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Corinne Lepage : "Je ferai le procès du glyphosate"

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Corinne Lepage : "Je ferai le procès du glyphosate"
© A.P. - Corinne Lepage n'aime pas les passe-droits et ne porte jamais la légion d'honneur sur sa robe d'avocat.

Pionnier du droit de l'environnement, Huglo Lepage Avocats se réinvente et intègre un large écosystème collaboratif pour garder son âme originelle éthique et innovante. Rencontre avec la célèbre avocate engagée Corinne Lepage, cofondatrice de ce cabinet de niche.

Affiches Parisiennes : Après 40 années de pratique professionnelle à succès, vous entamez un nouveau tournant avec le renouvellement de votre cabinet, pourquoi maintenant ?

Corinne Lepage : Cette longévité est quand même très rare pour un cabinet français, qui a en plus contribué très largement au développement d'une matière juridique. Pour fêter ça, nous allons distiller au cours de l'année nos 40 grands dossiers qui ont fait le droit de l'environnement en France. Ensuite et surtout pour retrouver la vision et l'âme du cabinet.
Nous l'avons créé avec Christian Huglo (son époux, ndlr) en 1978. Il a grandi, nous avons commencé à associer des collaborateurs vers 1992. Nous avons toujours fait de la croissance interne en formant nos collaborateurs, leur apprenant le métier et quand ils étaient bons en les associant. C'est normal.
En 1995, quand je suis devenue ministre, Christian a eu le cabinet sur les bras avec beaucoup de difficultés car il ne pouvait plus garder l'essentiel des dossiers à cause des risques de conflit d'intérêts.

"Nous nous sommes rendu compte que notre vision n'était plus du tout partagée"

Je suis revenue en 1997, le cabinet a énormément monté et nous nous sommes retrouvés en 2007 à quasiment 80 personnes, ce qui n'était pas ce qu'on souhaitait. Nous avons donc décidé d'alléger un peu les choses en créant la Selarl Huglo-Lepage avec quatre collaborateurs, dont Alexandre Moustardier et Marie-Pierre Maître, entre 2007 et 2017.
Nous nous sommes alors rendu compte que notre vision n'était plus du tout partagée sur deux points : l'éthique et la stratégie autour du métier d'avocat.
Mon mari et moi avons attaché notre nom à la protection de l'environnement et je n'ai pas supporté de le voir utilisé pour défendre des dossiers pour lesquels j'avais même personnellement pris une position contraire. Je me suis retrouvée l'avocate entre guillemets de La Montagne d'or en Guyane, d'Alteo pour les boues rouges ou encore de personnes qui exploitent les animaux… et ce n'était pas possible ! Pour moi, faire du droit de l'environnement ce n'est pas aider une entreprise à polluer, c'est l'aider à changer.

A.-P. : En quoi consiste ce renouvellement ?

C.L. : Ce que nous faisons est assez particulier, car nous lançons un cabinet en open innovation. Parce que même si je ne fais pratiquement plus de politique aujourd'hui, j'ai encore une voix qui porte et je participe à une série d'entités qui, pour moi, ont toutes une cohérence. Je me suis donc dit qu'il serait intéressant de les réunir et de les faire graviter autour du cabinet Huglo Lepage.

"Nous lançons un cabinet en open innovation"

Nous ouvrons en plus des bureaux secondaires dont le premier, courant janvier, à Marseille avec la bâtonnière Geneviève Maillet, puis des projets à Montpellier et Strasbourg.
C'est un projet très ambitieux, très start-up, dans lequel nous mêlons à la fois l'usage du droit comme un instrument de progrès pour le monde économique, la défense de ceux qui doivent être défendus, la doctrine et ce lien avec le monde économique et la société tout simplement. Nous sommes très enthousiastes car c'est un beau projet.

Bio express :
• 1951 : naissance à Boulogne
• 1971 : IEP Paris
• 1974 : CAPA
1978 : création du cabinet Huglo Lepage
• 1981 : engagement politique
• 1987 : élue au Conseil de l'Ordre
1995 -1997 : ministre de l'Environnement
• 1996 : adoption de la « loi Lepage » sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie
• 2000 : création du parti politique Cap21
• 2009 - 2014 : députée européenne
• 2011 : prix European Women Business Law Awards, catégorie droit de l'environnement
• 2015 : prix du Livre politique du Barreau de Paris pour Les Mains propres.

A.-P. : Quel est l'objectif d'intégrer un réseau d'expertise en innovation ouverte ?

C.L. : Nous allons pouvoir travailler sur le plan de la doctrine car ça reste quelque chose de très important pour nous. Avec ce réseau nous allons à la fois penser, échanger et agir. Les combats de santé-environnement vont devenir absolument majeurs. Ces questions sont en train d'envahir le droit. Le droit de l'environnement n'existe plus en tant que tel car il absorbe tout.

A.-P. : Quelles sont les entités du réseau ?

C.L. : Le cabinet réunira le Mouvement des entrepreneurs de la nouvelle économie (Mene, ndlr), que je copréside avec Myriam Maestroni, qui veut faire émerger une économie connectée et territorialisée qui replace l'humain au centre de l'activité, mais aussi un cluster autour des énergies renouvelables locales.
En plus, il y aura tout l'aspect santé-environnement avec la plateforme Justice Pesticides qui est hébergée ici et que je préside. Il s'agit d'une association internationale créée il y a quelques mois qui a la particularité d'avoir des administrateurs argentin, nord-américain, asiatique, français… dont l'objet est d'offrir une plateforme qui réunit toutes les décisions juridiques rendues dans le monde en matière de pesticides.
Il y a un réseau qui s'est constitué avec des confrères, des associations comme PAN (Pesticides Action Network) Europe et Asie ainsi que des journalistes, notamment Carey Gillam qui a sorti un livre sur les Monsanto Papers et siège au conseil d'administration de Justice Pesticides.
Je suis aussi en négociation avec ClientEarth qui est un réseau international de juristes défenseurs de l'environnement.

L'innovation avant tout

« Ça fait déjà 42 ans que j'exerce, et avec Christian on a toujours été très innovants, même dans notre mode de fonctionnement. On a été un des premiers cabinets à avoir une machine de traitement de texte en 1979 ! »
En se réinventant, Huglo Lepage Avocats veut affirmer son choix de concevoir et mettre en œuvre des stratégies juridiques innovantes en accord avec ses principes éthiques.
Au cœur d'une démarche d'open innovation, le cabinet réunit un réseau de professionnels aux compétences économiques, scientifiques et juridiques reconnues, pour offrir une vision écosystémique du droit de l'environnement.
L'objectif est de contribuer au changement. « Ça peut paraître orgueilleux mais je crois vraiment qu'on peut beaucoup apporter grâce à notre expérience très particulière. J'ai commencé à m'intéresser aux OGM en 1995 alors que personne ne savait ce que c'était, aux questions sur la justice climatique dans les années 1990, à la méthanation en 2007… »

A.-P. : Comment intégrez-vous votre engagement politique dans votre pratique ?

C.L. : Pour être honnête, je me suis demandé toute ma vie où j'étais la plus utile. Je suis une femme de conviction. Il y a de nombreuses années j'étais déjà tout à fait consciente de ce qui nous arrive maintenant et j'ai parfois le sentiment d'avoir passé 40 ans à plaider dans le désert.
Quand j'étais ministre, il y a 22 ans, j'ai essayé de faire interdire les pesticides et je n'y suis pas arrivée. Mon mari a lancé l'affaire des boues rouges en 1969. J'ai parlé du changement climatique il y a plus de 25 ans et on me riait au nez. Je pense qu'arrivée au stade qui est aujourd'hui le mien, ce n'est pas en politique que je suis utile. Je n'ai plus le temps car il y a trop de compromission et de lenteur.

"mener des procès importants comme l'Erika ou la Faute-sur-Mer, ça change les choses"

En revanche, je pense que des mouvements comme le Mene ou Justice Pesticides et que mener des procès importants comme l'Erika ou la Faute-sur-Mer, ça change véritablement les choses. D'ailleurs, je ferai le procès du glyphosate d'une manière ou d'une autre !
C'est ça qui m'intéresse. être à la fois en vision stratégique avec des entreprises qui ont parfaitement compris où était leur intérêt, et sur des procès majeurs qui me paraissent devoir être menés. ça prendra le temps que ça prendra mais ça changera les choses. Grâce aux procès de l'Amoco Cadiz et de l'Erika il n'y a plus de marée noire en Europe car ça coûte trop cher. C'est une réalité, donc on a atteint notre but.

A.-P. : Avez-vous fixé des valeurs éthiques à votre cabinet en concertation avec vos associés ?

C.L. : Oui, nous avons une charte éthique en ligne et nous nous sommes fixé des règles assez draconiennes. C'est-à-dire qu'on ne défend pas n'importe qui et n'importe quoi. Et ça vient de ce que je n'étais plus d'accord avec l'évolution de mes précédents associés.

L'engagement d'une vie


Eva Joly, Megaron, le chef Raoni, Catherine Grèze et Corinne Lepage au Parlement européen en 2012. ©Wikimedia commons

Un lien fort se dessine entre ses parcours politique et professionnel autour de la défense de l'environnement. Pionnière de la spécialisation en droit public et en droit de l'environnement et de la santé, Corinne Lepage a défendu les sinistrés des marées noires issues des naufrages de l'Amoco Cadiz en 1978 et de l'Erika en 1999.
Elle préside de nombreuses associations environnementales (CRIIGEN : Comité scientifique sur les risques environnementaux liés aux OGM, Ovale : Observatoire de vigilance et d'alerte écologique, 2° Investing sur la finance carbone) mais aussi le WECF (Women Engage for a Common Futur) reconnu par l'ONU.
Très investie dans la promotion de la Déclaration universelle des droits de l'humanité (DDHU), elle mène aussi une lutte contre la corruption en tant qu'administratrice de Transparency international France et membre d'Anticor.
Elle continue d'avoir un rôle politique actif, notamment en coprésidant le Mouvement des entrepreneurs de la nouvelle économie qui « se bat pour qu'on ait une fiscalité de marché, pour faire bouger le système et faire en sorte que le prix reflète l'impact réel du produit sur son environnement » (indice BIOM).

A.-P. : Avez-vous des projets avec l'arrivée de la class action à la française ?

C.L. : Oui, mais très franchement c'est pas le rêve. Nous sommes en train de travailler avec des confrères sur un contentieux relatif aux compteurs Linky. Ces nouveaux compteurs électriques posent deux problèmes, d'abord pour les personnes électro sensibles et surtout au niveau de la protection des données personnelles. Avec cet objet, EDF sait tout de vous et revend vos données.
Toutefois, ce ne sera pas une class action parce que le modèle français est pensé pour être monopolisé par les associations de consommateurs qui sont très politisées et n'acceptent pas tous les contentieux. Ce sera donc certainement une action collective avec X milliers de demandeurs.

A.-P. : Selon une récente étude commandée par l'Observatoire national de la profession d'avocat, seul 54 % du barreau est optimiste sur l'avenir de la profession, notamment face à la concurrence externe, la pression sur les prix et le low cost. Qu'en pensez-vous ?

C.L. : Je pense que chacun a son destin en main. On est dans un monde en profonde transformation. Tout est vrai, le low cost, le fait qu'on puisse avoir une veille juridique quasi gratuitement, qu'internet apprend aux gens la gratuité et qu'il peut y avoir de la concurrence sauvage. D'où la nécessité de se demander comment adapter son métier à cette nouvelle donne. C'est une autre approche du client.
Ici, nous avons des jeunes brillants et des docteurs en droit, ainsi qu'une réflexion sur ce qu'on peut apporter à nos clients, notamment avec une vision écosystémique. Nous avons la capacité de marier à la fois le pragmatisme de l'économie, l'éthique et la connaissance de la gravité des problèmes environnementaux et sanitaires que nous traversons. Et ce n'est pas sur internet que vous le trouverez. C'est ça que le cabinet offre. Je suis très optimiste sur notre projet.

A.-P. : Selon la même étude, 93 % des avocats interrogés estiment qu'un cabinet fonctionnera comme une entreprise à horizon 2030. Est-ce votre cas ?

C.L. : Mais c'est déjà le cas ! Je ne sais pas comment font ceux qui ne fonctionnent pas comme une entreprise.

A.-P. : Peut-on être un avocat engagé et un avocat entrepreneur ?

C.L. : Oui, il faut savoir faire la part des choses entre les deux. Toujours garder une règle éthique et une règle pragmatique, sinon vous vous noyez. Le but du jeu d'une entreprise est de gagner de l'argent, pas de disparaître. Et si une entreprise perd son âme, à mon sens, elle disparaît aussi.

Propos recueillis par Anne Moreaux




Anne MOREAUX
Journaliste

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