AccueilInterviewBâtonnier de Paris : Frédéric Sicard, veilleur des libertés

Bâtonnier de Paris : Frédéric Sicard, veilleur des libertés

Frédéric Sicard vient de prendre ses fonctions de 219e bâtonnier de Paris. Directement en charge de l'EFB, de la direction des affaires publiques, du budget, et représentant le barreau de Paris au CNB, ce «veilleur de démocratie» appelle de ses vœux davantage de transparence au sein de l'Ordre des avocats de Paris.
Bâtonnier de Paris : Frédéric Sicard, veilleur des libertés

ActualitéInterview Publié le ,

Affiches Parisiennes : Quels sont, à votre avis, les grands thèmes de campagne qui ont contribué à votre élection ?

Frédéric Sicard : De la transparence, de la simplicité et du service. Je n’ignore pas non plus que nous avons été élus, Dominique Attias et moi-même, parce que nous avons, entre les deux tours, promis qu’il y aurait du contre-pouvoir et que nous accepterions de nous faire dire, par nos consœurs et nos confrères, ce qui ne va pas. Je pense que les travaux du Conseil de l’Ordre seront facilités par la publicité des débats. Je ne crains ni la transparence ni la démocratie. La leçon de la majorité est toujours ce qui emmène vers la voie droite.

A.-P : Comment va s’inscrire votre action par rapport au précédent bâtonnat ?

F. S. : Du 218e bâtonnier, je souhaite garder le meilleur, tout en ayant conscience que je prépare la place du 220e. Cette transmission est l’une des raisons pour lesquelles le bâtonnat de Paris tient depuis sept siècles et tiendra longtemps encore. C’est le respect de cette chaîne qui fait que nous progressons sans cesse. Que l’on n’attende pas de moi une révolution. Cette dernière est, au sens littéral du terme, un retour en arrière. Je n’imagine pas faire des tours sur moi-même. Je vois ce qui va de l’avant, ce que nous allons ajouter. La direction des affaires publiques était un succès, nous continuons. L’incubateur a apporté des idées très intéressantes, nous allons essayer de le développer. Les Campus ont été portés haut, nous en ferons un peu moins, mais nous allons poursuivre l’effort de nos prédécesseurs. Il y en aura au moins un par semestre. La périodicité sera néanmoins ouverte. La vice-bâtonnière Dominique Attias souhaite associer aux choix qui doivent être faits les élus du Conseil de l’Ordre. Il nous faut à la fois des destinations qui permettent le travail en commun, le travail à long terme et la construction de ce que j’appelle de mes vœux un vrai barreau international sans frontières. Ce n’est pas simplement du syndicalisme international, c’est un lien réel entre bâtonniers. Je crois que l’avocat a une identité professionnelle qui va au-delà de toutes les frontières et qu’il ne s’agit pas de faire rayonner le barreau de Paris plus qu’un autre barreau de France, mais bien tous les barreaux à l’unisson. De manière concrète, je crois en l’action des réseaux, pas en la conquête et en l’invasion d’un barreau par un autre.

A.-P : Quelle action allez-vous mener ?

F. S. : La vice-bâtonnière Dominique Attias prend en charge notre action internationale. Nous respectons ainsi les engagements que nous avons pris en campagne. Elle sera présente à l’international pour permettre que le bâtonnier de Paris soit à Paris. À elle incombe également la tâche de la RSE et l’engagement social dont elle a toujours été l’une des premières combattantes. Pour ma part, je prends en charge l’EFB, le Conseil national des barreaux, la direction des affaires publiques, la trésorerie – je veux un effort budgétaire conséquent –, la déontologie – je pense que c’est l’essence même des avocats – et l’exercice – je crois que si l’on veut un barreau entrepreneurial, il faut un bâtonnier qui mette toute son énergie au maintien et au développement des cabinets, par le fonds de soutien créatif et par une véritable cohérence dans la chaîne complète de l’exercice.

A.-P. : On assiste actuellement à une forme d’uberisation du droit, comment l’appréhendez-vous ?

F. S. : L’uberisation est inévitable, mais elle ne doit pas être crainte. Elle n’est que le développement des outils de communication. Reste à savoir quel est l’objet de cette communication. Je maintiens qu’il y a une limite à cette uberisation. Cette limite, contrairement à ce qu’indique le ministre de l’Économie, est tout simplement l’humanité. Ce ne sont pas les machines qui vont commander. Nous ne ferons jamais du « tout virtuel ». Il y a un degré de sophistication dans la relation au droit et à la justice qui justifie que nous rencontrions nos clients et que nous continuions à avoir ce rapport en cabinet, en tête à tête, les yeux dans les yeux. Au-delà de la délivrance de l’information juridique, ce degré de sophistication vise à travailler à une stratégie, qui amène le particulier ou l’entreprise vers le bien, c’est-à-dire le mieux de son intérêt. Ce lien humain très particulier ne pourra jamais se satisfaire de l’uberisation. En termes de déontologie, il y a un moment où il faudra réfléchir sur ce que l’on ne peut pas faire à distance.

A.-P. : Faudrait-il faire évoluer la déontologie ?

F. S. : Nous allons faire évoluer la déontologie ou, plus exactement, la préciser. Ce mot « humanité », je le choisis à dessein, parce qu’il est dans les premiers articles du règlement intérieur national qui fonde la déontologie en France. C’est elle qui paraît dans notre serment : nous devons agir avec humanité. Il y a donc bien un moment où il faut que nous disions que l’avocat virtuel, le cabinet 3.0, n’existe pas. C’est ce niveau-là qu’il va falloir définir. Je suis pour la plus large et la plus transparente des communications, par tous les moyens modernes, mais une communication respectueuse du secret, de la confidentialité, de l’absence de conflits d’intérêts – qui suppose l’identification et la connaissance du client.

A.-P. : Au-delà de cette clarification, quels sont vos objectifs pour défendre la profession d’avocat qui semble parfois malmenée par les Pouvoirs publics ?

F. S. :Notre profession est réellement malmenée. Nous avons signé un protocole sur l’aide juridictionnelle, dans lequel les Pouvoirs publics renonçaient à toute taxation de la profession. Voilà maintenant qu’on commence à nous expliquer que nous avons « mal lu » et que cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas d’impôts indirects sur l’ensemble des activités juridiques et judiciaires. Nous avons parfaitement « lu ». Les choses sont extrêmement claires. C’est la même histoire que pour la formation continue où un protocole a également été signé. Les Pouvoirs publics s’étaient engagés à la financer, mais ils n’ont jamais payé. Il faudrait qu’ils commencent à tenir leur parole.

Nous sommes par ailleurs en état de suspension de libertés. Il ne faut pas que l’on profite de l’état d’urgence pour traiter autre chose que ce qui a justifié cette décision, c’est-à-dire la lutte contre le terrorisme. Il faut donc arrêter de se perdre en route et ne pas oublier ce que sont les avocats qui servent les libertés publiques.

C’est la raison pour laquelle je suis intimement persuadé que la vraie stratégie de développement de la profession passe par l’affermissement de la garantie de confiance que nous donnons à nos concitoyens. Il faut que cette garantie soit contractuelle, éventuellement renforcée, réglementaire comme elle l’est actuellement, législative comme elle veut l’être, mais aussi constitutionnelle.

Quand on voit ce que le pouvoir bureaucratique cherche à grignoter au quotidien sur le statut de l’avocat, nous sommes intimement persuadés qu’il faut, comme l’ont fait les Brésiliens et les Canadiens, comme ont commencé à le faire les Allemands, les Chypriotes, les Suisses et les Espagnols, comme voudraient le faire les Mexicains, considérer que notre statut doit être constitutionnel, fondamental, pour que les Pouvoirs publics puissent dire aux autorités bureaucratiques que ça suffit !

« L’uberisation est inévitable, mais elle ne doit pas être crainte. Elle n’est que le développement des outils de communication. Reste à savoir quel est l’objet de cette communication… »

A.-P. : Sur la loi Renseignement, suite aux derniers événements, la position du barreau a-t-elle évolué ?

F. S. :Ce qu’il y a de bien avec les avocats, c’est qu’ils sont, par définition, de mauvais coucheurs qu’il est impossible de faire taire. Ils ne renonceront donc jamais à dire ce qui est à dire. On ne peut pas être avocat si on n’a pas cette conviction chevillée au corps. Les avocats ne sont fondamentalement pas des terroristes. Il n’y a donc fondamentalement aucune raison d’espionner les cabinets. Le barreau est l’un des piliers de la démocratie, la vie de l’avocat est l’un des piliers de la démocratie – ce sont des juges canadiens qui ont l’ont rappelé récemment. N’oublions pas la raison pour laquelle nous nous battons contre les terroristes, cette volonté farouche de sauvegarder nos valeurs. Renoncer à toutes nos libertés serait leur donner raison et leur faire gagner la guerre. Mon seul objectif est de rappeler qu’on ne peut continuer ainsi avec la loi sur le renseignement et mettre les avocats sur écoutes, mais quel en est l’intérêt ? Il y a sans doute des concessions à faire pour que nous allions vers la sécurité, mais pas au prix du cœur des libertés publiques, c’est-à-dire la défense au quotidien. Sur un sujet aussi important que celui de la sécurité collective, je partage profondément le sentiment qu’il était nécessaire, après les terribles événements du 13 novembre, de mettre en place l’état d’urgence, mais je viens dire également que ce dernier ne peut servir à tout ! C’est dommage pour la belle image des Pouvoirs publics en lutte que d’essayer de l’user en se dispersant sur des sujets qui n’ont rien à voir avec le terrorisme.

Dans les moments graves que le pays traverse, comme les anciens l’ont accepté il y a cent ans, il faut quand même qu’un avocat se lève en disant « c’est trop facile ! » Nous sommes à cent ans de l’année 1916. Nous étions à l’époque pendant la Grande Guerre. Il y avait des conseils de guerre, il y avait des cours martiales. Oui, les libertés étaient suspendues, mais les juges acceptaient quand même que l’on plaide. Ils allaient chercher les avocats en premières lignes pour qu’ils viennent défendre et que l’on puisse écouter. Le droit continuait de passer, le même souci devrait animer nos gouvernants pour qu’ils n’oublient jamais la leçon de l’Histoire.

A.-P. : Dans cette situation exceptionnelle pour la nation, nous voyons par ailleurs que la magistrature manque cruellement de moyens. Dans ces conditions, comment les avocats et les magistrats doivent-ils travailler pour que la justice soit rendue comme il se doit ?

F. S. : Vous constatez que l’on a réduit au minimum les moyens de la justice. Au point où nous en sommes arrivés, chaque Français consacre quotidiennement dix centimes d’euro à la défense de ses droits. Nous avons donc une justice qui vaut dix centimes ! La première des choses que nous devons dire, c’est que ce n’est pas raisonnable. On ne peut pas continuer comme cela. Une société qui se respecte est une société où il y a de la justice. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Histoire. L’homme a d’abord besoin de justice. Il faut quand même expliquer aux responsables budgétaires que cela n’est plus supportable et qu’une vraie société démocratique donne la priorité au droit, à la justice, sans oublier que le droit sert justement à la répartition égalitaire entre les citoyens. Le premier devoir que nous avons en tant qu’avocats est de rappeler à quoi sert le droit et de ne pas accepter que l’on continue à réduire ainsi le nombre de juges, à supprimer la collégialité qui garantit que ces juges ne peuvent pas être sous influence, à réduire le peu de moyens que l’on donne aux greffes qui permettent aux juges de motiver leurs décisions et donc de faire comprendre ce qu’est la répartition.

Si vous me demandez quels sont les sacrifices supplémentaires que nous avons à faire… Je vous réponds aucun ! Nous devons assurer au quotidien la défense comme elle doit l’être. Chaque citoyen a le droit d’être entendu et écouté. Une justice qui n’a plus les moyens d’entendre et d’écouter n’est pas une justice.

A.-P. : Avez-vous été sollicités par les Pouvoirs publics sur la réforme du droit du travail ?

F. S. : Il est de notoriété publique qu’aucun praticien n’a été sollicité sur la réforme du droit du travail. Les commissions ont été constituées d’éminents hauts fonctionnaires, d’éminents magistrats, voire de hauts magistrats, et d’éminents universitaires. Il était important que ce travail préliminaire soit fait. Je ne doute pas qu’une fois posés ces principes purement théoriques, nous pourrons les confronter à la pratique et donner quelques astuces et quelques stratégies qui permettront de faire une réforme efficiente qui est nécessaire pour que notre droit du travail soit un droit dynamique, pas un droit trop simple parce que nous vivons dans une société complexe, mais un droit rénové.

A.-P. : Quelle est votre position sur l’interprofessionnalité ?

F. S. : L’interprofessionnalité n’est pas l’alpha et l’oméga de notre profession. Je crois que les avocats ont surtout besoin de deux choses. D’une part que nous puissions renforcer notre déontologie en termes de conseil, pour renforcer la confiance du client, et d’autre part de renforcer la spécialité. Les clients ont besoin de celle-ci pour identifier l’expert pointu sur tel ou tel sujet.

Je ne suis pas contre l’interprofessionnalité dès lors que les règles de déontologie sont respectées, dès lors que les contraintes de spécialité sont respectées. J’ai néanmoins l’honnêteté de dire que je n’ai pas vu d’études marketing prouver que c’était la condition sine qua non du développement économique des avocats. En revanche, j’ai lu un certain nombre de textes qui expliquent que le renforcement de la qualification vers la spécialisation est nécessaire et que le renforcement de la déontologie pour pouvoir accéder à l’audit le plus en amont possible est indispensable.

A.-P. : Et sur l’avocat en entreprise ?

F. S. : On ne fera jamais aboutir ce projet sans se départir des postures, sans travailler sur du concret et sans recueillir l’avis de la majorité. On ne construit pas l’avenir du barreau contre le barreau, mais avec le barreau. Je souhaite ce travail en commun, à la fois du barreau, du CNB et des juristes d’entreprise qui permettra de faire bouger le dossier. Si l’on veut faire passer les choses de force, cela engendrera comme d’habitude des catastrophes et il ne se passera rien.

A.-P. : Les jeunes avocats attendent beaucoup de votre bâtonnat…

F. S. : Ils attendent du concret, du concret et encore du concret. Une fois réglés les problèmes de publicité des débats du Conseil de l’Ordre – pour que chacun sache ce que chacun pense –, une fois réglés les problèmes budgétaires – donc de déduction des cotisations –, il faut que l’on rentre dans le vif du sujet c’est-à-dire créer le fonds de soutien créatif, placer l’Incubateur à la source, de sorte que nous pourrons, en fonction des projets d’innovation, lancer une grande réflexion sur ce que doivent être les conditions de travail des jeunes et trouver les moyens, non pas d’un numerus clausus, mais de la maîtrise du développement de la profession. Ce n’est ni de l’ultralibéralisme ni totalement du colbertisme, simplement quelque chose de raisonnable. Nous avons plusieurs idées dont nous souhaitons que le Conseil de l’Ordre puisse débattre, en public, de telle sorte que les choses soient au carré et qu’elles puissent avancer.

Partage
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?