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Vincent Reynier : "Le commissaire aux comptes est au centre de la prévention"

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Vincent Reynier  : "Le commissaire aux comptes est au centre de la prévention"
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Vincent Reynier est le président de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Paris depuis le 1er novembre 2020. Face aux difficultés de la Covid, les commissaires aux comptes sont très engagés sur le sujet de la prévention des difficultés des entreprises et ont évolué, Vincent Reynier nous explique comment.

Affiches Parisiennes : Vous êtes le président de la CRCC de Paris depuis le 1er novembre 2020. Comment se portent aujourd'hui les commissaires aux comptes de l'Île-de-France ?

Vincent Reynier : Les commissaires aux comptes sont comme l'ensemble des Français, ils vivent les événements en fonction de l'actualité de la pandémie. Ils sont très sollicités, ils ont dû changer leurs habitudes et faire preuve de résilience. Ils le font bien et ils ne sont pas plus à plaindre que l'ensemble des entrepreneurs, que l'ensemble des Français. Ils doivent s'adapter et accélérer leur mutation. Nous rencontrons certes des difficultés liées à la crise, des difficultés en tant que chefs d'entreprise, puisque nous avons nous-mêmes des cabinets à diriger. Nos organisations sont touchées sous l'effet du télétravail, comme tous les chefs d'entreprise qui essayent en ce moment de vivre dans cette période complexe. Notre particularité, c'est qu'en plus de la direction de nos propres cabinets, nous avons à gérer les problématiques de nos clients, leurs difficultés et cela demande beaucoup d'adaptation. Les commissaires aux comptes franciliens font face à ces difficultés.

Je crois beaucoup à la destruction créatrice et notre façon de travailler aujourd'hui ne sera plus la même demain. Nous avons évolué. Nous avons d'autres manières de communiquer, que ce soit les uns avec les autres, vers l'économie, ou encore avec nos clients. Nous sommes très engagés sur le sujet de la prévention des difficultés des entreprises, parce que si aujourd'hui les dispositifs mis en place par l'Etat fonctionnent, demain les choses risquent d'être plus compliquées.

A.-P. : Comment ressentez-vous ces difficultés chez vos clients ? Que se passera-t-il lorsque ces aides s'arrêteront ?

V.R. : Dans toute prévision il y a, bien évidemment, une part d'inconnu. La manière dont nous allons sortir de la pandémie, nous l'ignorons encore aujourd'hui. Nous devrions tendre, fin juin, à une forme de normalité, que nous espérons durable. Sur la manière dont l'État va se caler par rapport à ces différents dispositifs pour accompagner la reprise, quelques indices ont été donnés par la ministre de l'Economie, qui semble dire qu'il va quand même poursuivre les aides tant que le retour à la normale n'est pas total. Mais pour l'instant, ce sont des déclarations verbales et nous n'avons pas encore véritablement les textes qui vont encadrer ces aides. Quant à la réaction des créanciers, nous avons eu une première réponse sur les PGE, puisque nous savons qu'ils sont repoussés d'un an. Les premiers ont été accordés à peu près au mois de mars, ça s'est étalé tout au long de l'année 2020 et il est clair que la plupart peuvent repartir pour un an. Il y a tous les moratoires vis-à-vis des organismes sociaux, en particulier l'Urssaf, qui sont en train de se mettre en place. Viennent ensuite les fournisseurs et les bailleurs. Le problème des baux, surtout en région parisienne, est quelque chose de très sensible. Notre rôle sera d'accompagner et de faire le tri entre ce qui relève de la « dette Covid » et de la dette liée à une mauvaise situation structurelle.

Notre but est de participer, comme tous les acteurs de l'économie, au sauvetage maximum des entreprises qui sont viables. Il faut donc avoir une bonne visibilité sur ce qu'est une entreprise viable. Si « l'accident de parcours » est lié à la pandémie, il faut tout mettre en œuvre pour aider ces entreprises à s'en sortir en réétalant la dette. Pour celles qui sont structurellement dans un modèle déficitaire, on ne peut pas encourager la poursuite d'une exploitation qui est ruineuse, on ne peut pas « sponsoriser » des entreprises à perte. Nous avons un véritable rôle d'analyse, de diagnostic à apporter et c'est pour cela que nous avons mis en place de nombreux dispositifs et que nous tâcherons, en particulier à la CRCC de Paris, d'être force de proposition. Nous savons que le temps législatif est très long et que les textes en vigueur sur le sujet sont nombreux. A vouloir modifier en profondeur tout le dispositif de prévention, nous risquons de passer à côté du traitement de la crise avant que les textes n'aient bougé. Nous nous devons d'être ingénieux et surtout force de proposition dans l'adaptation et la simplification des textes. C'est le rôle des institutions de proximité, Paris est une grande CRCC, nous sommes presque 2 700 sur les 11 000 commissaires aux comptes de France. Nous représentons une part importante du corps professionnel en France, il est donc très important que nous soyons partie prenante.

Nous avons aussi, au sein de la CRCC de Paris, une similitude et une grande proximité avec le Tribunal de commerce de Paris. C'est le premier tribunal de commerce en France, avec 180 magistrats, quand le deuxième tribunal, celui de Marseille, en a 80. Dans le cadre de la prévention des difficultés, nous allons travailler avec l'ensemble des tribunaux de commerce d'Ile-de-France et bien évidemment, en particulier celui de Paris. Nous avons l'ambition d'emmener le maximum d'entreprises vers les procédures amiables, mandats ad hoc, conciliations. Et puis aussi, aller vers la sauvegarde, que l'on croit toujours réservée aux grandes entreprises mais qui peut être tout à fait adaptée à des PME lorsqu'il s'agit de négocier avec un bailleur de fonds, avec des organismes financiers, etc. Le but, pour nous, c'est d'une part d'amener nos confrères vers ces procédures amiables, de leur dire d'oser aller au tribunal et pas uniquement quand il est quasiment trop tard. C'est un rôle primordial que nous avons à jouer et les présidents de tribunaux de commerce, comme le président du Tribunal de commerce de Paris, en sont intimement persuadés. Nous travaillons aussi avec le Parquet et il est important de démystifier les procédures au tribunal de commerce.

A.-P. : Quelle a été la conséquence de la baisse des seuils pour la profession ? Combien de mandats vous avez perdu en Ile-de-France ?

V.R. : Nous sommes en train de travailler sur les statistiques et bien évidemment, elles sont légèrement floutées par trois phénomènes. Le premier, c'est que la loi Pacte faisait courir les mandats jusqu'à leur terme. Pour l'instant, deux années sont passées, il reste encore quatre années à suivre sur la suppression de ces mandats. Le deuxième tient aux prolongations importantes accordées l'année dernière sur les délais pour produire des états financiers et tenir des assemblées générales. En conséquence, les renouvellements se sont étalés non pas jusqu'au 30 juin, mais quasiment jusqu'au 31 décembre 2020. Pour récolter les données liées aux déclarations d'activité, nous disposons d'AGLAE, un outil de la compagnie nationale, qui a le mérite d'exister, mais dont les informations mériteraient d'être affinées. Par exemple, à l'intérieur de l'ensemble des déclarations d'activité de nos confrères, il est difficile à ce stade de distinguer la part de la croissance externe, de la décroissance, ou de la croissance interne. En outre, et c'est l'une des spécificités de l'activité de membres de la CRCC de Paris, nous savons que beaucoup de cabinets réalisent des missions de commissariat aux apports ou à la fusion. Ces missions complexes, à forte valeur ajoutée, sont ponctuelles et donc aléatoires d'une année à l'autre, ce qui nous empêche de connaître la part exceptionnelle des honoraires par rapport à d'autres missions récurrentes. Aujourd'hui, nous constatons une très faible érosion des bases de cotisations de la CRCC de Paris. C'est une excellente nouvelle pour le moment, mais attention à l'arbre qui cache la forêt. Est-ce que cela touche tous nos confrères ? Je n'ai pas encore tout à fait cette analyse. En attendant, il est clair que globalement, il y a quand même une baisse du nombre de mandats.

A.-P. : Peut-on transformer ces mandats en mission d'expertise-comptable dans certaines entreprises qui feraient appel à leur commissaire aux comptes en tant qu'expert-comptable ?

V.R. : Je ne crois pas au mélange de l'audit et du conseil. Si un commissaire aux comptes ne peut auditer les comptes pour lesquels il a été expert-comptable, c'est néanmoins possible dans l'autre sens. Pour autant, l'idée de le faire devenir expert-comptable reviendrait à dire que les missions sont totalement interchangeables. Pour une partie des missions, et c'était le cas avant la loi Pacte, il y avait un certain recouvrement entre les deux métiers et l'utilité réelle du commissaire aux comptes était difficile à démontrer. Depuis l'adoption de la réforme, notre profession doit se réinventer et, pour moi, la pandémie ne doit pas être le moyen de rendre de nouveau obligatoire des missions d'attestations, etc. Il faut rendre les commissaires aux comptes incontournables. Aujourd'hui, si, dans le cadre d'une procédure amiable, le commissaire aux comptes accompagne son client et que le tribunal de commerce demande un diagnostic de solvabilité, il est à même d'accomplir cette mission. L'expert-comptable pourrait le faire aussi, mais le commissaire aux comptes, étant vraiment au centre de la prévention, peut apporter ce service au client et démontrer, surtout vis-à-vis des acteurs des tribunaux, d'une certaine indépendance qui n'est pas toujours évidente lorsqu'on est expert-comptable. Je ne dis pas que les experts-comptables ne sont pas indépendants, mais dans certains cas, le rôle du commissaire aux comptes, qui est un acteur extérieur par rapport à des données qu'il n'a pas bâties lui-même, peut être utile et servir de caution pour rassurer les tiers.

A.-P. : Aujourd'hui, votre profession est-elle censée évoluer ? Des pistes de réflexion pour faire évoluer la profession du commissaire aux comptes ont commencé à être étudiées ?

V.R. : Tout d'abord, celui qui n'évolue pas recule. Bien évidemment, il faut qu'il y ait des évolutions. Nous avons deux objectifs. Le premier, c'est démontrer notre utilité. Le deuxième, c'est qu'aujourd'hui, nous devons dialoguer avec le régulateur qui est le H3C car nous avons un véritable rôle d'analyse et de diagnostic. Au-delà de la certification, qui repose bien évidemment sur une méthodologie très encadrée, pour pouvoir donner une opinion sur des états financiers, il faut comprendre un modèle économique, essayer d'analyser et apporter une expertise véritablement aiguisée aux chefs d'entreprise. Dans ce contexte très mouvementé, c'est primordial. Nous travaillons énormément sur l'utilisation des datas pour pouvoir développer au maximum cette analyse. Pour cela, nous tentons de travailler avec l'intelligence artificielle, ou du moins des outils qui l'utilisent, et ainsi aller plus loin dans nos diagnostics et notre offre de valeur. Je suis persuadé que cette expertise qu'ont les commissaires aux comptes peut être déclinée dans d'autres domaines. Dès qu'on commence à toucher aux datas, on touche à la cybersécurité. Nous savons qu'aujourd'hui, la cybercriminalité n'est pas le lot que des grandes entreprises, et qu'elle touche aussi les PME. Se pose aussi le problème de l'audit des assurances et de toutes les procédures internes aux sociétés. Je pense de plus en plus que le commissaire aux comptes est un des acteurs qui va pouvoir amener cette expertise dans différents domaines : maniement des datas, prévention des difficultés, cybercriminalité, protection des données…

A.-P. : Considérez-vous votre profession comme une profession d'avenir pour les jeunes ? Est-ce qu'elle attire toujours autant ?

V.R. : Nous faisons beaucoup pour les jeunes à la CRCC de Paris, et nous avons à cœur de les impliquer dans nos actions. Dès le début de notre mandature, nous avons mis en place de manière commune avec Laurent Benoudiz, le président de l'Ordre des experts-comptables de Paris IDF, Luca, un espace de coworking de 700 m2, situé rue du Colisée,afin que les jeunes puissent avoir accès à des locaux professionnels pour s'inscrire à l'Ordre et à la Compagnie. Un accord a été pris avec le H3C, qui a été très réactif, pour autoriser la domiciliation des jeunes commissaires aux comptes, ce qui leur permet d'être domiciliés à Paris à des tarifs qui défient toute concurrence. Les outils de datavisualisation, tels que VizNow, sont gratuits pour tous les commissaires aux comptes de notre ressort, et pour ceux inscrits depuis moins de trois ans, une formation dédiée leur est offerte, en plus de la part fixe régionale des cotisations. En parallèle, nous avons véritablement la volonté de nous tourner vers les étudiants et les acteurs de la formation. Nous invitons les étudiants et leurs professeurs à assister à nos webinaires, réservés jusque-là aux professionnels. À compter de la rentrée prochaine, nous souhaitons également aider les jeunes qui rencontrent, pour des raisons financières, des difficultés dans la poursuite de leurs études en audit, avec l'octroi d'une bourse et la mise en place d'un parrainage, c'est-à-dire un accompagnement par un professionnel pour les aider à trouver un stage, un poste, etc. A l'issue de notre évènement « Focus sur l'actualité » qui s'est tenu le 23 mars, nous avons initié un partenariat avec le Master CCA de la Sorbonne autour de VizNow et Power BI. Je crois en effet beaucoup à la mise en place d'outils de datavisualisation, au maniement des données via l'intelligence artificielle. Nous nous inspirons aussi de ce qui se passe dans d'autres pays, aux Etats-Unis et au Canada en particulier. Les auditeurs outre-Atlantique ont aujourd'hui une démarche très proactive. Nous travaillons actuellement pour voir de quelle manière nous pourrions nouer un partenariat avec les CPA du Canada via le Lab50. Si nous changeons véritablement notre image un peu poussiéreuse, et que nous parvenons à démontrer l'utilité de notre métier, je suis persuadé qu'il y a plein d'avenir pour les jeunes. Mais pour cela, il faut leur donner les moyens et les impliquer dans nos institutions. C'est ce que nous avons fait au sein du nouveau conseil régional de la Compagnie de Paris.

A.-P. : A ce titre, un événement, Les Estivales, est organisé par les associations CJEC et ANECS. Vous-y serez ?

V.R. : Bien évidemment, la CRCC de Paris sera partie prenante à cet événement.

C'est très important que l'on travaille avec les stagiaires et avec le club de jeunes experts-comptables et commissaires aux comptes. Ces forces vives sont la profession de demain. Ensemble, nous relevons le défi de sortir de notre zone de confort, de nous réformer. Cela passera sûrement aussi par une réforme de notre diplôme. On va y travailler avec l'Ordre des experts-comptables de Paris IDF, avec qui nous œuvrons déjà à faire évoluer les formations non obligatoires. La CRCC de Paris est partie prenante avec l'Ordre dans l'école Sup'Expertise, pour proposer demain une filière francilienne dédiée aux experts-comptables et aux auditeurs, qui intègrera des formations d'excellence, comme celles dispensées par le Master CCA.

A.-P. : D'autres sujets en particulier vous tiennent-ils à cœur ?

V.R. : Je crois beaucoup à la décentralisation et à la régionalisation. Je suis convaincu que les professionnels de terrain sont ceux qui apportent les meilleures réponses avec la meilleure réactivité. Je tiens absolument à garder des prérogatives régionales. La formation permanente est également un sujet qui me tient à cœur. Je revendique là-dessus une indépendance et une certaine liberté vis-à-vis du carcan national. Je souhaite avoir une relation directe avec le régulateur sur ces plans de formation, mais aussi sur le contrôle d'activité des mandats non EIP (entité d'intérêt public). Les professionnels sont contrôlés en deux catégories de mandats : d'une part les mandats dits « EIP », qui sont directement contrôlés par le H3C, et d'autre part, les mandats « non EIP », détenus par l'immense majorité des professionnels. Aujourd'hui, il faut savoir que le contrôle non EIP à Paris représente 5 500 heures, ce qui est très lourd et nécessite d'importants moyens humains, à savoir un corps de 45 contrôleurs. La qualité reconnue de leurs rapports et leur efficience est le résultat de nos formations et du suivi rigoureux de responsables régionaux du contrôle d'activité. Je revendique donc de maintenir à l'intérieur des CRCC ce contrôle non EIP. Je pense que la régionalisation présente de nombreux avantages contribuant à l'efficacité de nos missions régaliennes et, in fine, à la qualité de nos missions d'audit. Cette idée est partagée avec d'autres CRCC. C'est un axe sur lequel je me battrai car c'est capital pour nos membres, notre institution, et la profession tout entière.n




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