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Universités d'été des experts-comptables de Paris : Comment retrouver le chemin de la confiance ?

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Universités d'été des experts-comptables de Paris : Comment retrouver le chemin de la confiance ?
@A.P. - Jean Bouquot, Stéphane Cohen, et Jean-Luc Flabeau

Si la défiance s'insinue de plus en plus au sein de la société française, les huit conférenciers invités à en débattre ont pu démontrer que les solutions permettant d'inverser la tendance existent d'ores et déjà et n'attendent que leur mise en pratique.

Dans un contexte mondial et national riche en bouleversements, est-il encore envisageable d'« oser la confiance » ? C'est en tout cas le pari tenu par le trio de tête des experts-comptables et des commissaires aux comptes Franciliens, composé de Jean Bouquot, président de la CRCC de Versailles, Stéphane Cohen, président de l'OEC Paris – Île-de-France, et Jean-Luc Flabeau, président de la CRCC de Paris, lors de la seconde « grande conférence » des universités d'été réunissant huit personnalités autour de cette thématique clé de notre temps. Dans « l'amphi bleu » du palais des Congrès de Paris, un public enthousiaste s'est emparé de la question, passant du « rire aux larmes » au gré des différentes prestations sélectionnées par les trois organisateurs de l'événement.

La confiance tient d'ailleurs une place tout à fait particulière pour les professionnels du chiffre, dont la « mission consiste précisément à injecter de la confiance dans la vie des entreprises, les relations entre les parties prenantes », mais aussi au sein de la société, en tant que ciment des échanges économiques et relationnels (d'après le livre intitulé « La confiance » publié chez Points de vue). Ce débat, qui dépasse les problématiques des professionnels du chiffre, nécessitait donc l'éclairage d'universitaires, d'entrepreneurs mais aussi de professionnels dont le parcours atypique inspire la confiance.

Une « société de la défiance »

Les faits sont là, pour Yann Algan (auteur de La société de défiance : comment le modèle social français s'autodétruit), économiste spécialiste du bien-être et de la confiance, « les Français se défient les uns des autres et se méfient aussi de leurs institutions ». Ainsi, 20 % d'entre eux déclarent ne faire aucune confiance en la justice, un taux « très élevé », a-t-il indiqué. De même, deux Français sur trois se méfient des entreprises, des syndicats, mais aussi des économistes. Si ces derniers ont pour habitude de définir la confiance comme « la capacité à coopérer en dehors de son seul cercle familial », il semble que cela reste difficile à appliquer pour le citoyen français. Et la question est importante à plus d'un titre, Yann Algan (photo ci-dessous) ayant démontré que le niveau de confiance impacte non seulement le bien-être, mais aussi la croissance elle-même.

L'économiste a détaillé en ce sens le contenu d'une étude du Reader's Digest, qui comptabilise chaque année, après le dépôt d'un portefeuille contenant cent euros et muni du nom de son propriétaire, le nombre de personnes ayant restitué l'objet à la police. « Si vous perdez votre portefeuille à l'aéroport Copenhague de Stockholm, pas d'inquiétude, vous avez 100 % de chances de le récupérer, à Paris, vous avez une chance sur 10 », s'est amusé Yann Algan, déclenchant des rires nerveux dans l'assistance. Si Athènes ou Rome arrivent souvent dernières du classement, c'est uniquement pour « détrôner » Paris et lui permettre d'atteindre l'avant-dernière place…

Et pourtant, la coopération entre les citoyens est fondamentale, si l'on en croit une étude publiée par le prix Nobel Kenneth Arrow, qui a pu démontrer que « ce qui fait la différence, ce n'est pas uniquement l'effort ou l'innovation », mais le niveau de confiance que s'accordent les habitants d'un pays donné. Ainsi, l'économiste néoclassique en conclut que « le retard économique d'un pays peut s'expliquer par des relations de défiance », a expliqué Yann Algan.

En effet, la confiance reste ce « petit rouage » qui permet à l'ensemble du système de fonctionner correctement. Yann Algan précisait que c'est doublement vrai dans des sociétés de l'innovation où il faut « s'adapter constamment », et compte tenu du fait que l'homme est un « animal social » qui « passe son temps à se comparer ». Ainsi, le niveau de satisfaction est étroitement lié à la bonne qualité des relations interpersonnelles.

Mais finalement, pour Yann Algan, « si les Français sont heureux en privé, ils restent malheureux en public, car ils ont énormément de mal à partager un destin collectif ».

Bernard Sananès (photo ci-dessous), P.-D.G. d'Elabe et spécialiste de l'opinion, estime dans la même veine que la France est « le grand champion de la méfiance institutionnelle gouvernementale ». L'Hexagone serait ainsi le 2e pays européen le plus méfiant à l'égard des partis politiques, et le 4e face au gouvernement.

Autre fait édifiant pour Bernard Sananès, les personnes « sans préférence partisane » représentent plus d'un tiers de la population, c'est-à-dire plus que les sympathisants PS et UMP réunis. Le P.-D.G. d'Elabe accuse directement la peur, qui fait que « la France craint la réforme, presque toujours vécue comme un recul est non un bénéfice ».

Pour couronner le tout, les Français ont perdu confiance envers leurs dirigeants, observe Bernard Sananès, qui a souligné que « jamais la défiance envers un président de la République n'a été aussi forte » (François Hollande affichait une popularité à hauteur de 19 %, selon un sondage Opinion Way publié pour LCI ce 12 septembre). Ce chiffre contraste avec la participation à la Présidentielle, qui franchit régulièrement la barre des 80 %.

Bernard Sananès a relevé un autre paradoxe : les Français se méfient les uns des autres, mais sont bien placés concernant l'économie collaborative, où l'on peut être amené à monter dans la voiture d'un inconnu ! Ainsi, pour le spécialiste de l'opinion, les tiers de confiance ont changé, et l'on a délaissé les partis politiques, syndicats, et experts pour se fier aux associations, citoyens ou utilisateurs de plateformes collaboratives. Et la raison en est simple pour Bernard Sananès : il existe un « décalage entre la parole politique et l'action », qui provoque l'incompréhension des citoyens.

Le droit, « instrument de la défiance »

Pour Marie-Anne Frison Roche (photo ci-dessous), professeur de droit économique à Sciences Po Paris, « l'amour pour la France dans la loi est sans doute un marqueur de défiance ». Les hommes n'ayant pas confiance en l'autre, et craignant de ne pas maîtriser ce qui se passera « demain », la loi est donc venue artificiellement construire un socle de confiance. Si « je n'ai pas confiance dans l'autre, alors je vais faire un contrat », a-t-elle illustré, puisque dans une situation de totale confiance, le droit n'aurait pas de raison d'être. On oppose d'ailleurs « l'État de droit » où l'État s'est lui-même soumis au droit, au « fait du prince » qui ne souffre d'aucune limite, d'aucun encadrement juridique. Selon Marie-Anne Frison-Roche, « le droit voit les relations de confiance avec défiance » et s'oblige à venir régler des situations où la défiance semble régner.

Pour la professeure de Science Po, il existe deux possibilités dans lesquelles les intérêts des parties prenantes se rejoignent. D'une part, il s'agit du contrat de société, où la confiance en l'associé est une des conditions sine qua non de la création de la structure (intuitu personae). D'autre part, dans les situations qui nécessitent que « l'un puisse s'en remettre à l'autre », comme dans le cas des experts-comptables, qui sont dans certains cas appelés « tiers de confiance » (dans la mission annuelle de déclaration de l'impôt sur le revenu).

La confiance n'est pas l'optimisme

La confiance étant également essentielle au sein de l'entreprise, la conférence a accueilli l'entrepreneur Denis Jacquet (photo ci-dessous), co-fondateur de l'Observatoire de l'uberisation. Conscient des dégâts causés par les excès de jugement, ce « serial entrepreneur » a amusé le public avec son « pantalon vert », qui n'est pas forcément un gage de confiance, en tout cas au premier regard…

Pour Denis Jacquet, ce sont au contraire ces différences qui doivent contribuer à construire un nouveau socle de confiance. Cette confiance qui est un marché (« certains sont prêts à la donner et d'autres à la prendre »), où des légitimités antagonistes doivent trouver un terrain d'entente, se distingue de l'optimisme. En effet, pour l'entrepreneur, l'optimisme signifie « je pense que ça pourrait arriver », alors que la confiance revient à se dire « ça va arriver ».

Cet entrepreneur voit en outre plusieurs raisons à la chute de la confiance. D'abord, l'arrivée de l'économie du numérique, qui noie ses utilisateurs dans un tourbillon de données. Denis Jacquet la qualifie « d'économie postsoviétique sous des allures d'économie libérale ». Ensuite, le dysfonctionnement des institutions, qui provoque une dépendance à une multitude d'éléments, faisant que « l'on ne maîtrise plus rien ». Ainsi, l'État « a trahi », puisqu'il « nous a volé notre liberté par plus de normes et de régulation, en contrepartie nous n'avons ni sécurité, ni croissance ni équilibre financier ».

Comment oser la confiance ?

Même constat pour Sophie Vernay (photo ci-dessous), P.-D.G. de Financi'elles et DRH, qui s'est attachée de par sa spécialité à « transformer les enjeux humains en enjeux business ». Puisque pour cette inconditionnelle de la confiance et de la mixité, dans l'entreprise « ce qui ne se mesure pas n'existe pas ». Or, seulement 30 % des Français font confiance à l'entreprise, contre 40 % pour les Allemands. Et comme on l'a vu, la confiance est également un enjeu de croissance au sein de l'entreprise. Si tous les salariés se sentent soutenus et investis dans son projet, elle ne pourra qu'en être bénéficiaire.

La confiance revêt également un enjeu de dialogue social, selon Sophie Vernay, surtout dans certaines entreprises, où « dans les 10 à 20 ans qui viennent, 50 % des métiers de l'industrie vont changer ». Elle est enfin essentielle pour cultiver le « vivre ensemble » (la défiance peut être source de mal-être au travail) au sein de l'entreprise.

Pour Sophie Vernay, l'entreprise reste un lieu brutal. « En tant que DRH, je ne crois pas que le collectif se régule tout seul, ou qu'il est naturellement bon », a-t-elle confié à son public d'experts-comptables et de commissaires aux comptes. Mais des solutions existent, et elles passent notamment par une meilleure prise en compte de l'individu.

L'importance de la confiance en soi

Si la confiance est essentielle à l'échelle de la société et de l'entreprise, il faut également prendre en compte celle que l'on se réserve à soi-même. Et qui de mieux pour en parler qu'un ex-champion olympique, Edgard Grospiron (photo ci-dessous). Ce skieur hors pair a remporté en 1992 la médaille d'or en ski acrobatique, avant de devenir champion du monde du ski de bosses.

Le message qu'il essaie désormais de faire passer est simple : la confiance naît d'une construction, elle ne se décrète pas. Si le champion a conquis la salle, c'est grâce à son efficacité, à sa simplicité, et une bonne dose d'autodérision. Pour Edgard Grospiron, celle-ci se développe grâce à trois éléments.

D'abord, la passion : atteindre un tel niveau et devoir s'entraîner des années avant d'être récompensé nécessite de trouver un certain plaisir. Ensuite, chose importante, il faut placer l'exigence au bon endroit : avoir un challenge en ligne de mire l'a énormément porté dans sa carrière. Mais cela ne se fait pas n'importe comment : il faut « développer ses points forts et être exigeant sur les points faibles », a-t-il précisé. Enfin, il est nécessaire de faire preuve de créativité, et ne pas hésiter à sans cesse se remettre en question. C'est la raison pour laquelle pour Edgard Grospirion, la confiance « se construit avec le temps ».

La même conclusion a été tirée par Son-Thierry Ly (photo ci-dessous), jeune chercheur et entrepreneur issu de l'École normale supérieure. Avant de trouver sa voie en tant que président co-fondateur de Gryzz-Lab (conception et développement de plateformes pédagogiques en ligne) et responsable fondateur du pôle Pesu (programme pour l'égalité scolaire et universitaire), Son-Thierry Ly a changé plus d'une fois de voie.

Mais ces revirements se sont toujours déroulés avec succès, sans entraver cette envie d'avancer. « Quel que soit le résultat, je savais que j'allais rebondir et en ressortir grandi », a-t-il confié, au sujet de sa confiance en lui. C'est finalement « notre rapport à l'erreur et à l'échec » qu'il faut changer, pour Son-Thierry Ly, puisque la confiance « ne se décrète pas », a-t-il confirmé.

Les solutions structurelles

Pour Yann Algan, la confiance « n'est pas un phénomène culturel », et la sortie de crise de passe à court terme par une refonte des institutions, qui restent les principales sources de défiance pour l'économiste. Il faut également réaliser certaines modifications au niveau de l'éducation et du travail en groupe, la confiance étant « un bien très précieux qui se construit dès le plus jeune âge ».

Comme Sophie Vernay, Yann Algan a prêché pour une meilleure prise en compte de l'autonomie et de l'importance de chaque individualité, y compris dans le management. La P.-D.G. de Financi'elles compte également sur « l'entreprise éthique » du sociologue François Dupuy, c'est-à-dire celle « dont on connaît les règles du jeu ». Il s'agit notamment de « sortir d'une ambiguïté », celle de « la promesse de l'emploi à vie ». Pour Sophie Vernay, l'entreprise doit en revanche expliquer qu'elle peut garantir l'employabilité.

Dans le même sens, Marie-Anne Frison-Roche a conclu que le tiers de confiance était l'instrument idéal en lieu et place du droit, de par ses compétences et les normes techniques qui l'encadrent. Denis Jacquet a quant à lui mis l'accent sur le digital, précisant que « si l'on arrive à ouvrir cette plateforme et rendre les intérêts de tous convergents, on va bâtir une société extraordinaire ».

Au niveau institutionnel, Bernard Sananès a insisté sur l'importance de l'échelon local afin de reconstruire la confiance à la base (avec la commune, mais aussi avec les PME, des entreprises « à taille humaine »). En plus de ce pilier de la proximité, renouer la confiance avec les citoyens nécessitera de la part des gouvernants et des entreprises de la régularité (« la confiance s'installe dans la relation d'habitude »), de la transparence et la prise en compte de l'individu.

Puis Chris Esquerre (photo ci-dessus), animateur radio et acteur, a concrétisé ce vœu de renouer avec la confiance, distribuant ses « meilleures vannes » parmi une assistance déjà conquise par son talent. L'humoriste, qui a commencé sa carrière dans un milieu totalement différent, en travaillant sur des manuels utilisateurs pour le logiciel SAP, estime que « les experts-comptables sont très drôles, mais se donnent un autre nom pour ne pas se mettre la pression », à la différence près qu'en tant qu'humoriste Chris Esquerre doit « entretenir constamment un état d'incompétence », pour « raconter un maximum de conneries ». Ce dernier a finalement su trouver les mots pour conclure parfaitement la conférence avec légèreté, en confiant que le besoin inassouvi de stabilité et de sécurité est le dernier verrou à faire sauter pour retrouver cette fameuse confiance.



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