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« Calculez vos indemnités de rupture du contrat travail pour 10 euros »

Membre fondatrice de l'association AvoTech, Maître Alexandra Sabbe-Ferri, avocate en droit social a créé la plateforme mesindemnités.com. Né de sa pratique professionnelle, cet outil en ligne permet aux justiciables, salariés comme entreprises, de calculer facilement leurs indemnités de rupture du contrat travail. Une aide précieuse en période de crise.
« Calculez vos indemnités de rupture du contrat travail pour 10 euros »

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Affiches Parisiennes : En quoi consiste la plateforme mesindemnités.com que vous avez créée et comment vous est venu l'idée ?

Alexandra Sabbe-Ferri : C'est un calculateur des indemnités de rupture du contrat travail que j'ai créé en 2017. En fait, je suis avocat en droit du travail depuis 2005 et, comme de nombreux avocats travaillistes, je fais beaucoup de droit de la rupture du contrat de travail. Quand j'étais collaboratrice, je me suis rendu compte que les clients sont souvent empêtrés et en train de patauger dans les explications juridiques qu'on pouvait donner et que finalement, ils commencent vraiment à nous écouter le jour où on leur donne une estimation de leurs indemnités de rupture parce que ça leur permet de se projeter avec cette idée de l'enjeu financier de la procédure.

Du coup, lorsque je me suis installée à mon compte en 2011, je me suis demandée ce que je pouvais faire pour me différencier de mes confrères et j'ai décidé de creuser le sujet des indemnités de rupture. J'ai souhaité essayer de donner le montant des indemnités à mes clients dès le démarrage, à la première consultation, pour voir ce que ça changeait.

Résultat : ça change tout ! À partir de là, à chaque fois que je rencontrais un prospect, je lui donnais l'estimation de ses indemnités en début de rendez-vous, qu'il soit employeur ou salarié, et je le transformais systématiquement en client. J'ai constaté une réassurance énorme, une grande satisfaction et une confiance aussi de leur part parce que j'avais répondu à leurs besoins. J'ai aussi testé de ne pas le faire, et là, je ne transformais pas nécessairement donc j'ai vu une énorme différence et j'ai commencé à bosser là-dessus.

« Je considère que ma mission est celle de l'accès au droit »

En 2011, le digital ça me passait complètement au-dessus de la tête, du coup j'ai d'abord travaillé sur Excel. Ça a super bien marché, donc j'ai fondé le cabinet Sagan parce que j'avais trop de travail pour rester en exercice individuel.

Puis, en 2017, je découvre la legaltech complètement par hasard en découvrant le Prix de l'innovation du Village de la justice, et je me suis dit ce truc est génial et c'est hyper adapté à ce que je fais déjà. Je me suis alors renseignée auprès de développeurs de la legaltech pour savoir comment faire et j'ai vu qu'effectivement, il fallait créer un algorithme pour améliorer les formules de calcul des indemnités de rupture. J'ai alors développé ma solution.

A.P. : Comment fonctionne votre plateforme ?

A. S.-F. : C'est un outil qui est né de ma pratique professionnelle avec mes clients, donc ça en fait une plateforme qui a énormément d'originalité dans son calcul et dans ses résultats par rapport à toutes les solutions qui peuvent exister sur le marché et qui ne sont pas très nombreuses.

Déjà, le premier point que j'ai vraiment visé depuis le départ en 2011, c'est de parler en net. Les indemnités en droit sont toujours données en brut dans les textes, donc la plupart du temps quand on discute avec nos clients ou qu'on négocie entre confrères, c'est en brut. Vous imaginez bien que pour un client ce n'est pas clair car le brut est un montant théorique qui n'existe pas, parce qu'il ne représente ni ce que le salarié a dans sa poche, ni le coût employeur puisqu'il faut y ajouter les charges sociales. Du coup, j'avertis mes clients que les charges sociales peuvent varier d'une boîte à l'autre et je leur donne un montant moyen pour qu'ils se fassent une idée, ce qui a du succès.

Le deuxième point qui fait aussi l'originalité de la plateforme c'est qu'elle réunit l'ensemble des indemnités. En fait, je n'ai jamais compris qu'on puisse traiter les indemnités de rupture de façon différente suivant leur nature, alors qu'elles se répondent et interagissent entre elles.

Par exemple, l'indemnité de congés payés qui est payée en cas de solde de tout compte ou l'indemnité de licenciement payée dans le solde de compte vont être retenues par Pôle emploi pour calculer les délais de carence. Donc c'est quelque chose qui marche ensemble quand on applique le régime social et fiscal pour les indemnités de rupture. Toutes les solutions qui existaient sur le marché permettaient un coup de connaître les allocations chômage, un autre coup les indemnités de licenciement, ou encore de connaître les indemnités du barème Macron, mais personne ne les avait rassemblées. C'est ce qu'on a fait avec mesindemnités.com qui a vraiment un côté très exhaustif.

Donc ça a été vraiment les deux piliers importants permettant de répondre aux besoins des clients. On a ensuite décidé de le présenter sous forme d'un formulaire qui puisse être rempli en ligne de façon assez simple mais on s'est retrouvé face à un os : l'ensemble des informations qu'on demande sont sur le bulletin de salaire que personne ne comprend. Non seulement c'est un document que personne ne comprend, mais en plus ce truc fout manifestement la trouille. Ceux qui ont vraiment compris tout leur bulletin de salaire, autre que le net à la fin, sont à compter sur les doigts d'une main.

« On a bossé comme des fous pour rendre les bulletins de paie compréhensibles »

On a donc bossé comme des fous pour rendre les bulletins de paie compréhensibles. On a trouvé une solution, qui n'est peut-être pas la meilleure et qui reste en tout cas à améliorer, qui consiste à mettre sur chacune des questions de nos formulaires un petit numéro qui se rapporte à différents modèles de bulletins de salaire proposer sur notre plateforme dans une sorte de bibliothèque. Les utilisateurs doivent donc choisir le bulletin modèle qui ressemble le plus au leur afin de remplir le formulaire le plus facilement possible.

A.P. : Comment protégez-vous les données que vous recueillez et leur confidentialité ?

A. S.-F. : On a effectivement beaucoup travaillé sur le sujet de la confidentialité parce que les data qu'on traite sont considérées comme hyper délicates. D'abord, c'est uniquement du déclaratif donc aucun document n'est demandé ou transféré sur la plateforme.

Ensuite, on ne demande ni le nom du salarié, ni celui de l'employeur, donc c'est totalement anonyme et non identifiable. La seule information personnelle qu'on demande c'est l'adresse mail pour pouvoir envoyer nos rapports.

Enfin, nous sommes hébergés sur un serveur protégé évidemment.

A.P. : S'agit-il d'un service payant ?

A. S.-F. : Oui, absolument. Nous étions à 20 euros, 19,99 exactement, mais on sort tout juste d'une refonte de la plateforme sur laquelle on a fait pas mal d'améliorations, notamment avec l'ajout d'un blog, et avec cette période de crise nous avons décidé de baisser ce prix pour passer à 9,99 euros, ce qui est un coût très modique.

A.P. : En quoi un tel outil peut-il compléter votre mission d'avocate en droit du travail ?

A. S.-F. : Je considère que ma mission, enfin celle de Sagan et de mesindemnités.com, est la même : celle de l'accès au droit. Il y a vraiment un gros problème en France où on a très peu d'accès au droit et à l'avocat. Parce que c'est hyper compliqué, parce que le droit est complexe, obèse et jargonneux, et que les avocats sont trop chers. Ils ont très mauvaise presse et restent un service de luxe, il faut le reconnaître.

D'ailleurs, une enquête qui avait été réalisée en 2017, à l'époque du rapport de Kami Haeri sur l'avenir de la profession d'avocat, montrait que seulement 21 % des problèmes juridiques des Français étaient résolus par les avocats, ce qui est terrible. Ça veut dire que quatre cinquièmes des problèmes juridiques des Français sont traités par des délégués syndicaux, des experts-comptables, des conseils en tout genre ou, et surtout, pas traités du tout ! C'est ce “pas traités du tout” qui me pose problème, parce que dans une démocratie l'absence de droit est un gros sujet. Je pense que ce n'est pas aux justiciables de faire l'effort d'aller vers le droit et les avocats mais l'inverse.

« On a couplé l'accès à mesindemnités.com à une offre commerciale sur le cabinet. Pour 100 euros vous obtenez le montant de vos indemnités et vous échangez 30 minutes avec un avocat »

Je suis donc vraiment dans une logique d'accès au droit combattante et déterminée, et mesindemnités.com n'est qu'un premier outil car j'ai bien l'intention d'en faire beaucoup d'autre part la suite. Finalement, mon cœur de cible est énorme puisque ces quatre cinquièmes de la population français. C'est ce que j'appelle ça le no man's land juridique : ceux qui se trouvent entre l'aide juridictionnelle et l'accès facile à l'avocat. Concrètement, c'est fait beaucoup de salariés et beaucoup d'entreprises parce qu'en fait une grande partie des TPE-PME n'a pas de service juridique et qui n'a pas vraiment les moyens d'avoir recours à un avocat.

En réalité elles font appel à des experts-comptables. Personnellement, j'adore mon expert-comptable mais je lui demande de faire mes comptes et pas mon droit et c'est ce que je dis souvent à mes clients. Il n'y a aucune raison que les experts-comptables prennent notre place en tant que professionnels du droit, parce que c'est à nous de le faire.

Mais je ne leur en veux pas parce qu'on se laisse faire et qu'on n'apporte pas de solutions alors qu'on peut le faire grâce au digital. C'est ce qu'il nous manquait ! Parce qu'une prestation juridique n'a pas besoin d'une intervention d'avocat à tous les stades et que le digital permet l'automatisation de certaines tâches. Dans mon cabinet d'avocat nous avons disséqué nos process de prestations juridiques et on a déterminé ce qui ressort d'une intervention humaine d'avocats irremplaçable de ce qui peut être digitalisable, et nous avons des résultats probants.

A.P. : Combien de mois de développement vous a-t-il fallu entre l'idée et sa réalisation ? La plateforme vous a-t-elle d'emblée apporté de nouveaux clients ?

A. S.-F. : J'ai mis un an entre l'idée et la première version de mesindemnités.com. On a sorti la version bêta en janvier 2018 pour sept mois de test, sachant qu'on n'a pas fait de grosses acquisitions digitales et qu'on peinait un peu à trouver des gens qui consultaient la plateforme. On a quand même réussi à faire environ 300 calculs, ce qui donne quand même pas mal de feedbacks ce qui nous a permis de l'améliorer. On a alors sorti la version payante en 2019.

Pour le moment nous n'avons pas encore énormément d'activité sur la plateforme mais ça s'améliore. Sagan, mon cabinet, est assez connu pour ses infographies juridiques et vu qu'on met désormais le logo mesindemnités.com dessus et qu'on est très suivi ça permit de faire venir un peu de trafic. On a quand même pu constater que c'est effectivement un aspirateur à clients, tout simplement.

« Je suis membre fondatrice de l'association AvoTech »

On a couplé l'accès à mesindemnités.com à une offre commerciale sur le cabinet. Donc aujourd'hui, le client paye 20 euros pour le calcul, demain ce sera 10, avec une consultation juridique d'une demi-heure, par téléphone, visio ou en présentiel, pour 80 euros TTC. Donc pour 100 euros vous obtenez le montant de vos indemnités et vous avez échangé avec un avocat sur votre situation. Les clients ont donc facilement accès a à peu près toutes les informations principales dont ils ont besoin, que ce soit côté salarié ou côté employeur, pour pouvoir gérer au moins le démarrage de la rupture de contrat de travail et surtout, pour bien anticiper l'enjeu financier et déterminer s'ils ont besoin de l'accompagnement d'un avocat ou pas. Ce que je leur dis, c'est que quand il n'y a pas beaucoup d'enjeux mieux vaut y aller tout seul.

Ce qu'on constate, c'est que sur le nombre de calculs réalisés sur la plateforme il y en a à peu près 50 % qui donnent lieu à un call auprès du cabinet dont la moitié se transforme en clientèle

A.P. : Anticipez-vous un pic d'activité dû à l'impact de la crise Covid ?

A. S.-F. : Tout à fait. C'est déjà le cas et c'est aussi pour ça qu'on a baissé nos prix. La plateforme n'est pas notre seule source de croissance mais Sagan a fait une croissance de 60 % en 2020. Le pic d'activité, on le ressent déjà, même si honnêtement, bien qu'on ai réalisé un nombre de ruptures de contrats qu'on n'avait jamais fait auparavant, notamment côté employeur avec 3 plans de sauvegarde de l'emploi (PSE), on est loin du sommet du pic, c'est évident.

Pour l'instant, les aides d'Etat en tout genre permettent aux entreprises d'attendre et, en plus de ça, l'activité partielle ne permet pas le licenciement pour motif économique et oblige à prendre des engagements de maintien dans l'emploi. Malheureusement, je pense que 2021 sera bien pire, d'ailleurs on a déjà été approché par plusieurs entreprises en vue de la mise en place de PSE. Je pense que le moment charnière sera à l'arrêt des aides qui, en plus de ça, va coïncider avec les demandes de remboursement de PGE et ça va être compliqué. Donc on anticipe effectivement une hausse d'activité et en plus de ça, avec des clients qui se retrouvent quelque part contraints à faire appel à un avocat.

A.P. : Connaissez-vous la plateforme mesaccordscollectifs lancée par votre consœur Nathalie Attias ? Avez-vous des liens avec les avocats qui, comme vous, se lancent dans la legaltech ?

A. S.-F. : Oui, je connais un peu Nathalie Attias et j'ai regardé ce qu'elle avait fait, mais pas dans le détail à vrai dire. Sinon, côté écosystème, je suis membre fondatrice de l'association AvoTech qui permet une bonne centralisation des avocats créateurs de legaltechs en France. Je ne sais pas exactement combien on en est aujourd'hui, mais je dirais plus de 50 membres. J'ai aussi des liens avec les incubateurs des barreaux, mais tout est lié car, par exemple, Barthélémy Lemiale, qui dirige l'incubateur du Barreau de Paris, est aussi un membre fondateur d'AvoTech.

Donc oui, il y a énormément de liens entre nous, mais surtout parce qu'on n'est pas très nombreux. Si on est plus en 2017 où quand on parlait de digitalisation du droit on se prenait des tomates pourries dans la figure, il y a néanmoins peu d'avocats avec qui on peut en discuter sérieusement car la plupart de nos confrères ne comprennent pas ce que nous faisons. En créant AvoTech on s'était dit que l'idée était de se pousser les uns les autres pour faire évoluer le marché parce qu'encore aujourd'hui, la consommation du droit en ligne n'est pas quelque chose d'intuitif. Et on évangélise beaucoup mieux à 50 que seul !

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