraît attrayant, mais au bout de quelques années, ce sera le désenchantement, avec des tarifs imposés à la baisse par les prestataires informatiques. L'expert-comptable ne maîtrisera plus son intervention.

A.-P. : Cette double perspective de la robotisation et de l'uberisation peut donc faire peur ?

C.-R. T. : Elle peut aussi devenir un atout pour nous. À nous de profiter de la bonne image de sérieux, de compétence, de qualité, dont nous bénéficions, pour rester au cœur de l'entreprise. Prenons le social et l'exemple du bulletin de paie. Pour l'éditer en fin de mois, il suffit d'appuyer sur une touche. Cette opération n'a pas de réelle valeur. Quand nous facturons en moyenne 20 ou 25 euros une fiche de paie, ce n'est pas celle-ci que nous facturons, c'est le service qui l'entoure, notamment ces coups de téléphone périodiques du chef d'entreprise en quête de conseil. Certains disposent actuellement d'un logiciel qui, bien paramétré, permet d'éditer le bulletin de paie, mais cette prestation ne correspond pas au besoin de l'entrepreneur. En comptabilité, c'est la même chose. L'information brute robotisée, c'est très bien. En revanche, pour l'instant, les analyses et les conseils s'attachant à l'exploitation de l'entreprise requièrent une expertise que nous avons et que les robots n'ont pas encore.

Si nous prenons rapidement le virage du numérique, nous avons donc toute notre place dans l'avenir. J'en veux pour preuve l'augmentation des effectifs des cabinets d'expertise-comptable, alors que la technologie nous permet de gagner du temps. Ce sont donc le conseil et le service qui sont actuellement porteurs. Nous avons, en revanche, un effort de formation de nos collaborateurs à mener à bien, car le travail de demain ne demandera pas forcément les mêmes compétences qu'aujourd'hui.

« Nous avons une expertise que les robots n'ont pas encore. »

A.-P. : Vous avez évoqué votre candidature à la présidence du Conseil supérieur, quelles seront les grandes lignes de votre programme ?

C.-R. T. : Il est trop tôt pour vous en donner les détails. Je peux, en revanche, vous dire les grandes lignes comme la croissance du chiffre d'affaires. Pour nos cabinets comme pour les entreprises, c'est une priorité. Nous observons actuellement une stagnation, voire une régression pour certains, du chiffre d'affaires des cabinets. La comptabilité diminue actuellement en valeur et même en valeur ajoutée. Il y a beaucoup de choses gratuites en France, et pas seulement dans le secteur du chiffre… Internet a bouleversé les modèles. Les Français ne veulent plus payer pour obtenir une information.

Sur les portails des cabinets, vous trouvez aujourd'hui de plus en plus de données disponibles gratuitement. Pour compenser cette baisse de valeur, il nous faut augmenter celle du conseil. Nous le dispensons depuis toujours, notamment dans le domaine social. Les modes de rémunération ne sont peut-être plus adaptés. Nous ne valorisons pas bien notre intervention. Nous n'avons pas toujours l'image du consultant. Nous sommes restés trop longtemps cantonnés au déclaratif. Avec une telle inflation d'obligations légales, fiscales…, nos équipes passent leur temps à rendre toutes ces déclarations dans les délais. Quand j'ai commencé le métier il y a 30 ans, nous donnions davantage de conseils, notamment en matière de gestion, alors que la technologie devrait, au contraire, nous permettre de développer ce secteur.

Mon ambition, à travers des arguments que je développerai pendant la campagne, est de redonner de la croissance à notre secteur par des activités qui permettront aussi d'améliorer les performances des entreprises. La demande existe. Il faut donc travailler ce point. La croissance est l'un des grands axes de ma campagne.

J'ai également comme objectif de travailler sur la cohérence de nos tutelles, Bercy et Chancellerie. Nous devons aussi réfléchir sur notre profession comptable, libérale et associative, et sur son positionnement stratégique, notamment pour les cabinets qui traitent à la fois l'expertise-comptable et le commissariat aux comptes.

Troisième axe, la performance de l'Ordre des experts-comptables, à travers son rôle, son autorité, ses missions régaliennes, le tout à l'aune des mesures anti-blanchiment, des lanceurs d'alerte… Il faut également mettre en débat ce qui n'est plus acceptable pour un citoyen et ce que nous pouvons faire en tant que professionnel disposant du secret professionnel. L'Ordre, notamment avec son comité anti-blanchiment, pourrait fonctionner à la manière d'un filtre, avant que les « affaires » soient rendues publiques…




Emilie BOUSQUET
Journaliste

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