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Au cœur des Municipales, une pédagogie des sondages

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Au cœur des Municipales,  une pédagogie des sondages
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Qui dit élections dit sondages, et qui dit sondages dit aussi parfois prudence. D'où viennent les chiffres ? Comment sont-ils construits ? Comment les lire dans une élection complexe comme les municipales parisiennes ? Qu'entendra-t-on véritablement le dimanche 15 mars à 20 h ? Et, plus largement, quelle est la place des enquêtes d'opinion dans la sphère publique ? Eléments de réponses avec Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l'Ifop, qui décrypte également les enjeux du scrutin dans la capitale.

Affiches Parisiennes : Alors que tout un chacun à Paris se permet de commenter un « Monsieur A à X %, Madame B perd Y points », que sont vraiment ce X et ce Y ? Autrement dit, comment sont construits les chiffres que l'on entend et surtout comment les interpréter, étant donné qu'il s'agit de 17 élections à deux tours avec un troisième tour au conseil de Paris ?

Frédéric Dabi : Paris, Lyon et Marseille constituent des élections un peu à part. Les municipales y sont régies par la loi PLM qui date de 1982 et ne sont pas des élections directes : en 2014, on ne votait pas pour Jean-Claude Gaudin à Marseille, Gérard Collomb à Lyon ou Anne Hidalgo à Paris. On vote à deux niveaux, ce qui fait que l'on peut avoir plus de voix que son adversaire à l'échelle de la ville et perdre in fine. En 1983, Jean-Claude Gaudin avait plus de voix que le socialiste Gaston Defferre et ne l'a pourtant pas emporté, idem pour Jean Tiberi et Philippe Seguin en 2001 face à Bertrand Delanoë.

Les sondages Paris globaux sont rigoureux car obéissent à la méthode des quotas. On construit un « mini-Paris » en termes de sexe, d'âge, de profession ou encore d'arrondissement (par exemple le 15e pèse pour 10 %, les quatre premiers arrondissements ensemble pour 6 % etc.). Techniquement il est notable que Paris est le seul endroit où nos enquêtes ne se font pas par téléphone, mais par internet, car la base de répondants est suffisante. Le mode de recueil en ligne permet sans doute une plus grande sincérité dans les réponses.

Les résultats qui en sont issus sont intéressants dans la mesure où ils donnent une tendance forte. Il ne faut toutefois pas leur donner une valeur prédictive car ils peuvent cacher des réalités spécifiques, arrondissement par arrondissement. Prenons l'exemple de la liste France insoumise conduite par Danielle Simonnet : ils sont à 5 ou 6 %, c'est assez peu, on dira même qu'ils n'ont aucune chance de jouer un rôle sur Paris global, mais dans le 19e, dans le 20e ou dans le 10e ils peuvent être au-dessus de 10 % et se maintenir au second tour. Il faut, en effet, aussi avoir en tête qu'aux municipales il est relativement facile de se qualifier pour le second tour : aux législatives, il faut 12,5 % des inscrits ; aux municipales il faut 10 % des exprimés.

Récemment, pour le JDD, nous sommes allés chercher un peu plus de finesse. Nous avons été rigoureux en collant directement à la réalité parisienne dans la mesure où nous avons réalisé un sondage sur offre réelle. J'ai testé l'offre arrondissement par arrondissement. Dans le 15e nous soumettions aux enquêtés « Evren soutenue par Dati », « Goujon » divers droite, par exemple, sans donner uniquement le candidat à la mairie centrale.

A.-P. : Le dimanche 15 mars à 20h, ce ne sont pas les résultats des dépouillements que nous aurons à la télévision mais des estimations. Comment s'y prend-on à l'Ifop pour annoncer ces résultats, notamment quand les choses sont complexes comme à Paris ?

F. D. : Ce que l'on fait le jour du vote n'a rien à voir avec les sondages de la campagne. Ce sont des opérations d'estimation. C'est une comptabilisation des bulletins réels, sur un échantillon de bureaux de vote significatifs qui ferment à 18h, qui va nous permettre à 20h de donner le résultat au dixième près à l'échelle d'une ville. À Paris, l'Ifop se constitue un échantillon de 80 bureaux de votes (il y en a plus de 1000), avec des bureaux de vote typiques de gauche et de droite, arrondissement par arrondissement.

Des journalistes parlent encore de « sortie des urnes ». Dans les faits, il n'y a plus sondages de sortie des urnes depuis 15 ans : des enquêteurs venaient à la sortie des bureaux de vote pour vous donner un questionnaire, non pas pour connaître votre vote mais pour savoir à quel moment vous vous étiez décidé, vos motivations pour voter, les enjeux qui comptent pour vous, si vous aviez fait un vote sanction ou pro-quelque chose, etc. L'issue de ces sorties n'était pas forcément correcte car on ne pouvait pas garantir la représentativité. Ce n'était pas du vote à proprement parler mais plus l'équivalent des sondages que l'on fait pour comprendre les comportements des électeurs.

À l'Ifop, à 20h, on se focalisera sur Paris, Lyon et Marseille, mais aussi sur des villes comme Besançon, qui pourrait être gagnée par les Verts, Perpignan, car on y trouve Louis Alliot et le RN, ou Pau pour François Bayrou.

A.-P. : On a parlé des spécificités du mode de scrutin parisien et esquissé la question des déterminants du vote. Comment l'électeur parisien vote-t-il ? Plutôt pour son maire d'arrondissement ou en fonction de la mairie centrale ? On pourrait imaginer un citoyen content de son maire qui se représente mais opposé au candidat que celui-ci soutient comme maire de Paris…

F. D. : C'est LA question centrale du vote indirect. La plupart du temps, sur le bulletin de vote, on trouve à la fois le nom du chef de file (ou tête de liste) et le nom de la personnalité qui se présente pour être maire de Paris. On trouvera par exemple ainsi « Goujon » (avec personne) et « Evren avec Dati ». Dans les faits les choses sont très variables. Le vote parisien semble axé autour des prétendants à l'Hôtel de ville, mais des maires sortants, ça et là, ont réussi à se créer une notoriété et une image : Delphine Bürkli dans le 9e est En Marche mais bien vue dans son arrondissement et des gens de droite vont sans doute aller vers elle. Dans d'autres cas, les planètes s'alignent davantage. Dans le 6e, par exemple, Jean-Pierre Lecoq est élu depuis 1994. L'arrondissement plutôt chic devrait avoir des affinités pour Rachida Dati et cela passera aussi par le biais d'une sympathie pour le maire sortant. Dernier cas et dernier exemple, Eric Lejoindre dans le 18e est, lui, moins connu et l'élection pourrait davantage ressembler à un match Hidalgo-En Marche via Pierre-Yves Bournazel. Et dans tout cela, il faut aussi tenir compte des stratégies de fusion qu'il peut y avoir entre les deux tours.

De façon plus générale, les déterminants du vote à une élection municipale reposent sur une alchimie entre un bilan, quand on est sortant, un programme et une incarnation. C'est cela qui fait que les choses sont plus faciles pour un maire sortant que pour En Marche qui n'a pas encore de bilan et pas toujours des personnalités connues. Ils recevront sans doute davantage un vote d'étiquette. L'élection municipale est l'élection de la stabilité, l'élection où la règle est de reconduire les sortants. Paris, du fait des spécificités du scrutin, réinvestit ce triptyque de façon plus singulière. Le vote y est moins dépolitisé, moins déconnecté des réalités nationales. À Paris, le vote sanction peut être réel : ceux qui n'aiment pas le Gouvernement ne voteront sans doute pas pour les soutiens d'Agnès Buzyn, quand bien même, localement, ils auraient été prêts à voter pour des têtes de liste comme Delphine Bürkli, Florence Berthoux ou Frédérique Calandra.

A.-P. : Sanction pour le gouvernement qui dans Paris, semble-t-il, s'entremêle aussi avec un « pour ou contre » Anne Hidalgo…

F. D. : Anne Hidalgo n'est pas portée par une dynamique, mais elle a un socle stable et des réserves du côté de l'électorat écologiste. Son bilan est toutefois contesté, ce qui fait que beaucoup de Parisiens recherchent la personne qui leur permettra de « sortir la gauche de l'Hôtel de ville ». C'est aussi une des raisons qui me font parler d' « incertitudes très fortes » autour de cette élection.

A.-P. : Alors que les incertitudes sont « très fortes », sur quoi se décideront les électeurs indécis ?

F. D. : L'Ifop a réalisé pour la fondation Concorde une enquête au mois de janvier dans laquelle on demandait à un échantillon de 1 000 Parisiens quels étaient les éléments qui aiguilleraient leur vote. Arrive en numéro un la propreté, un élément récurrent dans les grandes villes mais que l'on n'avait jamais vu aussi haut. Deuxièmement, il y a la sécurité. Sur ces deux éléments, Anne Hidalgo est en difficulté car, à tort ou à raison, on dit que Paris est sale et que l'insécurité a augmenté. Propreté et sécurité sont des thèmes intrinsèquement liés d'ailleurs : on ne va pas se sentir à l'aise dans une ville que l'on trouve sale. Troisième élément, celui-ci plutôt à l'avantage de la maire sortante, la lutte contre la pollution. Les impôts et la dette sur lesquels le bilan de la gauche parisienne est également contesté complètent le quatuor.

A.-P. : Il y a la ville de Paris, mais aussi le Grand Paris. C'est notamment la première élection municipale depuis la naissance de la métropole…

F. D. : Il y a vraiment une grande dichotomie entre Paris et la petite couronne. Les enjeux majeurs du Grand Paris se trouvent dans Paris même. Beaucoup dans la capitale décodent négativement le Grand Paris comme une dilution de l'identité de Paris dans une sorte de magma de banlieue. Les propositions de Cédric Villani d'agrandir Paris, vu ce que l'on observe dans l'opinion, sont à ce titre assez courageuses. Les Parisiens ne sont pas portés là-dessus. Quand on leur demandait en 2018 sur quoi la Ville travaillait le plus, ils répondaient en tête « le Grand Paris » ; et quand on leur demandait sur quoi ils espéraient des actions rapides, le « Grand Paris » était la dernière modalité de réponse. Il y avait un gros décalage entre les perceptions et les attentes. L'initiative est bien davantage soutenue dans les départements de la petite couronne, où les gens d'ailleurs se présentent comme parisiens lorsqu'ils sont en vacances. Dans une élection municipale, il est toutefois difficile de faire campagne et de mobiliser l'électeur avec des enjeux qui sortent du cadre communal.

A.-P. : Une question plus générale pour conclure : que les sondages ont-ils encore à dire aujourd'hui ? Si l'on caricature un peu, à moins qu'ils aillent en notre faveur, et dans ce cas on dira « prudence, mais regardez comme mon projet rencontre l'opinion », ils sont plutôt décriés et on va affirmer que l'on peut faire dire aux chiffres ce que l'on veut. On a aussi l'impression que le Brexit et l'élection de Trump ont abîmé leur crédibilité.

F. D. : Il est vrai qu'il y a une utilisation des sondages comme une ressource quand ils arrivent dans champ médiatique. Il faut préciser que l'on parle là des sondages qui sont publiés, car la plupart de nos enquêtes ne le sont pas. Dans le cadre d'une campagne électorale, l'Ifop reçoit beaucoup de commandes des partis notamment. Mais ceux qui sont publiés vont être exploités pour y puiser soi-même de la légitimité ou délégitimer l'adversaire. Des marcheurs qui se disaient heureux de notre dernier sondage qui montrait une progression d'Agnès Buzyn disaient parfois au mois de janvier lorsque l'on mesurait Benjamin Griveaux à 15 % talonné par Cédric Villani à 13 % que l'Ifop roulait pour Anne Hidalgo ou Cédric Villani… Il est fréquent de remettre en cause l'émetteur mais dans les faits nous travaillons avec tous les partis. En outre, rappelons que pour tout sondage publié l'Ifop doit remettre une notice à la Commission des sondages, chargée de valider la qualité des enquêtes.

Quand on dit, par ailleurs que « les sondages se sont trompés », on se trompe en fait sur la vocation et le rôle du sondage. Est mentionné explicitement dans tous nos rapports que le sondage est une indication significative d'un rapport de force mais qui en aucun cas est prédictive des résultats. On mesure des dynamiques mais on ne donne pas des chiffres au point près. Pour Trump il y avait, comme à Paris, la question des sondages globaux ou par Etat, ce qui fait que Clinton était devant en voix au global mais pas dans les « swing states » et in fine dans les grands électeurs. Pour le Brexit des sondages donnaient le « leave » gagnant. Plus problématique a été peut-être, en France, l'élection présidentielle de 2002. La faute était plus collective. Il y avait eu pendant cinq ans un tel storytelling politique et médiatique sur l'affrontement à venir entre les deux cohabitants Jacques Chirac et Lionel Jospin que quand Jean-Marie le Pen est monté dans les sondages en fin de campagne, personne n'y a cru.

En résumé tout cela montre qu'il y a bien une exploitation du sondage. Je voudrais dire que tout ce qui est publié chez nous est accessible en ligne en intégralité. Il ne faut pas donner un pouvoir trop important à un chiffre qui serait phare : il faut regarder aussi les signaux faibles, la façon dont les questions sont posées et les formulations, regarder les dynamiques et pas que le chiffre à une date t. Il y a une vraie pédagogie à avoir. Pendant longtemps, notamment, l'AFP même ne regardait que les seconds tours.

A.-P. : Et au-delà des municipales ?

F. D. : À l'Ifop, on réalise deux types d'études. Il y a une branche marketing pour les entreprises qui lancent un nouveau produit ou un nouveau packaging. Moi, je travaille dans la branche opinion dans laquelle il y a deux grandes familles d'études avec la césure enquête publiée/confidentielle. Il y a des enquêtes pour des partis politiques mais aussi pour des entreprises, des collectivités territoriales, des enquêtes d'image corporate ou de climat interne (par exemple : comment les salariés vivent-il leur travail ?). De tout cela on ne voit généralement qu'un tout petit bout dans les médias.




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