AccueilDroitChantiers de la collaboration : parler davantage de la violence au travail avant qu’elle ne s’exprime

Chantiers de la collaboration : parler davantage de la violence au travail avant qu’elle ne s’exprime

Lors des premiers Chantiers de la collaboration organisés par le CNB le 29 septembre, une table ronde a abordé le harcèlement et les discriminations au sein des cabinets, avec la psychologue clinicienne Valentine Vergnoux, et l’avocate Olivia Coppin.
Regards croisés d'Olivia Coppin et de Valentine Vergnoux aux Chantiers de la collaboration.
© AP - Regards croisés d'Olivia Coppin et de Valentine Vergnoux aux Chantiers de la collaboration.

Droit Publié le ,

Ce regard croisé de l’expertise des deux intervenantes avait pour objectif d’éclairer le public sur la meilleure manière de mettre fin à ces agissements au sein des cabinets d’avocats, mais également de mieux les anticiper, tout en accompagnant convenablement les victimes.

Comme l’a rappelé Olivia Coppin, avocate de formation et CEO de « Juste Business », le Barreau étant une micro-société, il doit s'adapter aux standards de la société actuelle. Et dans celle-ci, comme dans les entreprises, dans les agences de conseil et dans les cabinets d'avocats, le seuil de tolérance par rapport aux violences a complètement changé. La question sur la place du travail dans la vie des individus est devenue centrale, notamment depuis la crise sanitaire. Une crise de sens a émergé et a rendu les individus de plus en plus hermétiques à tout type de violence au travail.

Également fondatrice de « Ni victime ni bourreau », le premier programme de sensibilisation et d'éducation pour lutter contre les violences au travail, Olivia Coppin essaie d’avoir un temps d'avance sur cette violence. Elle intervient auprès des grandes écoles et des universités ainsi que dans les entreprises, les agences et tout type d'organisation, pour éduquer, sensibiliser et former les potentielles victimes, ainsi que les potentiels auteurs. « On est tous potentiellement victimes et on peut tous être un jour potentiellement auteur d'un management toxique sans en être conscient », a-t-elle relevé.

L’organisation, facteur déclenchant du comportement harcelant

Psychologue clinicienne et psychosociologue, Valentine Vergnoux intervient quant à elle auprès d'une institution pour accompagner ses salariés qui sont souffrance au travail. Il s’agit d’une entreprise nationale qui, depuis quelque temps, se voit retirer progressivement sa situation de monopole et qui donc s'ouvre à la concurrence, suivant une logique de rationalisation des coûts, de rentabilité et de productivité. En conséquence, les relations au travail ont tendance à se tendre et les conditions de travail, à se durcir. En tant que psychologue clinicienne, elle est amenée à recevoir à la fois des « agresseurs » et à la fois ceux qui en sont victimes.

Pour l’experte, l’origine d’un management toxique et pathologique vient essentiellement de l'organisation et des mutations institutionnelles. Les difficultés institutionnelles impactent directement l'organisation et les effectifs et peuvent apporter un climat de méfiance, amenant lui-même à des aménagements un peu pervers. « Quelqu'un de pervers, c'est extrêmement rare, en revanche, des aménagements pervers chez quelqu'un qui essaie de s'en sortir, ça l’est moins », a expliqué Valentine Vergnoux. Celle-ci a illustré son propos avec l’exemple d’un « manager harceleur » reçu en consultation. Convoqué par sa hiérarchie, il pensait pouvoir parler de son propre mal être au travail avant de se retrouver accusé de harcèlement sexuel.

Prévenir la violence au sein des relations intergénérationnelles

Comme l’a ensuite souligné Olivia Coppin, la violence au travail souffre de beaucoup de clichés. Chacun peut s’imaginer être potentiellement victime un jour mais pas bourreau. Or, certaines personnes peuvent être très agréables dans la vie de tous les jours et tyranniques au travail. Dans les cabinets d’avocats, où peut surgir un conflit générationnel entre associés, juniors et stagiaires, la violence est en réalité présente à tous les échelons. Comme l’a alors rappelé la psychologue clinicienne, le remplacement progressif, ou parfois très brutal, des anciennes générations par les nouvelles, et les changements de valeurs, d’idéaux et de principes que cela entraine, ont forcément des répercussions et peuvent être source de mal être au travail, et donc de violence.

D’où l’importance de sensibiliser et former le plus tôt possible, notamment dans les écoles. Pour l’avocate, il est également nécessaire que les cabinets donnent davantage de responsabilités très tôt, parce qu’au-delà de l'expertise juridique, certains ont une intelligence émotionnelle, une intelligence des situations, et auront très naturellement un leadership positif. Les profils de tyrans seront eux aussi identifiés très tôt et écartés de certains postes.

Victime et bourreau, mêmes symptômes ?

Olivia Coppin a tenu à souligner la complexité de cette relation de violence : les mêmes maux sont à l’origine du comportement de tyran et de celui de victime. Un management toxique est bien souvent l’expression d’un manque de confiance en soi, d’une volonté de tout contrôler, d’un problème de reconnaissance, de la peur de laisser sa place à l'autre. Derrière ces comportements violents, il y a toujours une peur, celle de ne pas être reconnu, d'être rejeté et de pas être à la hauteur. « Le bourreau est souvent pris lui-même dans un processus de burn-out, il n'arrive pas à déléguer et ne supporte effectivement pas de perdre le contrôle », a confirmé Valentine Vergnoux. Les victimes manquent également de confiance en elles pour tenir tête à leur bourreau, pour oser dire non, elles ont peur de ce que l’on va penser d’elles si elles laissent tomber et veulent coûte que coûte prouver qu’elles sont capables d’assurer au travail. « Finalement, des deux bouts de la chaîne, on retrouve un peu les mêmes symptômes », a relevé l’avocate.

La violence au cœur d’une relation tripartite

Olivia Coppin a ensuite démystifié l’idée selon laquelle la violence s’exprime au sein d’une relation victime-auteur. La violence prend en réalité forme au sein d’une relation tripartite, où l'organisation a une responsabilité énorme à jouer. Lorsque la violence se manifeste et lorsque des faits sont avérés, l'organisation est coupable si elle n’agit pas. Pour l’avocate, cette dernière a une responsabilité d'uniformisation des mœurs et des comportements, car dans une organisation, toutes les personnes n’ont pas eu la même éducation, ne viennent pas du même univers et n'ont pas non plus le même rapport à la violence. En ce sens, les formations autour du harcèlement et des violences au travail sont primordiales. Elles permettent de réexpliquer ce qu’est ou n’est pas une blague sexiste, ce qu’est ou n’est pas une violence, où elle commence et où elle s'arrête. « Si l'organisation fixe le seuil de ce qui peut se faire ou pas, on passe de la loi du silence à une forme de libéralisation de la parole », a insisté Olivia Coppin. Cela permet aux collaborateurs de mieux déceler la violence et aux managers d’être plus vigilants, même en période de stress. « Rien ne justifie la violence, y compris l'incompétence », a également tenu à rappeler l’avocate. « La violence, il faut en parler avant pour qu'elle arrive le moins possible », a-t-elle conclu.

Partager :
Abonnez-vous
  • Abonnement intégral papier + numérique

  • Nos suppléments et numéros spéciaux

  • Accès illimité à nos services

S'abonner
Journal du 02 décembre 2022

Journal du02 décembre 2022

Journal du 25 novembre 2022

Journal du25 novembre 2022

Journal du 18 novembre 2022

Journal du18 novembre 2022

Journal du 11 novembre 2022

Journal du11 novembre 2022

S'abonner
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?