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Congrès Eurojuris : la profession juridique réagit aux défis qui la menacent

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Congrès Eurojuris : la profession juridique réagit aux défis qui la menacent
© AP - Dès son ouverture aux signatures, 77 stuctures ont signé la Charte éthique pour un marché du droit en ligne !

Le congrès Eurojuris, dédié à l'avenir du droit à l'aune de l'avènement des legaltechs et autres robots-avocats, a remporté un vif succès. Le point d'orgue de ces deux journées de conférences et débats a été sans aucun doute la signature, par plus de 70 structures, de la Charte éthique pour un marché du droit en ligne, développée par l'association Open Law.

Eurojuris est un réseau de professionnels du droit porté sur l'innovation. La présidente de sa branche française, Sophie Clanchet, a confirmé cet état de fait lors de son dernier congrès en invitant tous les membres du réseau (avocats et huissiers) à redéfinir les contours de leur métier et à imaginer le droit de demain collectivement.

Sophie Clanchet a ainsi annoncé à ses confrères la création d'un « LAB inédit ». Inscrit dans la dynamique de ces deux journées de travaux, ce laboratoire d'innovation a pour objectif de co-construire avec les start-up des solutions efficaces et pertinentes pour toutes les structures de conseil, et, surtout pour les justiciables. D'ailleurs, Eurojuris a déjà noué deux partenariats avec les legaltechs françaises eJust et Legalstart.

Succès fou de la Charte de déontologie du marché juridique

Le point d'orgue du congrès Eurojuris, intitulée non sans humour « Le droit est mort, vive le droit ! » puisqu'il se tenait à deux pas du château de Versailles, au Trianon Palace, a été la signature de la Charte d'Open Law.

Benjamin Jean, président de l'association Open Law, en a brièvement présenté les objectifs, après avoir développé le mantra de son mouvement : faire avancer l'innovation dans le monde du droit de façon collaborative. La force de cette association est qu'elle réalise une opération ouverte et transparente en partant du constat que « le monde du droit n'est pas si open que ça » à l'heure de l'ouverture des données.

Alexis Deborde, coordinateur de la Charte, a ensuite présenté cette « Charte éthique pour un marché du droit en ligne et ses acteurs », tout juste finalisée après presque un an de travail. « Nous avons réussi à rapprocher deux types d'acteurs qui - pardonnez-moi l'expression – se regardaient en chien de faïence », s'est-il réjoui.

Il a donc fallu réaliser un important travail de communication, d'ouverture du dialogue, et de débats entre les différents acteurs juridiques et les legaltechs, tout en gardant toujours en tête l'intérêt supérieur du justiciable, a-t-il expliqué à la salle. Plus d'une centaine d'acteurs ont été auditionnés, dont une trentaine de protagonistes très actifs sur le projet, tel Eurojuris.

Le fondateur de Leganov n'a pas manqué d'expliquer aux avocats que leurs concurrents sont ceux capables de répondre à l'incertitude des clients. Il faut donc construire sa prestation autour de la réponse à l'incertitude, ce que cette charte contribue à faire.

Bertrand Warusfel, avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle, membre d'Eurojuris, a ensuite ajouté quelques mots sur l'intérêt de cette charte pour ses confrères : réussir à profiter des legaltechs tout en continuant d'exercer leur métier d'avocat. En la signant, ils acceptent de « partager les mêmes valeurs » entre avocats et legaltechs, et « d'entrer dans un cercle de confiance avec les prestataires » pour un marché du droit sain et pérenne.

Alexis Deborde était ravi d'inviter tous les acteurs intéressés à venir le rejoindre sur scène pour signer la charte. Alors que 36 signataires étaient annoncés, 77 personnes ont répondu à son invitation, dont 50 structures de la catégorie des professions réglementées, trois réseaux professionnels et 19 legaltechs (sur la photo ci-dessus Boris Stoykov, directeur juridique d'Affiches Parisiennes, et Anne Laure Paulet secrétaire générale de l'AFJE).

Les avocats préparent leur transition

Entre inquiétude et excitation, les avocats et autres professionnels du droit présents au congrès (huissiers, experts-comptables, notaires) semblent se préparer au bouleversement de leur secteur. Comment entrer dans le nouveau marché du droit ? Quels seront les outils et les structures dont ils auront besoin pour faire face à la concurrence ?

Pour Stephan Gady, responsable de la commission numérique d'Eurojuris, les fournisseurs d'outils et de services qui collaboreront avec les cabinets d'avocat demain sont tout d'abord les fournisseurs de logiciels juridiques, les community manageurs, les fournisseurs d'outils de gestion de clientèle, communément appelés CRM (customer relationship management), et surtout d'outils d'intelligence artificielle tels que ROSS ou Peter, les célèbres robots-avocats.

Cet avocat a ainsi évoqué la mise en place d'un « e-cab » au sein du réseau Eurojuris. Ce cabinet d'avocats précurseur virtuel servirait de prototype utilisant des solutions logicielles en série.

L'avènement des robots-avocats

Joël de Rosnay captive l'audience. © AP

Les nouvelles solutions d'intelligence artificielle (IA) dédiées au droit tels que les célèbres robots-avocats ROSS, Peter ou Watson débarquent en Europe.
Ces dernières font fureur outre-Atlantique. Déjà 2 000 cabinets d'avocats sont équipés de Watson aux Etats-Unis et plus d'une dizaine de grands cabinets américains ont déjà « recruté » ROSS.
Des chercheurs estiment le « point de bascule » de ces technologies à 2025. C'est-à-dire que dans seulement huit ans, l'utilisation de l'IA sera monnaie courante dans le droit. Quelques cabinets français se lancent dans l'aventure.

« Au boulot les robots, la vie aux humains », s'est exclamé le prospectiviste Joël de Rosnay, dont l'intervention en fin de congrès à reçu un accueil très chaleureux.

L'exposé du scientifique s'est même achevé par une standing ovation. Selon lui, nous allons vers « l'avocat augmenté » : les robots-avocats sont des « clones », des doubles d'eux-mêmes qui les augmentent, des « assistants intellectuels proactifs ».Le souci est que les robots nous concurrencent, donc nous font peur.
Si Stephen Hawking, Elon Musk et Bill Gates ont alerté quant au danger que l'IA prenne le pas sur l'humain, ils ont tort selon Joël de Rosnay.
En revanche, selon lui, l'essayiste américain Jeremy Rifkin a eu raison de parler de fin du travail grâce aux technologies.

« L'IA va supprimer le CDI et changer notre façon de travailler quotidiennement. Nous participons désormais à un écosystème numérique », a expliqué Joël de Rosnay à la salle médusée.

Pour ce « tonton surfer » (pionniers de la discipline dans l'Hexagone, sacré champion de France en 1960) docteur en sciences, le smartphone est une « télécommande universelle » qui permet de cliquer dans l'environnement et d'ouvrir des fenêtres sur le monde.
Les interfaces entre les Hommes et les machines se multiplient et modifient notre cerveau. Cela permet d'alléger notre mémoire et de favoriser les interactions et l'intuition selon ce biochimiste. L'Homme va ainsi devenir encore plus humain. Nous entamerions alors une course vers « l'hyperhumanisme ».

Benjamin English, vice-président d'Eurojuris France et animateur du congrès, a introduit le sujet lié à l'avenir des cabinets d'avocats dont l'interprofessionnalité est l'enjeu majeur. Il a invité les participants à entrer dans une réflexion poussée sur les structures qui fourniront le conseil juridique de demain.

Pour Caroline Neveux, consultante fondatrice de Jurimanagement, ce qu'il y a de plus important pour le barreau dans la loi Macron sont les décrets pris en 2016 sur la rupture de l'unicité de l'activité de l'avocat qui peut désormais exercer dans plusieurs structures, ainsi que la possibilité qui lui est offerte de créer des structures commerciales connexes. « On est gâté », se réjouit-elle, car le législateur leur laisse la possibilité d'anticiper et de créer le futur marché juridique.

Convaincu de la nécessité des réseaux professionnels, cette experte pense qu'ils vont se multiplier grâce à leur force financière et leur poids de communication.

Pierre Vieillard, président d'Exco, a partagé son point de vue d'expert-comptable. Selon lui, ça vaut le coût d'utiliser les réseaux professionnels pour créer des liens entre les professions et facilité la « pluriprofessionnalité ». Il préfère cette dernière expression à l'interprofessionnalité, car elle est « plus lisse et plus facile à mettre en place ».

Thierry Wickers secoue les avocats. © AP

Pour Patrice Gras, président de l'Union nationale des huissiers de justice, « on n'a pas attendu Monsieur Macron pour mettre en place l'interprofessionnalité et les réseaux entre nous ». Toutefois, l'huissier de justice a alerté ses confrères quant au risque que la bourse et les fonds de pension s'immiscent dans leurs structures professionnelles.

« Le vrai risque est le risque capitalistique ». Patrice Gras est fondamentalement contre la construction d'un marché du droit sur le modèle des marchés financiers.

Aujourd'hui, les métiers du droit entrent dans le domaine de la consommation et du commerce ce qui bouleverse l'approche du juridique selon Guillaume Boulan, avocat ayant participé aux travaux d'Eurojuris sur l'interprofessionnalité. « Dans cette logique économique le consommateur du droit a une approche produit, là où il avait avant une approche métier. »

Les avocats vont ainsi avoir besoin de moyens financiers pour avancer sur ce nouveau marché en investissant dans la création de nouvelles structures, de partenariats, et de technologies avancées (lire encadré ci-dessus).

Quelle sera la structure de demain? Des parts de société que l'on se vend au tribunal de commerce ou des lignes de codes dans des smart contracts ? « Ce qui est certain est que la structure de demain ne sera pas une SCP », explique Caroline Neveux qui pense que les futures structures offriront davantage de souplesse avec éventuellement des participations et des mutations par algorithme.

Sur internet, tout est à construire

Thierry Wickers, avocat au barreau de Bordeaux, et auteur de « La Grande transformation des avocats », a analysé les différents défis à relever dès aujourd'hui pour les avocats. Le spécialiste a d'abord rappelé que les premiers slogans de campagne de publicité de la profession visaient à « placer l'avocat comme étant le seul qui puisse répondre au besoin de conseil ». Il s'agissait alors de fédérer l'ensemble des professions qui existaient sur le marché du droit (fusion opérée avec les conseils juridiques, par exemple).

Une stratégie qui n'a pas pu fonctionner jusqu'au bout, les années 90 ayant mis fin à l'idée selon laquelle « le droit serait réservé en France à une seule profession » (avec notamment la loi du 31 décembre 1990 ayant donné aux experts-comptables de nouvelles attributions en matière juridique).
Pour Thierry Wickers (photo ci-contre), l'interprofessionnalité mise en place par la loi Macron permettra de relancer cette stratégie, et offrira la possibilité aux avocats de s'associer à d'autres professions du droit. Mais la difficulté principale vient du fait que la profession n'a jamais réellement analysé la demande juridique, selon l'avocat bordelais.

Une étude de l'American bar association (ABA) a révélé que seulement 15 à 20% des clients potentiels étaient prêts à faire appel à un avocat. Et la raison principale reste que les clients n'ont pas forcément conscience d'avoir un problème juridique, ou pensent pouvoir le régler eux-mêmes dans 46% des cas. « Notre offre n'est pas correctement calibrée par rapport à la demande », a déploré Thierry Wickers, qui a ajouté « nous perdons aujourd'hui une masse extraordinaire de clients qui ne s'adresse plus à la profession ».

En effet, peu d'avocats disposent d'un site internet, alors que le premier réflexe consiste la plupart du temps à chercher une solution en ligne depuis son smartphone. Il est donc indispensable pour les avocats de s'adapter à ces nouveaux comportements, selon Thierry Wickers, et il y a encore beaucoup à faire, dans la mesure où seulement un cabinet sur trois dispose d'un site. « 55 000 avocats ne s'inscrivent pas sur la plateforme du CNB alors que c'est là qu'ils peuvent multiplier leur marché par dix ! » a-t-il déploré, avant d'exhorter ses confrères, en guise de conclusion, à « innover et se saisir de ces technologies de l'information ».

Quentin Clauzon



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